Hergé, Bilal, Franquin : la BD dessine des euros

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE; COUVREUR,DANIEL

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Samedi 29 mars 2008

Marché de l’art Ce samedi, la plus grande vente d’œuvres originales de BD

Une gouache de Hergé, datée 1932, à 280.000 euros. Le total des 653 lots de la vente dépasserait 2 millions d’euros.

Le marché des originaux de BD est en plein boom. Les ventes commencent à ressembler à celles du marché de l’art traditionnel. Avec des prix cependant encore minimes par rapport à ceux des Magritte ou Warhol de la même époque. Mais ça grimpe. Le record actuel d’une œuvre de BD est détenu par Enki Bilal, avec Bleu sang : 176.910 euros en 2007. Il sera sans doute pulvérisé ce samedi chez Artcurial, à Paris. La pièce maîtresse de la vente est la gouache réalisée en 1932 par Hergé pour la couverture de Tintin en Amérique. Elle est estimée à 280.000 euros. Elle devrait dépasser les 300.000. Une rumeur laisse entendre que Spielberg serait intéressé pour 400.000 euros : info ? Ou intox…

La vente comprend 653 lots. Gouaches, dessins, couvertures, planches, albums, figurines, plaques émaillées, etc. L’ensemble est estimé à 1,5 million d’euros. Mais pourrait doubler. Les pièces exceptionnelles ? Un Lucky Luke de Morris (10.000 euros), une planche de Gil Jourdan, de Tillieux (11.500), un portrait de Corto Maltese par Hugo Pratt (30.000), deux planches de Blueberry, de Giraud (8.000 chacune). Et les Hergé…

« Hergé a dessiné très peu de couvertures gouachées pour les aventures de Tintin, explique Eric Leroy, expert chez Artcurial. C’est une pièce exceptionnelle. » Le tintinologue Pierre Sterckx explique, dans le catalogue : « Le tracé hergéen est partout égal, formant une ligne expressive. C’est nouveau et inventif comme du Miro. »

Aux Studios Hergé, Marcel Wilmet confirme le caractère exceptionnel de l’œuvre : « Nous possédons 85 % des originaux de Hergé, que l’on pourra bientôt découvrir dans le Musée de Louvain-la-Neuve. Il existe très peu de couvertures en couleur directe de Hergé. Deux des “Soviets”, une du “Congo”, une des “Cigares” entre les mains d’un marchand hollandais, deux du “Lotus” (une chez nous et une chez Casterman) et celle de “Tintin en Amérique”. Fanny Rodwell avait acheté chez Drouot la couverture de “L’île noire” il y a quelques années mais pour l’instant, le Musée absorbe toute notre capacité budgétaire. Nous ne tenterons pas de l’acquérir. Il y a par ailleurs une autre pièce étonnante dans cette vente : une malle d’Ostende dont nous ignorions jusqu’à l’existence ! »

Comment la gouache de Tintin en Amérique s’est-elle retrouvée chez Artcurial ? Le dessinateur l’avait offerte dans les années 30 à une vieille dame, qui l’avait enfermée dans une malle. Cinquante ans plus tard, elle a été vendue à un collectionneur belge pour passer ensuite dans les mains d’un homme d’affaires étranger, qui la revend aujourd’hui. « Si on dépasse les 300.000 euros, notre mission sera accomplie, avoue Eric Leroy. Mais je suis sûr que si le marché continue à croître, cette pièce mythique dépassera le million d’euros dans quelques années… »

Quant à l’encre de Chine des années 50, montrant Tintin, Milou, Haddock et les Dupondt dans une pub pour la malle Ostende-Douvres, elle est estimée 13.000 euros. « Les attitudes sont très belles et le dessin combine le trait et le lettrage d’Hergé », note Eric Leroy, qui remarque aussi une planche des aventures de Flup Nenesse, Poussette et Cochonnet, à l’encre de Chine et une gouache blanche, publiée en 1928 dans le Petit Vingtième. Estimation : 12.000 euros.

www.artcurial .com

Faux-monnayeurs de dédicaces

De tous les arts, la bande dessinée est celui dont l’auteur est le plus proche par la dédicace. Mais ces bulles à haute valeur sentimentale ont acquis ces dernières années une nouvelle dimension spéculative. Pour le dessinateur, la dédicace est d’abord une rencontre, l’occasion de partager son univers. Pour le lecteur, c’est un instant d’émerveillement… et l’occasion de toucher le jackpot. Un exemple extrême : une première édition de Tintin au pays des Soviets vaut 10.000 euros. Dédicacée par Hergé, elle s’envole à 30.000 euros, à la barbe de la Guépéou…

Aujourd’hui, avec l’envolée des prix des dessins originaux, l’auteur à succès est pris dans l’œil du chasseur. Son talent est mis à prix, voire piraté par des ateliers de fabrication de fausses dédicaces basés dans le sud de la France. Pour éviter de retrouver leurs cadeaux à Marcel et Francine, l’encre à peine sèche, en vente sur e-Bay entre 200 et 500 euros, certains auteurs se contentent désormais de cacheter les albums ou de signer des ex-libris. D’autres n’hésitent pas à ouvrir le débat de fond avec leurs fans, à l’image de Bilal au récent Festival international de Monaco.

