Il y a « équitable » et « équitable »

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS; STAGIAIRE

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Mercredi 26 septembre 2007

Commerce Oxfam et Max Havelaar veulent une définition claire du concept

Le « fair trade » devient un argument de vente pour les grands groupes. Les associations demandent plus de clarté.

C’est le 3 octobre prochain que débute la Semaine du commerce équitable, vaste opération de sensibilisation du public. Pour ses acteurs historiques, Oxfam et Max Havelaar, ce sera surtout l’occasion de s’interroger sur leurs spécificités face à la montée en puissance d’autres types d’initiatives.

Il est loin le temps où ces associations avaient le monopole d’un commerce qui se veut plus solidaire. La concurrence est même très rude. Les bananes de Chiquita sont labellisées « Rain Forest Alliance » (lire ci-dessous). Les paquets de café Douwe Egbert se composent de grains UTZ Certified. Ce même café que l’on retrouve maintenant dans les McDonald’s. Ces sociétés ne prétendent pas faire du commerce équitable. Elles se revendiquent du « commerce durable » ou « éthique ». Mais quelle est la différence ? Le consommateur la connaît-il ? N’y a-t-il pas un risque de voir le commerce équitable se dissoudre dans ce concept de durable nettement moins ambitieux ?

C’est la crainte d’Oxfam et de Max Havelaar. Il y a deux ans, les ONG étaient parties en guerre contre ces initiatives. Elles dénonçaient un commerce équitable au rabais qui créait la confusion dans l’esprit des consommateurs. Le coup de gueule avait porté ses fruits. L’importateur de café Efico avait abandonné le lancement de son label.

Pour se prémunir de cette concurrence jugée déloyale, les deux ONG avaient aussitôt démarché les principaux partis politiques pour qu’ils coulent dans la loi les critères minimum à respecter pour se revendiquer du commerce équitable. Trois propositions de loi avaient été déposées lors de la précédente législature (Ecolo, CDH, PS), sans aboutir.

Du côté des entreprises, la réaction avait été vive. Max Havelaar et Oxfam étaient qualifiés de « protectionnistes » qui imposaient leur façon de voir les choses et jetaient aux orties toutes les initiatives qui leur faisaient de l’ombre, quels que soient les bénéfices qu’en retiraient les producteurs du Sud.

Aujourd’hui, le climat s’est réchauffé entre tenants du commerce équitable et ceux du commerce durable. L’heure n’est plus aux ukases mais au dialogue. Depuis six mois, les deux camps se retrouvent régulièrement au sein d’une plate-forme créée à l’initiative de la FEB (Fédération des entreprises de Belgique). Et ce, dans un climat positif, insiste-t-on des deux côtés.

« Nous voulons trouver une solution afin que tous les systèmes crédibles qui existent sur le marché puissent trouver leur place », explique Geert Van Cronenburg, coordinateur développement durable à la FEB. Il n’y aurait plus d’un côté les bons (Max Havelaar, Oxfam…) et de l’autre, les mauvais qui essayent de capitaliser à bon compte sur la popularité du commerce équitable. Il y aurait différents acteurs qui œuvrent, chacun avec ses spécificités, à un développement dans le Sud. Pour ce faire, la plateforme veut aboutir à une définition du concept de « commerce durable » dans laquelle tout le monde pourrait se retrouver. Ceux qui ne respectent pas les critères sociaux, environnementaux et économiques minimum définis ne pourraient se revendiquer de celui-ci. Mais chacun serait libre d’aller beaucoup plus loin et de le faire savoir. On vise ici le commerce équitable. Comment le système fonctionnera-t-il ? S’agira-t-il d’un label, d’un standard, d’une loi, d’un code à l’image du code Lippens pour les entreprises (principes de bonne gouvernance) ? Rien n’est tranché. Pour la FEB, le but de la manœuvre est avant tout d’éviter une loi protégeant le commerce équitable. « Cela aurait un impact négatif sur les initiatives de commerce durable. Nous voulons une solution qui respecte tout le monde », insiste Geert

Van Cronenburg.

Même si les associations de commerce équitable participent loyalement à cette plate-forme, elles sont loin de partager les vues de la FEB. Pour elles, il n’est pas question de se faire englober dans « le magma informe » du commerce durable. « Nous souhaitons trouver des solutions pour une meilleure cohabitation avec celui-ci mais il est indispensable que le consommateur puisse y voir clair, explique Miguel De Clerck, directeur général de Max Havelaar Belgique. Il faut arrêter de lui faire croire que tout est chou vert et vert chou. Nous travaillons depuis des années avec des critères très contraignants pour faire progresser le commerce équitable. Pas question que cette image de marque soit récupérée par d’autres. Nous n’avons pas la prétention de dire que nous sommes meilleurs mais bien différents. » Il rejette les accusations de protectionnisme. « Au contraire, une loi définissant le commerce équitable permettrait de faire passer une initiative privée dans le domaine public. Elle ouvrirait grand la porte à de nouveaux acteurs. »

