Histoire - L'Association des Juifs en Belgique sous l'occupation nazie Des Juifs, curateurs du ghetto juif

MARON,GUY

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Mercredi 10 novembre 2004

Histoire - L'Association des Juifs en Belgique sous l'occupation nazie

Des Juifs, curateurs du ghetto juif

* En 1941, l'occupant nazi crée l'AJB, véritable ghetto social pour les Juifs belges. A-t-elle sauvé l'essentiel ou contribué au pire ? Un livre fait le point.

GUY MARON

C'est à un pan à la fois très méconnu et très polémique du sort des Juifs belges entre 1941 et 1944 que s'attaque l'ouvrage « Les curateurs du ghetto » (1), consacré à l'Association des Juifs en Belgique (AJB). Créée en 1941 par l'occupant nazi et dirigée par des Juifs, cette association, véritable ghetto social, « communauté obligatoire » à laquelle tous les Juifs de Belgique furent obligés de s'affilier, fut simultanément un outil au service de l'occupant nazi, pour mener sa politique de persécution et de déportation, et un instrument de survie pour la population juive.

A la fin de la guerre, une instruction fut menée par la justice militaire sur les dirigeants de l'AJB : portaient-ils une part de responsabilité dans la déportation et l'extermination de leurs coreligionnaires ? Avaient-ils collaboré, et avec quel degré de conscience, à la mise en oeuvre de la Shoah ? L'instruction se conclut par un non-lieu en 1947. Les archives de l'AJB furent remises aux autorités juives et maintenues sous le boisseau pendant plus d'un demi-siècle.

Ce n'est qu'à la fin des travaux de la première commission Buysse (1997 - 2001), chargée d'enquêter sur les mécanismes de spoliation des Juifs, que l'accès à ces archives fut autorisé. Et c'est sur ces documents totalement inédits qu'une dizaine d'historiens ont travaillé, sous la direction de Jean-Philippe Schreiber, historien à l'ULB, et de Rudi Van Doorslaer, chef de travaux au Ceges (Centre d'études guerre et sociétés contemporaines).

Le résultat ? Un ouvrage de près de 600 pages retraçant de manière particulièrement détaillée les rouages de l'AJB, cette institution tant honnie par la mémoire juive (dixit Schreiber), mais aussi la vie quotidienne de la communauté juive pendant la guerre.

Peut-on, au terme de cette recherche, refaire le procès de l'AJB ? Nous sommes des historiens, pas des avocats ni des procureurs, expliquent les deux directeurs de l'ouvrage.

Se pose néanmoins la question de déterminer ce que savaient vraiment les dirigeants de l'AJB : Quand l'organisme est créé, en 1941, on ne parle pas encore d'extermination des Juifs. A l'été 1942, quand ont lieu les premières déportations de Juifs belges vers l'Est, auxquelles contribue indirectement l'AJB, ses dirigeants ne comprennent sans doute pas la destination finale de ces convois. Et quand, plus tard, la Résistance fait état de rumeurs sur les camps de la mort, l'AJB ne peut croire à l'immensité de l'horreur décrite. Il s'agissait de gens ordinaires, dépassés par les événements, tentant de comprendre, sans y arriver, ce qui leur arrivait. Mais ce qui leur arrivait était au-delà de ce que peut imaginer la raison humaine...·

(1) Les curateurs du ghetto », sous la direction de Jean-Philippe Schreiber et Rudi Van Doorslaer, éd. Labor, 592 pp., 40 euros.