IDÉES Tobin or not Tobin? Enrayer la spéculation sur les monnaies pour restituer du pouvoir aux Etats
SLOOVER,JEAN
Page 9
Vendredi 8 octobre 1999
IDÉES Tobin or not Tobin?Enrayer la spéculation sur les monnaies pour restituer du pouvoir aux Etats
L'emprise de la vulgate néolibérale n'est plus ce qu'elle était: dans les cénacles où elle se conçoit et se propage, des incertitudes apparaissent, des perplexités s'expriment, une rebutante morgue s'estompe. Mais qu'on ne s'y méprenne pas: l'heure n'est pas à l'aggiornamento. Au dernier «forum économique mondial» de Davos, les protagonistes ont été clairs. Aussi préoccupés que nous soyons de l'extension de la déflation, du risque d'une récession mondiale ou de la menace d'une crise boursière majeure, ont-ils dit en substance, nous n'avons nullement l'intention de remettre en cause la déréglementation financière et commerciale.
Le secrétaire d'Etat américain au Trésor, Robert Rubin, a même appelé les gouvernements à faire face à la contestation. A résister avec bec et ongles à toute tentation de mettre en cause les acquis de la libéralisation et de la mondialisation financière.
L'économiste américain Howard Watchell estime que trois mesures fiscales seraient nécessaires pour maîtriser le capital débridé: une taxe sur les investissements directs à l'étranger, une taxe uniforme internationale sur les bénéfices et une taxe sur les transactions de change. Sans doute, pour s'attaquer aux fondements du néolibéralisme, faudrait-il aller plus loin. Mordre sur les mécanismes dans lesquels ils s'enracinent, s'aventurer dans chacune des dimensions systémiques du marché financier mondial, peser sur les processus de rente qui déterminent les transferts de richesse. Au vu du dernier Davos, on est loin du compte. Et même les propositions minimalistes de Watchell ont encore des relents d'utopie. Sauf sur un point cependant: l'imposition des transactions de change à caractère spéculatif.
Il s'agit là, en effet, du projet de dispositif suggéré dès 1972 par l'économiste James Tobin, professeur à Yale et prix Nobel 1981. On connaît l'enchaînement des décisions politiques qui, à partir de la proclamation par Washington de la non-convertibilité du dollar en or en août 1971, sont à la source de la mondialisation financière: abandon des accords de Bretton-Woods et du système de changes fixes, instauration du système de changes flottants qui donne aux acteurs financiers privés un rôle de plus en plus déterminant dans les prix relatifs des monnaies, abrogation des contrôles sur les mouvements de capitaux et déréglementation des marchés obligataires, titrisation progressive des dettes publiques et dérégulation graduelle des marchés d'actions, etc. C'est donc dès le début du processus que Tobin a imaginé la taxe qui porte son nom. Et, après un quart de siècle de traversée du désert, sa mise en oeuvre est aujourd'hui réclamée par une opinion publique imposante au premier rang de laquelle figure la fameuse Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens, ATTAC (1). Avec quelle chance de succès?
UN SIGNAL POLITIQUE FORT
Pour faire le point sur l'évolution des mentalités et favoriser leur maturation politique, François Chesnais a récemment pris la plume (2). On sait que même avec un taux de 0,1 %, la taxe Tobin pourrait rapporter cent milliards de dollars par an. Mais, pour l'auteur, ce n'est toutefois pas là l'essentiel. Selon lui, l'instauration d'une telle mesure a justement surtout une valeur éducative. Même si elle ne touche ni aux marchés des actions, ni à celui des marchés des obligations publiques, pierre d'angle de la mondialisation financière, elle représenterait surtout l'amorce d'un démantèlement du pouvoir exorbitant du capital financier et, partant, un signal politique fort. Un geste symbolique de grande portée.