Pour Denis Lambert, secrétaire général d’Oxfam magasins du monde, « cette loi est importante car elle permet de donner une référence de type moral au commerce équitable. Mais, insiste-t-il, elle ne résoudra pas le problème de la confusion entre durable et équitable. Ce qui fera la différence, c’est le poids des marques. » Pour lui, le code souhaité par la FEB est synonyme de nivellement par le bas. « Ils prennent leurs rêves pour des réalités s’ils croient que nous allons le signer… »

La reconnaissance légale du commerce équitable reste la priorité d’Oxfam et de Max Havelaar. Les propositions de loi de la précédente législature seront sans doute réintroduites à la rentrée parlementaire. Mais au-delà des obstacles politiques – l’OpenVLD n’en veut pas – demeure un problème de taille : l’absence de consensus sur une définition commune au sein même du secteur. Deux philosophies s’opposent. Celle de Max Havelaar qui défend un commerce basé sur la labellisation des produits, et celle d’Oxfam qui défend une approche intégrée où ce sont les opérateurs de la chaîne qui sont labellisés. Une division interne qui est peut-être le meilleur allié de la FEB.

Durable ou équitable: quelle est la différence ?

Le commerce « durable », comme le commerce « équitable », se réfère aux trois grands piliers du développement durable : environnement, social et économique. Par exemple, « The Rain Forest Alliance », label apposé sur les bananes Chiquita, met davantage l’accent sur une production respectant l’écosystème forestier, tandis que le label « UTZ Certified », utilisé par Douwe Egbert, est un programme de certification donnant des garanties en matière de traçabilité du produit.

Tous deux mettent en avant le respect des grandes conventions internationales, comme par exemple les normes de l’OIT (Organisation internationale du travail).

Mais le point qui les distingue le plus des labels « équitables » est celui du prix garanti. Les acteurs du commerce équitable définissent ce dont ont besoin les producteurs des pays du Sud pour vivre mais aussi pour se développer et fixent un prix minimum garanti. Et ce quel que soit le cours mondial de ce produit.

C’est une pratique rejetée par les partisans du commerce durable. « Nous sommes contre le système de subside artificiel des prix, explique Jo Van Heynde, porte-parole de Douwe Egbert. C’est un système intenable si on veut pouvoir se battre à armes égales contre la concurrence. Nous restons dans le cadre de la loi de l’offre et de la demande. »

Le prix garanti n’est pourtant pas un critère suffisant de distinction. La preuve, il n’est pas toujours de vigueur dans le commerce équitable (le thé, l’artisanat…). D’autres différences peuvent être prises en compte : le préfinancement des commandes (système qui évite aux paysans de s’endetter) ou le fait que ce soient les producteurs eux-mêmes qui décident de l’affectation des revenus tirés du commerce équitable et non le Nord…

« La logique du commerce durable est de minimiser au maximum les effets négatifs du commerce mondial sur l’environnement et sur les travailleurs, explique Miguel De Clerck, de Max Havelaar. Nous, nous sommes dans une logique positive : apporter une plus-value de développement, en corrigeant les effets néfastes de ce commerce. »

Une semaine d’animations pour consommer autrement

« Le commerce équitable est en plein boom, explique Denis Lambert, le secrétaire général d’Oxfam – magasins du monde. Mais il y a un décalage entre la prise de conscience des gens et la modification de leurs comportements d’achat. Notre job est de taper sur le clou. » C’est pourquoi chaque année Oxfam organise une semaine d’animations autour du commerce équitable. Cet automne, elle débutera mercredi 3 octobre. Ce jour-là, Oxfam – magasins du monde compte notamment réunir 800 jeunes d’écoles secondaires de la Communauté française, à Louvain-la-Neuve. Autre rendez-vous à noter aux agendas : Oxfam organise ses traditionnels petits déjeuners les 24 et 25 novembre, avec l’objectif d’attirer 40.000 personnes.

Pour le secrétaire général d’Oxfam, le commerce équitable est trop souvent réduit au café et aux bananes. Toute une gamme de produits non alimentaires reste méconnue des consommateurs. Aussi, cette année, Oxfam a choisi de mettre à l’honneur son partenaire ACP (Népal), qui fait travailler 1.200 femmes dans le secteur artisanal. Par ailleurs, Denis Lambert, qui quittera ses fonctions en décembre, a aussi annoncé une meilleure prise en compte des préoccupations environnementales dans la stratégie d’Oxfam. « Dans le commerce équitable, on s’occupait jusque-là essentiellement de l’aspect social. Mais de nouvelles questions se posent. Est-ce par exemple bon de transporter des produits d’un bout à l’autre de la Terre ? »