Devenu l’auteur de bande dessinée le plus cher de la planète en mars 2007, avec Bleu sang, une œuvre adjugée à 177.000 euros, Bilal a refusé de dessiner sur une feuille de papier dessin apportée par un fan. Non pas pour l’obliger à acheter l’un de ses albums mais parce qu’il ne souhaite pas participer au développement du marché de l’art parallèle de la dédicace.

Mettre un cadeau aux enchères, c’est aussi vendre un peu de son âme, trahir la sincérité de la relation avec l’auteur. Bilal a raison de défendre le respect de l’auteur.

Le top 5 des auteurs de bande dessinée les mieux cotés (avant la vente de ce samedi) 1. Enki Bilal

Bleu sang 176.910 euros

Toile à l’acrylique de couleur, pastels gras et mine de plomb représentant Alcide Nikopol et Jill Bioskop enlacés. Cette peinture a été reproduite en sérigraphie signée et numérotée à 700 exemplaires pour le tirage de tête de Bleu Sang paru en 1994 aux éditions Christian Desbois. Estimée 35.000 euros, adjugée pour 176.910 euros le 24 mars 2007.

2. André Franquin

Planche originale du « Nid des marsupilamis » 165.000 euros

La photo montre la couverture de cet album mythique de Franquin, dessiné à la naissance de sa fille. Les 165.000 euros ont été atteints pour une planche originale du « Nid », paru en 1960. C’est sans aucun doute le sommet de la poésie d’André Franquin. C’est un record pour une œuvre du maître du style atome, enregistré en 2001.

3. Hergé

Planche originale du « Sceptre d’Ottokar » 95.000 euros

La photo montre la couverture du « Sceptre » de 1938. Le record actuel de Hergé (avant ce samedi) est détenu par une planche de cet album et date de 1999. Au hit-parade des records, Hergé glisse aussi la couverture originale de L’île noire, de 1937 : 84.000 euros en 1994. Et une édition originale de Tintin au pays des Soviets de 1930 : 60.000 euros en 2006.

4. Albert Uderzo

Couverture originale de « La rose et le glaive » 60.000 euros

Cette couverture, datée 1991, n’est certainement pas le plus beau dessin signé par Albert Uderzo. Mais les originaux de l’auteur d’Astérix sont extrêmement rares sur le marché. Cela explique, au moins en partie, pourquoi la « Rose » de cette aventure féministe de l’irréductible Gaulois a dégagé un parfum de record avec son prix de 60.000 euros, atteint en 1995.

5. Moebius

Une planche originale d’« Arzach » 50.539 euros

Encres de Chine et de couleur pour la première planche de l’album Arzach, la première bombe de l’underground français, lâchée en 1976 par les Humanoïdes Associés, dont Mœbius était l’un des membres fondateurs. Cette pièce mythique était estimée à 15.000 euros. Elle a été vendue au prix galactique de 50.539 euros, le 17 novembre 2007.€

Un Bilal ou un Pratt à la maison, c’est un peu snob

entretien

Daniel Maghen a été le premier à ouvrir une galerie d’art de bande dessinée en France, il y a vingt ans, à Paris. Cet expert amoureux de la bande dessinée réaliste, possède un fond riche de deux mille originaux de Jijé, Hausman, Juillard, Rosinski, Griffo, Gibrat… Cet homme à l’œil avisé nous explique pourquoi et comment la BD est devenue un art à part entière, auquel il ne manque plus qu’un musée parisien et une émission de télé.

Des auteurs classiques comme Hergé, Franquin et Uderzo avaient acquis une cote respectable. Une nouvelle génération bouscule ces valeurs. Qu’est-ce qui a changé sur le marché ?

Des collectionneurs de 30 à 50 ans ont aujourd’hui les moyens de se faire plaisir. Les médias parlent davantage de la bande dessinée, de ses ventes, les galeries spécialisées se multiplient. Il y a vingt ans, la vente d’originaux était un commerce caché. J’ai été le premier à oser mettre des prix officiels sur les planches !

