Huit propositions pour désengorger Bruxelles

DUBOIS,FRANCIS; SOUMOIS,FREDERIC

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Mardi 15 novembre 2005

Mobilité Pascal Smet annonce la création de 6.000 parkings pour les navetteurs

La pression automobile doit diminuer de 20 % d'ici 2010. Le ministre bruxellois de la Mobilité dévoile ses pistes.

Pascal Smet est un homme pressé. Pour rencontrer l'objectif régional de réduire (fort) la pression automobile, le ministre bruxellois de la Mobilité et des Travaux publics (SP.A) préconise l'« acupuncture urbaine » : « Ça fait parfois un peu mal, mais à terme ça soulage. Plutôt qu'un grand big bang dans la ville, c'est l'addition des petites mesures concrètes qui va changer Bruxelles. » Revue de détail.

1. La création de 6.000 parkings. « L'objectif est de multiplier par quatre, en partenariat avec le privé, les places de parking disponibles à la sortie des métros. L'idée est que les 6.000 nouveaux parkings soient gratuits pour les détenteurs d'un abonnement des transports en commun. » En contrepartie, un effort important sera demandé au Fédéral et aux Régions pour qu'elles créent des parkings autour des gares RER.

2. Le plan Vicom. «Aujourd'hui, 9 % des bus ont un site propre : ça doit augmenter jusqu'à 40 %. Pour le moment, 60 % des trams bénéficient d'un site propre ou protégé : ça doit passer à 90 %. Prenons le cas du couloir bus à la chaussée de Mons : on a constaté qu'aux heures de pointe, il y avait 6.000 personnes dans les bus, autant que dans les voitures. Avec le couloir, ce sont 6.000 personnes qui gagnent 10 minutes à chaque trajet. »

3. Les taxis collectifs. « Nous devons les inclure dans notre offre, par exemple dans le réseau de nuit. Pour les personnes âgées ou qui ont des difficultés à accéder aux transports réguliers, on pourrait travailler avec des taxis collectifs. Ça ne doit pas forcément coûter cher : on peut tabler sur 3 ou 4 euros la course. »

4. Le plan vélo. « Il faut augmenter l'usage du vélo jusqu'à 10 % pour les courts déplacements, même si le relief bruxellois n'est pas plat. On doit laisser accéder les vélos dans les métros, prévoir davantage de gouttières dans les escalators, etc. »

5. Le centre de gestion du trafic. « Nous menons une étude en commun avec la Région flamande pour créer un vrai centre de gestion du trafic pour Bruxelles. A ma demande, on l'a inscrit dans l'accord Beliris, ce qui signifie qu'à terme le fédéral accepte l'idée qu'il va cofinancer le projet. Dans une zone de 30 kilomètres autour de Bruxelles, on va placer des panneaux qui vont indiquer les problèmes, renseigner les parkings quand on se rapproche du centre, indiquer le temps de parcours. Quand on sera dans un embouteillage entre Louvain et Bruxelles, on pourra lire Bruxelles 45 minutes, mais aussi Train 12 minutes , ça donne à réfléchir. »

6. La réorganisation de l'AED. « L'administration de l'équipement et des transports, même si elle compte de bons fonctionnaires, ne marche pas très bien. Raison pour laquelle un consultant s'est penché sur la question - le rapport est presque prêt. On va engager 72 personnes dans les deux années qui viennent. »

7. Le ticket événement. « Je vais proposer une ordonnance qui oblige les organisateurs d'événements à prévoir une partie mobilité dans le prix du ticket, qui va être investie dans les transports en commun. On l'a fait avec Couleur Café : un réseau de nuit avec cinq lignes de bus vers de grands parkings.

8. La densification du réseau. « En 2008, 98 % des Bruxellois auront un arrêt de transport en commun à moins de 400 mètres de leur domicile. On va commencer l'étude sur le tram 10, par exemple, pour relier le haut de Jette au centre. Il y a aussi l'idée d'une préenquête sur la tramification de la ligne 71, où la demande est supérieure à l'offre. Les investissements vont se concentrer sur le bus et le tram : c'est qu'un kilomètre de métro coûte l'équivalent de 12 kilomètres de tram. »

Toutes ces mesures, Pascal Smet entend les lancer dans le courant de la législature.

FRANCIS DUBOIS

FRÉDÉRIC SOUMOIS

Les travaux sur le web

Les rapports entre Stib, communes et population sont parfois tendus, en raison des nombreux chantiers en cours. Peut-on améliorer la situation ?

« A Auderghem, le bourgmestre Gosuin a suspendu un permis qu'il avait lui-même délivré parce qu'il est resté bloqué une demi-heure dans un embouteillage. On est parfois dans une partie de ping-pong, surtout à l'approche des élections communales. Ceci dit, je suis bien conscient que la communication vis-à-vis de la population est loin d'être bonne. Je suis bien conscient que la coordination des travaux peut être améliorée. On va y travailler dans les semaines qui viennent.

