Inflation : les prix qui augmentent réellement

CONDIJTS,JOAN; PADOAN,BERNARD

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Mercredi 11 mai 2011

Proportions et mémoire

C’est « le » sujet du moment. Celui qui alimente toutes les conversations. Sous l’influence déterminante du prix du baril (lire en p.7), l’indice des prix à la consommation a repris sa grimpette depuis plusieurs mois. En avril, l’inflation atteignait 3,41 % dans notre pays. Nourrissant les inquiétudes d’une part croissante de la population qui voit (ou croit voir) s’éroder son pouvoir d’achat.

« Après une longue période de stabilité, on a connu depuis le début des années 2000 trois vagues de hausses, sur les logements, l’énergie et l’alimentation, constate l’économiste Philippe Defeyt, de l’Institut pour un développement durable (IDD). Or ce sont des postes proportionnellement plus lourds pour les revenus les plus faibles. S’il y a une catégorie sociale qui trinque, ce sont les petits revenus qui paient un loyer dans le secteur locatif privé : ces loyers ont fortement augmenté et ils sont sous-estimés de manière notoire dans l’index. Sur les dix dernières années, beaucoup de petits revenus ont perdu 400 à 500 euros par an de pouvoir d’achat. Il y a un écart énorme en termes de niveau de vie selon la situation face au logement. » Philippe Defeyt relève aussi que la recomposition des ménages (familles monoparentales) est un facteur d’érosion du pouvoir d’achat.

Et les autres ? Pour l’économiste mais aussi pour Marc Vandercammen, directeur du Crioc, il faut distinguer hausse réelle des prix et perception de cette hausse.

Proportions et mémoire

« Tout augmente, c’est vrai, mais ce n’est pas un problème si les revenus augmentent dans la même proportion », note Marc Vandercammen. De ce point de vue, la Belgique est particulièrement bien lotie, avec son mécanisme (certes de plus en plus contesté) d’indexation automatique des salaires et des allocations sociales. D’autant que, selon Marc Vandercammen, les consommateurs n’ont qu’une mémoire limitée des prix, qui influence leur perception de l’évolution réelle du coût de la vie dans le temps. « Les gens ne connaissent que 25 prix maximum, explique-t-il. Ils font leur choix sur des impressions que les prix sont moins élevés. Ce que les distributeurs ont bien compris en multipliant les promotions en rouge. De manière générale, il est difficile de faire des comparaisons sur le très long terme. D’abord parce les produits changent. Le chocolat d’aujourd’hui n’est plus le même qu’il y a 20 ans. Mais aussi parce que sur trois produits que l’on trouve en rayon aujourd’hui, deux n’existaient pas il y a cinq ans. »

Sans nier les augmentations (dans l’alimentation ou l’énergie, deux postes de dépenses très symboliques), Philippe Defeyt note, lui, que les comparaisons sur le long terme sont également tronquées par les changements dans les habitudes de consommation. « Si on replongeait des consommateurs d’aujourd’hui dans une habitation des années 80, ils seraient bien étonnés », note l’économiste, qui se refuse pour autant à émettre un jugement de valeur sur les choix des consommateurs. Selon lui, les modes de consommation ont évolué. « Il y a des habitudes de consommation qui se prennent à une vitesse folle et qui mangent du pouvoir d’achat, constate Philippe Defeyt. Comme le fait de partir en vacances en avion ou en city-trips. Comme l’accroissement du nombre de repas pris en dehors du domicile. C’est l’habitude de manger un sandwich à midi plutôt que de préparer son déjeuner (lire en page 8). Ou de consommer des produits hors saison. »

Un certain consumérisme

De son côté, Marc Vandercammen pointe les dépenses de télécoms (GSM, connexion à internet) qui représentent désormais 2,5 à 3 % des dépenses d’un ménage. Ou l’évolution très forte de la consommation de plats préparés.« On achète des produits dits convenience, pointe le directeur du Crioc. Mais il y a davantage de main-d’œuvre, et cela se paie. Il y a une demande d’un confort matériel que les gens ne jugeaient pas nécessaire il y a vingt ans. » « Mes désirs évoluent plus vite que mes revenus, constate Philippe Defeyt. Sous réserve d’une réflexion autour du consumérisme, c’est un mouvement quelque part sans fin. »

Demain

Les prix qui baissent et les astuces pour payer moins

Prix alimentaires en hausse : à qui la faute ?

La hausse des prix de l’alimentation est une réalité. Le dernier rapport trimestriel de l’Observatoire des prix de l’Institut des comptes nationaux, paru lundi, la confirme, en partie du moins : pour les produits alimentaires transformés (également influencés par les prix du pétrole, mais aussi les coûts salariaux), le consommateur belge a payé 2,3 % de plus au premier trimestre de cette année qu’à la même époque en 2010. Il faut dire que les cours des matières premières continuent à afficher des hausses impressionnantes. Sur le Chicago Mercantile Exchange, le principal marché des matières premières aux Etats-Unis, le soja vaut 50 % de plus qu’en juillet 2010, le blé 44 % et le maïs 78 %. A qui la faute ?

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La météo

La météo

En dépit des améliorations technologiques dont bénéficie l’agriculture, le climat reste un facteur déterminant. C’est d’autant plus vrai pour les fruits et légumes vendus frais : le beau temps que la Belgique a connu ces dernières semaines a, par exemple, eu un impact direct sur les prix maraîchers, avec des salades ou des brocolis respectivement 50 % et 45 % moins chers dans les rayons qu’à la même époque l’an dernier. Les récoltes de céréales dépendent elles aussi des conditions climatiques, à l’échelle mondiale cette fois. C’est la sécheresse de l’été 2010 en Russie et en Ukraine, mais aussi les inondations en Australie et au Pakistan, qui ont donné le signal de départ de la flambée des cours céréaliers, avec une baisse des stocks mondiaux de 490 millions de tonnes en 2010 à 427 millions de tonnes prévues en 2011.

