Histoire d'un non-lieu «Religions d'utopie» de Raymond Trousson Les éternels martyrs de la foi

GRODENT,MICHEL

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Mercredi 6 février 2002

Histoire d'un non-lieu «Religions d'utopie» de Raymond Trousson MICHEL GRODENT

Comme la nostalgie, l'utopie n'est plus ce qu'elle était. Bien sûr, on ne peut exclure qu'au tournant d'une crise, de doux rêveurs ne ressurgissent parmi nous, nous promettant à nouveau la lune si nous orientons nos sociétés vers une forme ou l'autre de communisme ou d'intégrisme. Tout de même, il semble que la grande époque des lendemains qui chantent ait cédé la place à des temps plus frileux. C'est le moment idéal pour prendre la juste mesure de ce qui fut rêvé jadis.

S'il est un auteur qui peut nous y aider, c'est bien Raymond Trousson, professeur à l'ULB et spécialiste de la pensée utopique. De lui nous connaissions déjà les «Voyages aux pays de Nulle Part», devenus un classique au fil des années. Il nous donne à présent un volume intitulé «Religions de l'utopie» où il se propose de définir la place occupée par le sacré et l'irrationnel dans les courants qu'il étudie. Bien comprendre le sens d'un mot oblige à revenir à son étymologie. Une utopie est très exactement un «non-lieu».

C'est Thomas More qui crée le terme en 1516 à partir du grec, rappelle Raymond Trousson. Chez lui, le mot a deux sens. D'une part, c'est le lieu qui n'existe pas. D'autre part, en vertu d'un jeu de mots dont les humanistes sont friands (ou-topos = eu-topos), c'est également le lieu où l'on est bien. Très vite, les deux acceptions vont se superposer.

L'utopie est une réponse

au Moyen Age qui dénigrait

la vie terrestre

D'une certaine façon, précise notre interlocuteur, même si l'on a l'habitude de dire que Platon est le premier des utopistes, ce n'est pas à l'Antiquité qu'il faut faire remonter la pensée utopienne proprement dite.

L'Antiquité se fait du temps une conception cyclique. Elle croit en l'éternel retour. Un geste qui n'aurait pas été accompli auparavant est inimaginable. Les Anciens ne connaissent pas l'utopie, mais l'âge d'or qui se situe inévitablement dans le passé. Si l'âge d'or s'est perdu, c'est en raison d'une faute que les hommes ont commise envers les dieux. Sorti de l'âge d'or, l'homme tombe dans le temps dégradé de l'histoire. Tout change avec le judéo-christianisme. Ici subsiste l'idée d'une faute et d'une perte, mais le temps a changé de sens. A l'idée de la chute s'ajoute l'espoir d'une rédemption sous forme de Terre promise ou d'au-delà merveilleux. Il ne s'agit plus de fuir le temps comme dans l'Antiquité, mais de l'accomplir.

Age d'or et rédemption sont une récompense accordée par Dieu uniquement. L'utopie tente de remédier à cela.

L'utopie ne peut naître qu'après la perte de l'âge d'or. Privé du paradis, l'homme n'a d'autre solution que de bâtir son bonheur sur terre par une organisation sociale aussi égalitaire que possible. L'utopie est une réponse au Moyen Age qui dénigrait la vie terrestre au profit de la vie céleste. C'est dans ce sens qu'on ne peut guère parler d'utopie chrétienne. Le Christ l'a dit: Mon royaume n'est pas de ce monde. Forte de cette parole, l'Eglise a condamné les mouvements millénaristes parce qu'ils étaient convaincus du retour sur terre de la divinité censée instaurer un royaume de mille ans.

Dans la société dont rêvent les utopistes, la question se pose de savoir s'il faut conserver la religion.

Peut-on se contenter du bonheur fabriqué par les hommes? La croyance en l'au-delà demeure-t-elle, si la perfection sociale n'empêche pas l'homme d'être confronté à la mort? Comment concilier l'organisation d'un bonheur terrestre et le maintien d'un idéal religieux? Au fil des âges, toutes sortes de réponses seront données à ces questions. Constatant la dégénérescence de l'Eglise, certains proposent des réformes. En 1520, c'est la scission au sein du christianisme. Les utopistes finiront par imaginer des religions à la carte amalgamant ce qu'il y a de bon chez les catholiques et chez les protestants. Au XVIIIe siècle, ils s'orienteront vers le déisme. Comme Voltaire, ils retiendront l'idée d'une providence divine, d'un dieu horloger, sans se préoccuper des créations humaines: Eglise, rite ou dogme.

Parmi les utopistes qui hésitent entre les religions, Gabriel de Foigny, l'auteur de «La terre australe connue», est certainement, au XVII e siècle, la voix la plus moderne.