J'ai élaboré un plan pluriannuel des travaux. Il est prêt depuis juillet, mais on a décidé au gouvernement de le lier aux discussions budgétaires. Avec ce plan, tout le monde va savoir quatre ans à l'avance quels travaux on va faire, quand, où... Ces informations seront disponibles sur un site internet. On va engager trois ou quatre personnes pour former une cellule de communication et lancer une grande campagne d'information l'an prochain. »

Faut-il fuir Bruxelles ?

C'est une histoire de poule et d'oeuf. D'un côté, le nombre d'automobiles à Bruxelles augmente non-stop, menaçant la ville de paralysie à brève échéance. De l'autre, tant pour empêcher ce blocus que pour reconquérir de la qualité de vie urbaine, la Région décourage la voiture. Radicalement : pour appliquer le plan Iris, qui implique de faire baisser la pression automobile de 20 % d'ici à 2010, des sites propres pour bus et trams divisent la capacité automobile des grands axes par deux, des sens interdits par légion protègent les quartiers du trafic de transit, des places de parkings disparaissent par centaines à chaque réaménagement de voirie.

Du coup, ces derniers mois, les temps d'accès des navetteurs en voiture se sont fortement allongés à cause de chantiers extraordinaires : à Herrmann-Debroux, boulevard du Souverain, chaussée de Mons, des chantiers pour accroître l'offre ou la régularité des transports en commun ont bloqué la ville. Durablement.

Pourtant, la Région, un peu schizo, ne veut pas apparaître fermée à la voiture. On peut comprendre : selon une étude des départements d'économie appliquée et de gestion de l'aménagement du territoire de l'ULB, la mobilité, l'accessibilité automobile et la possibilité de parkings restent des priorités pour les entreprises installées dans la ville. Bien avant le prestige du lieu de localisation ou la fiscalité locale et régionale. Une guerre ouverte à la voiture comporte donc un risque à l'heure où une entreprise choisit son lieu d'implantation.

C'est qu'à quelques dizaines de kilomètres, les autres Régions, particulièrement la Flandre à Zaventem, offrent un profil attractif en matière de zones industrielles à petit prix. Malheureusement, l'offre en transport en commun y est quasi nulle. Si l'on va jusqu'à la caricature, une politique de restriction de la voiture à l'intérieur du ring de Bruxelles pourrait aboutir à la délocalisation d'entreprises pour qui la localisation prestigieuse en centre-ville n'est pas cruciale. Dans ce cas, le gain écologique global serait nul, voire négatif, puisque le recours à la voiture serait augmenté mais déplacé. La capitale, elle, serait privée de la fiscalité des entreprises tout en conservant une grande partie des inconvénients liés à son statut. Ces dernières semaines, plusieurs délocalisations importantes sont venues ajouter du poids au constat.

Pascal Smet annonce donc ses mesures. Mais elles ne fonctionneront que si, plus loin de Bruxelles, les Régions investissent aussi en parkings près des gares et développent leur propre réseau de transport en commun pour « délocaliser » positivement le navetteur en voiture.

Trop peu ? Très tard en tout cas : le phasage n'est pas idéal. D'autres villes ont réussi leur mutation en ne chassant la voiture qu'au fur et à mesure d'une amélioration de l'offre. Le jour où le navetteur se trouve face à une route étroite ou fermée, un autre choix s'offre à lui. Ce qui implique certes un changement d'habitude, mais lui enlève tous ses arguments pour ne pas changer.

Le ministre bruxellois souligne la résistance au changement et au fait que la mobilité globale n'est que la somme de tous les choix individuels des citoyens. Mais, à Bruxelles, on referme déjà la ville à la voiture... alors que les grands chantiers de la mobilité des travailleurs sont seulement à venir. Et à financer.

« Tant pis si des places de parking doivent disparaître »

Jean Loozen, porte-parole du Groupement des usagers des transports publics à Bruxelles (Gutib)

Pour le Gutib, la priorité des priorités, c'est de mettre partout les trams en site propre infranchissable. Et de citer la rue Gallait à Schaerbeek, l'avenue Legrand et la chaussée d'Alsemberg à Uccle, les rues Lesbroussart et du Bailly à Ixelles, la chaussée de Charleroi à Saint-Gilles. « Et tant pis si des places de parking doivent disparaître. », avance Jean Loozen. L'autre priorité est d'obtenir une fréquence des trams toutes les dix minutes jusqu'à minuit, comme le métro. Mais, de manière générale, Jean Loozen est sceptique : « Pascal Smet a une bonne idée par jour, mais on ne voit toujours rien venir ».

