IL Y A 35 ANS, DIEN BIEN PHU, AU COEUR D'UNE STRATEGIE PLANETAIRE,SUCCOMBAIT SOUS LES ASSAUTS VIET-MINH

BAILLY,MICHEL

Page 2

Samedi 6 mai 1989

Il y a 35 ans, Diên Biên Phu,

au coeur d'une stratégie planétaire,

succombait sous les assauts viêt-minh

LE 7 mai 1954, le camp retranché de Diên Biên Phu, dans le Haut Tonkin, était submergé par les vagues de combattants viêt-minh après avoir été écrasé par les tirs de canons lourds que le général Vô Nguyen Giap avait rassemblés sur les collines environnantes. Le 35e anniversaire de cet événement politico-militaire coïncide avec la publication de plusieurs ouvrages, appelés à rafraîchir des souvenirs et à ouvrir des perspectives plus larges d'explications historiques.

L'héroïsme des défenseurs et, plus laconiquement, celui des assaillants sont illustrés par un album réalisé par Erwan Bergot, un officier qui commanda, sur place, une compagnie de mortiers et fit partie, après la défaite, du Convoi 42, version asiatique des marches de la mort, imposées par les nazis à leurs prisonniers politiques. Nous avons voulu compléter ce tableau en recueillant le récit d'un légionnaire, rescapé de ces combats et qui vit aujourd'hui à Bruxelles.

Un autre ouvrage, plus fondamental, est intitulé Diên Biên Phu, L'Alliance atlantique et la défense du Sud-Est asiatique, (Ed. La Manufacture, Lyon). Il réunit des études faites par des historiens américains, français et britanniques qui ont tenté de situer le destin du camp retranché dans le vaste environnement de la guerre froide et de la politique américaine d'endiguement de la poussée communiste en Extrême-Orient.

L'initiative de cet important travail de mise au point a été prise en France par Mme Denise Artaud, directeur de recherches au CNRS, et persuadée que la récente ouverture des archives américaines et françaises ainsi que l'accès aux papiers personnels d'acteurs importants dans le conflit indochinois - Bidault et Mendès-France, notamment - offraient la chance d'un élargissement et d'un approfondissement des analyses. Les chercheurs ont affiné leurs contributions durant trois années. Ils les ont ensuite confrontées.

Le nom de Diên Biên Phu évoque dans l'esprit du public la dramatique aventure de quelques milliers de soldats d'élite - les paras de Bigeard et de Langlais - abandonnés sans moyens suffisants par une métropole qu'excédait une guerre sale et catastrophiquement coûteuse. Ces guerriers furent tout autant délaissés par les considérations glacées d'une real politik dont les mouvements furent encore durcis par la conquête de la Chine par les troupes de Mao, par les développements de la guerre de Corée et par le débat que suscita le projet de Communauté européenne de défense (CED).

Richard H. Immerman, professeur à l'université des îles Hawaï, identifie avec beaucoup de clarté les sources d'inspiration de la politique américaine.

De la guerre 1941-1945 dans la région, les Américains avaient retenu le rôle de plaque tournante, tenu par l'Indochine dans l'expansion japonaise. Ce pays fournissait, d'autre part, avec la Thaïlande et la Birmanie, les trois quarts des exportations mondiales de riz. Un tel trésor alimentaire, indispensable à la nourriture de millions de Japonais et d'Indiens non communistes, devait être préservé des appétits de la Chine maoïste. Une autre considération économico-politique postulait que les matières premières indochinoises demeurent accessibles au nouveau Japon dont les Américains n'étaient pas disposés à financer la résurrection.

Par ailleurs, le gouvernement de Washington était convaincu, comme celui de Paris, qu'une défaite en Indochine renforcerait, en France, les adversaires de la CED. C'est pourquoi les Américains poussèrent les Français à continuer leur effort de guerre en dépit de la répugnance qu'ils marquaient à ce que le comportement français avait de colonialiste.

George Herring, professeur à l'Université du Kentucky, a, de son côté, analysé les éléments de l'antagonisme entre la France et les Etats-Unis dans cette guerre dont le coût était, au printemps de 1954, supporté à quatre-vingts pour cent par ceux-ci.

