Hassan Musa brouille les pistes

GILLEMON,DANIELE

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Mercredi 19 mars 2008

Les bannières atypiques chatoyantes du Soudanais tissent des images ironiques et subversives dans une déferlante de motifs.

Les artistes africains contemporains, quelles que soient leur envergure et leur expérience du monde, sont toujours désignés comme artistes… africains ! Et non comme artistes tout court, capables, le cas échéant, de représenter leur pays d’adoption. Certains s’en plaignent. Un peu comme si on ouvrait le tiroir aux clichés pour canaliser l’éternelle errance du regard public face à l’art, a fortiori quand il n’est pas occidental.

Pour Hassan Musa, qui a séjourné en France et est loin d’être un nouveau-né aux cimaises, l’art africain tel qu’il est montré et perçu en Occident représente le plus souvent un gros mensonge. La désignation « africaine » des artistes, confie-t-il dans le catalogue d’une exposition à la galerie NKA à Bruxelles, est une attitude arbitraire qui ne se justifie que par la volonté de certains mécènes de disposer d’une catégorie commode et vendeuse. Catégorie artificielle, néanmoins, sorte de réserve, voire de zoo, alors que la seule classification réaliste qui s’impose est celle d’« artistes exclus de ce qui est considéré comme l’art contemporain officiel ».

Mais là, nos amis africains ne sont pas seuls ! Il y en a bien d’autres, parmi les Européens eux-mêmes, des plus doués parfois, qui se plaignent d’être recalés à la grande course à l’art contemporain et à sa scène. Si bien qu’on se prend à penser que cette catégorie d’« artistes africains », si réductrice qu’elle soit, comme celle des artistes chinois, russes, naïfs…, représente tout de même une chance d’être montré !

La parabole ironique se construit tout autour

Hassan Musa (1951) est Soudanais, aussi apprécié pour l’illustration de magnifiques livres pour enfants que pour sa contribution aux arts plastiques, gravure, calligraphie, peinture, enseignement. S’il expose actuellement plusieurs œuvres dans le cadre de « Black Paris – Black Brussels » au Musée d’Ixelles, il bénéficie aussi, chez Pascal Polar, d’une belle exposition individuelle.

Plusieurs grandes toiles, assemblages composites ou sortes de patchworks jouent de motifs textiles imprimés et de figures peintes à l’huile qui s’inspirent de tableaux célèbres, voire d’icônes de l’histoire de l’art. Détournées, prises dans la trame de l’ouvrage composite, elles sont rehaussées de signes multiples, cryptées d’inscriptions, notamment en arabe, et parfois de textes continus.

S’impose immédiatement, au-delà de la séduction bariolée et ludique de l’ensemble, le sens politique et poétique. Car si l’impact de ces textiles soyeux est vif, immédiat, le poisson est suffisamment noyé pour intriguer. Ainsi caresse-t-on des yeux ces belles gourmandises épicées avant de goûter, au-delà des allusions aux Glaneuses de Millet, à la Renaissance, à saint Georges et à d’autres matériaux culturels et historiques, la façon allègre dont Hassan Musa trousse la culture occidentale. Une culture qui, dit-il encore dans la Revue des cultures africaines, est sienne à part entière. « Le cliché habituel serait de dire que j’ai, d’une part, une culture arabo-musulmane, orientale ou africaine, et de l’autre, une culture occidentale. C’est une aberration de penser les cultures ainsi, car seule une culture a dominé et vampirisé toutes les autres… »

La culture d’un marché capitaliste international qu’il truffe d’éléments de la tradition chrétienne, méditerranéenne, arabe, chinoise… Une culture dominante, composite, dont le travail de Musa est la métaphore, brassant des motifs imprimés qui sont signes déjà d’évènements symboliques et techniques. Les tournesols évoquent Van Gogh, la banane, Joséphine Baker, et ainsi de suite. La parabole ironique se construit tout autour, comme le montre la figure de Ben Laden métissée à une image de Boucher sur fond américain ! Ou comme les glaneuses de Millet métamorphosées en détectrices de mines antipersonnel !

Hassan Musa

Hassan Musa

Galerie Pascal Polar, 108 chaussée de Charleroi, 1060 Bruxelles, jusqu’au 26 avril, du mercredi au samedi de 14 à 19 heures. Tél. 02-537.81.36, www.pascalpolar.com