« Un RER ne sert à rien si l'utilisateur ne peut pas abandonner sa voiture »

Joost Kaesemans, porte-parole de la Fédération belge de l'automobile (Febiac).

La Febiac accueille favorablement les places de parking supplémentaires mais souligne qu'il est nécessaire de construire des places dans les gares. « Rien ne sert de construire un réseau express si l'utilisateur ne sait pas abandonner sa voiture . Mais nous saluons enfin l'arrivée d'un plan global, car nous avions souvent l'impression d'absence de politique au profit de petits aménagements locaux sans structure. Chaussée de Mons, près d'Ikea, on en est au deuxième réaménagement en quelques semaines. Nous sommes d'accord de chasser la voiture de certains quartiers prioritaires, mais l'utilisateur doit garder le choix entre transport en commun et voiture ».

« Un sixième de ma vie en transport ? Non »

Tous les matins, Patrick monte dans sa voiture pour faire 80 kilomètres entre Sart-Bernard et le centre de Bruxelles. « Les 60 premières bornes sont sans souci, mais il faut presque une heure pour parcourir le reste, dans les embouteillages de la E 411. J'ai reculé mon horaire pour arriver vers 10 heures. J'ai essayé de venir plus tôt, mais les embouteillages commencent tellement tôt... Ces dernières semaines, les travaux autour de Herrmann-Debroux et Wiener, au bout de l'autoroute de Namur, m'ont poussé à prendre des petites rues résidentielles pour arriver au bureau. C'est joli, mais c'est dommage pour ceux qui y vivent et c'est sans doute plus dangereux aussi. Franchement, pourquoi développer les entreprises dans Bruxelles si l'objectif est de ne plus engorger la ville ? »

Dans les embouteillages, chacun tue le temps comme il peut : « Les gens se rasent, prennent leur petit-déjeuner, lisent le journal. La vitesse est très basse, mais ce n'est pas très sûr, car on manque d'attention », explique Patrick, employé dans une grande entreprise du centre de Bruxelles et qui a créé un site pour les utilisateurs de l'autoroute (1).

Patrick a déjà tout essayé. « En train, si je trouve une place à la gare de Namur, ça me prend quatre heures par jour. Comme mes journées sont longues, je ne suis pas prêt à passer un sixième de ma vie en transport. » Le RER, en 2012 au plus tôt, à partir de Wavre ?« Le parking de la gare est déjà plein et il faut y arriver ! » Le covoiturage ? « Il y a des parkings où des gens le font, mais ils sont petits et peu aménagés. Et on se retrouve dans l'embouteillage... »

A Bruxelles, Patrick a droit à une place de parking dans son entreprise. « Je l'ai négociée lors de mon engagement. Si je n'ai plus de place ou si je dois la payer, je m'en irai dans une autre ville. Voire dans une autre entreprise. » Pourquoi ne pas songer à déménager ? « J'ai des raisons familiales importantes de vouloir rester ici. Le jour où je ne saurai plus entrer dans Bruxelles, je changerai de job ».

(1) www.autoroute411.be.

Le nombre de navetteurs Un jour ouvrable moyen, 55 % des déplacements des Bruxellois s'effectuent

Le nombre de navetteurs

Un jour ouvrable moyen, 55 % des déplacements des Bruxellois s'effectuent en voiture, 28 % à pied, 15 % en transport public et 2 % en deux-roues. Parmi les déplacements entre le domicile et le lieu de travail, on dénombre 288.000 Bruxellois (dont 163.000 en voiture, 90.000 en transport public et 35.000 à pied et en deux-roues) et 366.000 navetteurs (dont 207.000 en voiture et 159.000 en transport public).

Le coût des embouteillages

114 millions d'euros, c'est le coût des 9 millions d'heures perdues en 2002 par les Belges englués dans les embouteillages. Ils ont parcouru 26,2 milliards de kilomètres sur autoroute, d'après les chiffres du ministère de la Mobilité. L'autoroute supporte environ un tiers des kilomètres parcourus. Selon l'étude, les bouchons coûtent un demi-million d'euros par jour ouvrable, alors qu'un samedi ne coûte « que » 33.000 euros. Le trafic autoroutier seul a causé 360 millions de dommages à l'environnement.

Les lieux des bouchons

Sur les dix endroits les plus embouteillés du pays, sept sont sur le périphérique bruxellois. En tête, Strombeek-Bever : 4 h 42 d'embouteillages de moyenne, devant Wemmel et Vilvorde (3 h 44). Suivent Sterrebeek (vers Liège) avec 2 h 50, les Quatre-Bras à Tervuren (2 h 37) et le carrefour Léonard (2 h 08).