Certes, explique Chesnais, la taxe - Tobin ne changerait pas la face du monde. De 3 à 8 % des opérations de change servent à solder des transactions commerciales ou à transférer des capitaux dans le cadre d'investissements productifs. Le reste relève d'opérations de court terme à caractère spéculatif. Prélever un impôt sur ces dernières réduirait la taille de ce marché sans handicaper les opérations économiquement utiles, diminuerait la volatilité des transactions et éviterait que se forment ainsi des attaques déstabilisatrices contre les devises. Mais en somme, cette taxe ne ferait que rendre ainsi aux politiques monétaires un peu de l'autonomie qu'elles ont perdue face aux marchés en permettant, notamment, de soustraire en partie les taux d'intérêt à la nécessité de défendre certaines parités.
Mais c'est déjà un premier pas. Et de surcroît un pas de géant, estime Chesnais! En effet, la possibilité d'une modification des rapports entre le public et le privé serait ainsi démontrée. Le politique aurait ainsi fait la preuve de la faisabilité d'un retour à une certaine régulation internationale et ouvert de cette manière la voie aux grandes réformes nécessaires pour résoudre le problème au fond: instauration d'un nouveau système monétaire mondial par la création de bandes de fluctuations entre l'euro, le dollar et le yen, annulation généralisée des dettes publiques, lutte contre le blanchiment de l'argent noir, suppression des paradis fiscaux, consolidation des systèmes de pensions par répartition, refinancement des politiques sociales, réduction des inégalités, etc.
UN POUVOIR POLITIQUE
DÉMESURÉ
Chesnais est, on le voit, radical. Mais son diagnostic n'est guère contestable. L'actualité quotidienne ne nous montre-t-elle pas que, dans un contexte d'endettement massif des Etats, la mondialisation financière organise bien un gigantesque transfert de richesses entre pays et couches sociales? Que, plutôt que de taxer la richesse pour financer leurs dettes, les Etats ont bien - pour des raisons qui restent à mettre au jour - clairement fait le choix d'offrir aux nantis des opportunités nouvelles de placements fructueux? A charge pour le monde du travail de supporter la charge de leurs intérêts... Il est de même malcommode de contester que les agents de la mondialisation financière - les banques, les compagnies d'assurances, les caisses de retraite par capitalisation, les sociétés financières de placements collectifs, les gestionnaires de portefeuilles de titres - jouissent désormais - et sans guère de risque, comme en atteste l'épisode du Crédit Lyonnais français - d'une puissance pécuniaire et, partant, d'un pouvoir politique qu'il est désormais légitime de considérer comme démesuré.
Cette domination n'est-elle d'ailleurs pas à ce point colossale que des économistes respectés comme Jean-Paul Fitoussi (OFCE) se sont sentis autorisés à parler de «dictature des créanciers» là où, jadis, plus provocateur encore, John Mayard Keynes évoquait déjà l'impérieuse nécessité «d'euthanasier les rentiers»?
Or, il «suffirait», nous dit aujourd'hui Chesnais, d'un accord entre les gouvernements du G7, des autres Etats européens non G7, de l'Australie, de Hong Kong et de Singapour pour rendre la taxe Tobin opérationnelle: c'est dans ces seuls pays que les cent banques spécialisées qui dominent les marchés des changes et les quelques sociétés de «clearing» qui assurent leur interconnexion sont installées. Même assaisonnées de quelques mesures d'accompagnement - comme la maîtrise des produits dérivés -, un tel accord pourrait-il réellement inverser la vapeur? Il est sûr en tout cas qu'il fait déjà rêver certains. Et peut-être est-ce là l'essentiel...
J. Sl.
(1) La plate-forme d'ATTAC est disponible sur Internet: http://www.attac.org.
(2) Tobin or not Tobin - Une taxe internationale sur le capital , l'Esprit frappeur no 42. Nouvelle édition. François Chesnais est professeur d'économie internationale à l'université de Paris-Nord. Il est l'auteur de plusieurs livres sur la mondialisation parus chez Syros.
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