Les Américains pressaient les Français d'accélérer l'accès du Vietnam à l'indépendance politique et, corrélativement, de mieux intégrer ce dernier dans les combats par la création de grandes unités indigènes. Ils réclamaient, en outre, la prise en charge par eux-mêmes de la formation de ces troupes car ils reprochaient aux militaires français une pusillanimité qu'ils avaient baptisée guerre du barbelé ou complexe de la ligne Maginot.

Le gouvernement français, de son côté, entendait utiliser une aide maximale américaine sans perdre le contrôle des opérations qui donnait, selon eux, à la France, un rôle de partenaire militaire majeur dans la politique d'endiguement du communisme.

Le recours

atomique

Le secrétaire d'Etat américain Foster Dulles avait envisagé une intervention militaire de son pays dans la mouvance d'une action unifiée qui aurait réuni dans une coalition, outre les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne, plusieurs pays du Sud-Est asiatique. Les Anglais y répugnaient. Ils craignaient une internationalisation du conflit, nuisible à leurs intérêts dans la région, voire une troisième guerre mondiale.

Dulles a-t-il proposé deux bombes atomiques aux Français pour sauver Diên Biên Phu? Seul Georges Bidault, ministre français des Affaires étrangères, écrivent Laurent Césari, attaché au CNRS et le diplomate français Jacques de Folin, mentionne cette offre dans ses Mémoires. Le général Ely, chef de l'état-major français, y fait également référence dans son Journal. Selon ces deux auteurs, l'éventualité d'un recours atomique a été envisagée techniquement par les militaires. Mais les responsables de la politique étrangère, Laniel et Bidault, l'ont refusé. Quant aux Américains, leur Conseil national de sécurité avait rejeté l'intervention armée dès le 29 avril. Le président Eisenhower donna, en l'occurrence, la primauté à l'Europe et à la cohésion de l'Alliance atlantique, menacée par l'opposition anglaise et par un affaiblissement du potentiel militaire américain dans le reste du monde, en cas d'intervention des troupes des Etats-Unis en Indochine. Tout l'Occident souhaitait que le camp de Diên Biên Phu fût sauvé. Mais seuls les combattants de la cuvette tragique mirent - en vain - tous leurs moyens dans le combat.

MICHEL BAILLY.

Un légionnaire belge, prisonnier durant six mois,

rescapé de la cuvette et des camps viêt-minh

LA haute politique, aux implications mondiales, a ses sévérités glacées. L'aventure de ceux qui furent enfermés dans la cuvette de Diên Biên Phû, fut faite de souffrance, de peur, d'élans de courage et souvent d'héroïsme. Nous avons retrouvé un légionnaire belge, M. Joseph Demunter, qui vécut le siège du camp retranché et fut prisonnier du Viêt-Minh durant six mois. Il n'était pas un de ces léopards dont un Bigeard s'entourait pour mener de téméraires coups de main. Les nécessités du siège muèrent Joseph Demunter, ordonnance-chauffeur, en infirmier qui connut ainsi au plus près le calvaire des combattants. Il vit aujourd'hui dans un paisible appartement, à Forest.

Les premiers tirs massifs de l'artillerie ennemie, à partir du 13 mars 1954, jetèrent d'emblée les assiégés dans un paroxysme de violence et d'émotion. Un obus perça le toit d'un blockhaus et tua le lieutenant-colonel Gaucher ainsi que plusieurs hommes. L'infirmier improvisé allait vivre désormais dans un univers de corps déchiquetés et dans un concert de plaintes douloureuses, morcelées par les explosions d'obus.

Deux fois blessé

Joseph Demunter fut blessé à deux reprises. La première fois, en allant chercher des blessés sur le point d'appui Isabelle, il fut atteint par un éclat d'obus qui ne sera extrait qu'en 1975! Plus tard, il sera blessé au thorax, au ventre et à la jambe. Son courage lui valut la médaille militaire et d'être promu caporal au feu. Cabochard, comme un Belge et comme un légionnaire, il avait précédemment refusé la formation de caporal ordinaire, car les moniteurs étaient allemands.