L’Association des critiques de bande dessinée recense 1.325 auteurs de BD. Combien de valeurs sûres parmi eux ?

Une quarantaine, pas plus. Bon nombre des auteurs les plus recherchés sont décédés comme Hergé, Franquin, Jacobs, Peyo, Pratt, Roba… Mais parmi ceux qui sont encore en activité, il y a des géants aux prix tout aussi élevés : Bilal, Moebius, Uderzo, Tardi, Rosinski, Manara, Juillard, Gibrat, Vance, Schuiten… Leurs œuvres peuvent atteindre quinze à vingt mille euros. Cela devient même un peu snob de dire « J’ai un Bilal ou un Pratt » comme on parlait hier « d’un Warhol ».

Il n’y a pas de phénomènes de mode ?

Non, le marché est sain. Le public intéressé par la bande dessinée reste très francophone et les amateurs achètent par passion. Il y a cinq ans, un Gibrat valait 2.000 euros. Aujourd’hui, il faut compter 5.000 euros. La couverture du dernier XIII de Vance a atteint 15.000 euros et les planches 6.000 à 7.000. Désormais, 30 % des auteurs incorporent dans leurs revenus la vente d’originaux. Mais ceux qui ne parviennent pas à les écouler galèrent.

La bande dessinée n’est pas encore un vrai placement sur le marché de l’art international ?

Les acheteurs étrangers sont rares et représentent moins de 20 % du marché. Il s’agit là de coups de foudre comme cet Américain, entré dans ma galerie, qui n’avait jamais lu un album de Juillard et est reparti avec dix dessins. Cela peut arriver aussi avec Gibrat, dont la représentation de la Parisienne type parle au monde entier. On peut admirer Bilal ou Pratt sans connaître leurs histoires. Par contre on achètera plutôt un XIII ou un Largo Winch parce qu’on est fan de la série et pas pour la beauté du trait, indépendamment des qualités esthétiques remarquables du travail de Francq et de Vance.

Qu’est-ce qui fait la valeur d’un auteur ?

Il y a des injustices. Certains auteurs de référence comme Jijé, Sirius, Cuvelier n’ont pas de belles cotes. Pour qu’une œuvre existe et soit valorisée, elle doit continuer d’être éditée, citée. Les originaux des auteurs illustratifs qui privilégient l’esthétique du dessin sont mieux cotés. Certains comme Bilal, Lepage ou Gibrat produisent même des planches sans bulles.

www.danielmaghen.com

La reconnaissance par l’argent

Le marché de la BD fait-il partie intégrante du marché de l’art ? La réponse est oui. Même si les différences sont flagrantes entre le hit-parade des œuvres les plus coûteuses dans les différentes catégories d’art. Aujourd’hui, l’œuvre de BD la plus chère, Bleu sang, d’Enki Bilal, atteint 177.000 euros, tandis que le tableau le plus cher, Nº 5 de Jackson Pollock, atteint 96,98 millions d’euros. Un monde de différence, bien sûr. Mais nous sommes dans le même univers.

Car les œuvres originales de BD passent par les mêmes canaux pour disposer de leur valeur. Celui des marchands d’art et des maisons d’enchères, comme Artcurial, ou Horta en Belgique, qui travaillent sur l’art en général et la BD en particulier. Et par le canal de l’argent. La valeur intrinsèque d’une œuvre n’existe pour ainsi dire pas : elle doit être sanctionnée par sa valeur en argent. Ce phénomène, présent depuis longtemps sur le marché de l’art, le marché de la BD le connaît aussi maintenant, et de plus en plus.

Parce que les œuvres de BD sont fameusement concurrentielles. Même si les prix croissent et sont de moins en moins abordables pour le commun des mortels, ils restent à des niveaux accessibles, bien plus que les toiles de Pollock, Warhol, Rothko, Magritte ou Liechtenstein.

Et puis la BD sort de son ghetto. « On n’a plus honte d’acheter un dessin de Franquin ou de Hergé maintenant, analyse Eric Leroy, d’Artcurial. Les auteurs de BD sont les graphistes et les dessinateurs d’aujourd’hui, comme étaient les illustrateurs du XIXe siècle. Et en plus ils racontent des histoires. » D’ailleurs, le Centre Pompidou a acheté une planche originale de L’affaire Tournesol. Si la BD entre au musée…

En novembre dernier, la vente des Bilal a pulvérisé les estimations. Si la vente de ce samedi fait de même, des préjugés vont tomber, c’est sûr.