Dans la religion qu'il imagine se maintient la croyance en un dieu, mais c'est un dieu qui nous a condamnés au malheur en nous rendant mortels. Que signifie la vie si elle a une fin?, se demande Foigny. Dieu est-il autre chose qu'un marionnettiste capricieux qui tire les ficelles de nos existences misérables? Par la radicalité de son désespoir, Foigny annonce l'absurde selon Camus, à ceci près qu'il ne parvient pas, comme l'auteur du «Mythe de Sisyphe», à en faire une philosophie. C'est qu'il est difficile jusqu'à la moitié du XIXe siècle d'imaginer la morale sans la religion. Les masses ont besoin de la crainte de Dieu. «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer», décrète Voltaire.

Le XIX e siècle verra le triomphe du scientisme. Le XXe fera pour son malheur l'expérience des utopies réalisées.

Arrive un moment où seule compte la structure sociale, où l'Eglise perd de son influence, où la foi devient une affaire individuelle. Dans l'Icarie de Cabet, la véritable religion, c'est la société elle-même. Plus la société est parfaite, plus elle revêt l'aspect d'une métaphysique. On se dévoue à elle comme le croyant jadis se dévouait à Dieu. Désormais le bonheur est sur terre. Le démenti viendra au XXe siècle: la techno-science ne suffit pas à répondre aux angoisses existentielles. En outre, elle peut être mise au service d'un pouvoir inhumain qui, faute de l'écraser («1984»), conditionne l'individu en lui faisant absorber des drogues («Le meilleur des mondes»).

Et Raymond Trousson de nous rappeller que l'idée de son roman le plus célèbre est venue à Huxley lors d'un voyage qu'il fit aux Etats-Unis. Huxley pensait que les Etats-Unis étaient l'avenir de l'Europe...

Raymond Trousson, «Religions d'utopie», Ousia, coll. Mythes et religions , 248 pp., 17,85 euros.

Les éternels martyrs de la foi

Au XX e siècle, l'utopie s'est faite de plus en plus pessimiste, constate Raymond Trousson. Dans le monde décrit par Huxley, le besoin instinctif d'irrationnel est récupéré par l'Etat qui célèbre son propre culte. Chez Orwell, la haine de l'étranger fomentée par le pouvoir sert à catalyser les passions qui, autrefois, trouvaient un exutoire dans la religion. Huxley comme Orwell annoncent la fin de l'utopie qui ne se survit plus dès lors que dans la réflexion écologique. Pour autant, les attentes métaphysiques sont loin d'être comblées par la techno-science: la multiplication des sectes autour de nous en est un signe tangible. Et bien avant le 11 septembre, les martyrs de la foi avaient fait un retour sur la scène politique.

Le phénomène est loin d'être nouveau. Sous l'empire romain, le christianisme avait sécrété un enthousiasme pour la mort qui emportait de nombreux fidèles, prisonniers de leur refus de rendre un culte à l'empereur. Ce martyre volontaire, cette acceptation sereine de la souffrance, avaient de quoi bouleverser les païens, dont les traditions proscrivaient de tels comportements.

La question a été traitée par un érudit américain, Glenn Warren Bowersock, dont les travaux sur la sophistique grecque font autorité. De lui, on découvrira avec intérêt «Rome et le martyre» (1), où il apparaît clairement que le sacrifice volontaire s'enracine dans un milieu culturel urbain, dominé par la rhétorique et le goût du spectaculaire.

Le mot «martyr» vient du grec «martus» («témoin»). Pour démontrer la justesse de leur cause, les martyrs chrétiens avaient besoin du regard des autres. D'où le souci qu'ils avaient de mourir sur l'agora, en plein air, dans la partie centrale de la ville . Ce souci, on en conviendra, fait songer à la passion de se suicider devant les caméras de télé qui anime les militants islamistes.

A l'époque, les martyrs profitaient de la volonté des autorités romaines de divertir les foules en les gratifiant de divertissements sanguinaires. Dans leur esprit, c'était Dieu lui-même qui voulait ce spectacle! En d'autres termes, les candidats à la mort se servaient des valeurs d'une société pour les retourner contre elle. De tout temps, un martyre sans visibilité suffisante est un acte inutile.

On voudra bien noter encore qu'un autre ouvrage sur l'utopie a été publié l'an dernier par notre compatriote Michel Brix, maître de conférence aux Facultés universitaires de Namur et spécialiste, entre autres, de Nerval. Il porte sur Fourier et ses utopies amoureuses, sources d'inspiration pour les surréalistes et les gourous de Mai 68 (2).

M. G.

(1)Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Flammarion, 160 pp., 14 euros.

(2)«L'Héritage de Fourier. Utopie amoureuse et libération sexuelle», La Chasse au snark (lachasseausnark@yahoo.com), 224 pp.