«On se fait à tout, raconte-t-il. Il nous arrivait de rigoler sous la mitraille, une fois passée la mauvaise surprise des premiers jours». Cependant, chaque opération de sauvetage débouchait sur les plus grands périls et ces soldats de métier, abandonnés, au bout du monde, par une métropole avilie et par les grandes puissances, n'avaient pour réconfort que la fidélité à leur engagement d'honneur. Après la guerre, la solidarité des rescapés de Diên Biên Phû adoucirait l'amertume de ceux-ci. Trente-cinq ans après la chute du camp, notre caporal au feu retrouva un ancien, devenu colonel. Ce dernier lui ouvrit les bras et l'invita dans sa demeure.

Coups d'audace et coups de chance se trouvaient souvent heureusement associés. Un blessé allemand, enseveli sous plusieurs couches de cadavres, parvint à pousser un cri qui fut entendu. Un autre jour, Demunter avait chargé sur le capot de sa jeep, au point d'appui Gabrielle, un blessé qui saignait abondamment. Des soins s'imposaient d'urgence. Notre infirmier, pour réduire le trajet, s'engagea sur la piste d'aviation. Un camarade, par signes, l'en détourna. La piste était minée!

Aux effrois et aux périls de la mitraille s'ajoutaient les tiraillements de la soif. L'eau de la rivière, qui traversait le camp, était polluée par les cadavres. La machine qui la filtrait n'avait pas toutes les perfections et le liquide, additionné du chlore purificateur, incommodait plus qu'il ne désaltérait. Joseph Demunter se souvient, en outre, d'un produit qu'il n'a jamais rencontré qu'à Diên Biên Phû: le vinogel, une sorte de piquette, vineuse et aseptisée. Détestable!

La banane

et le bambou

Le Viêt-Minh fit, à Diên Biên Phû, 793 prisonniers légionnaires. Notre infirmier fut au nombre des 300 rescapés qui revinrent des camps et de ces marches de prestige que l'ennemi imposa aux vaincus dans les régions que ceux-ci avaient dû abandonner.

Joseph Demunter se souvient des séances d'endoctrinement anti-capitaliste et anti-impérialiste auxquelles les prisonniers étaient soumis.

«Par chance, raconte-t-il, quelqu'un, dans notre groupe, avait pu sauver sa montre. Nous savions que la séance durait, normalement, une heure. Au bout de soixante minutes, nous accablions notre moniteur de marques d'approbation. Ainsi n'était-il pas tenté de prolonger la leçon.»

Les longues marches en brousse étaient suppliciantes. L'infirmier belge portait des bottes de ranger. Les semelles s'en étaient détachées. La plante des pieds était à vif. Un sous-officier allemand sauva son copain en le portant, pendant deux nuits de marche, sur son dos.

La nourriture se composait exclusivement de riz, parfois avarié. Les prisonniers prisaient beaucoup les fêtes de village où ils étaient montrés à dessein de les humilier. A cette occasion, ils recevaient une banane! Comme dans la cuvette, la soif était obsédante. Les prisonniers faisaient bouillir de l'eau croupie dans des casques et tentaient d'en améliorer la saveur en y mêlant des feuilles de bananiers ou de citronniers. La complaisance d'un gardien autorisait parfois la coupe d'un bambou qui, assorti d'un bouchon, faisait office de gourde à eau.

Les maladies étaient ravageuses. L'infirmier Demunter contribua à l'enterrement de 185 victimes du choléra. D'autres prisonniers étaient mortellement gonflés par le béri-béri.

Après la délivrance et le retour à Hanoï, ce furent les vexations de la défaite. Dans les camps militaires français, les anciens prisonniers du Viêt-Minh étaient tenus à l'écart, non seulement par crainte d'une contagion microbienne mais pour éviter une contamination politique dont des militaires, auxquels l'ennemi avait lavé le cerveau, auraient pu être les véhicules.

Joseph Demunter ramena en Europe une parcelle de gloire (Titre d'un livre de souvenirs de Marcel Bigeard) de cette célèbre 13e demi-brigade de la Légion étrangère au sein de laquelle il avait servi et le souvenir d'hommes auxquels il avait été attaché, tels le Dr Pierre Le Damany et le capitaine Guy Haftermayer. Rendu à la vie civile, il demeura chauffeur et, enfin, commis aux écritures à la commune de Forest. Cependant, la réminiscence est vivace comme la flamme de l'emblème de la Légion et balaie infatigablement les poussières administratives et les servitudes de l'âge.

M. BY.