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La demande

La demande

Pour de nombreux observateurs, l’offre (influencée par la météo) et la demande restent les facteurs déterminants pour la fixation des prix des matières premières alimentaires. Or, la demande mondiale de céréales est tirée à la hausse par trois facteurs. Il y a d’abord la démographie. Il faut nourrir près de 7 milliards d’êtres humains (et 9 milliards en 2050 d’après les prévisions des Nations unies). Ensuite, il y a les changements de comportements alimentaires. Une part croissante de la population mondiale, notamment avec l’émergence d’une classe moyenne en Chine et en Inde, se tourne vers la viande. Or, pour produire une protéine carnée, il faut nourrir l’animal avec sept protéines végétales ! Enfin, le développement des agrocarburants « détourne » une part importante de la production vers les filières de bioéthanol : aux USA, 38 % de la production de maïs finit déjà en biocarburant.

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La spéculation

La spéculation

Les « marchés financiers » (traders, hedge funds…) sont souvent montrés du doigt comme principaux responsables des pics (et des creux) des cours mondiaux. Il est vrai que fin 2010, 354 milliards de dollars étaient investis sur les différents indices des matières premières (pas seulement agricoles, mais aussi le pétrole et les métaux et minerais), contre 55 milliards en 2004. Mais pour Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, comme pour Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’université Paris-Dauphine et spécialiste des matières premières, la spéculation n’est que l’« écume ». C’est plus fondamentalement le manque d’investissements dans les moyens de production qui est selon eux responsable de la hauteur des cours.

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La distribution

La distribution

Dans son rapport annuel 2010, l’Observatoire belge des prix pointait du doigt groupes agroalimentaires et chaînes de grande distribution, accusés de répercuter les hausses des matières premières dans les prix de vente au consommateur, mais seulement partiellement les baisses. Fabricants et distributeurs se rejettent la faute, accusant l’autre d’être celui qui fixe les prix, et assurant pour sa part rogner sur ses marges pour épargner le consommateur. Selon l’Observatoire des prix, cette dernière affirmation est vraie pour les hausses les plus récentes (1er trimestre 2011), mais en se servant du matelas « des marges brutes engrangées lors la baisse des cours des matières premières précédentes ». Une « générosité » relative, donc, d’autant que la grande distribution est engagée dans une guerre des prix, où les augmentations se traduisent en risques de perte de parts de marché.

Inflation : les prix qui augmentent réellement

les produits pétroliers Le baril a augmenté de 310 % en dix ans

En dix ans, le cours du baril de Brent a progressé de 310 %. Un quadruplement boursier : de moins de 30 dollars en 2001, les 159 litres d’or noir se sont hissés à 115 dollars aujourd’hui. La première décennie du XXIe siècle aura donc été marquée par une révolution énergétique : le passage d’un pétrole relativement peu coûteux à un brut onéreux. Surtout dans le chef des consommateurs. Une hausse qui apparaît comme la conjugaison et la succession de nombreux facteurs : conflits, tensions ou catastrophes naturelles dans des zones pétrolifères (Irak, Libye, Nigeria, golfe du Mexique, etc.), manque d’investissements dans l’exploration, croissance de la demande principalement en Asie, offre limitée, vagues spéculatives…

Les conséquences de ce renchérissement n’ont évidemment pas épargné les consommateurs : augmentation des prix des produits dérivés du pétrole (essences, diesel, mazout) mais également de produits liés aux fluctuations des cours pétroliers comme le gaz et, par ricochet, l’électricité. Se déplacer (en auto), se chauffer ou encore s’éclairer sont devenus des gestes quotidiens empreints d’une précaution, voire d’une appréhension pécuniaire inconnue jusque-là.

Car l’envol des cours pétroliers et la libéralisation des marchés se sont additionnés, formant un cocktail désastreux pour le consommateur. L’ouverture à la concurrence attendue, dans l’électricité et le gaz, comme le gage de prix meilleurs n’a pas livré ses fruits. En cause ? Outre le pétrole, une structure de marché inadaptée, un produit particulier (l’électricité ne se stocke pas) et des moyens de production assez lourds.

En Belgique, cette augmentation des prix énergétiques a eu un effet considérable sur l’inflation comme le relevait encore la Banque nationale dans son dernier rapport annuel : « La tendance de ces prix à contribuer défavorablement au différentiel d’inflation lorsque les prix des matières premières augmentent – comme en 2008 déjà – et inversement lorsque ceux-ci baissent – comme en 2009 – est révélatrice d’une plus grande sensibilité de l’inflation belge aux fluctuations des prix des matières premières énergétiques. Cette plus grande sensibilité est le moteur le plus important de l’évolution du différentiel d’inflation vis-à-vis des autres pays. »

Le banquier central identifiait trois facteurs expliquant cette sensibilité : une consommation énergétique forte en Belgique, une taxation (relativement) faible et une variabilité des prix importante. « Une option que les autorités belges pourraient envisager est de mettre en œuvre un système de surveillance des prix a priori », conseillait l’institution dans son rapport. Une recommandation entendue puisque le gouvernement a décidé d’interdire aux fournisseurs d’électricité et de gaz de modifier leurs tarifs plus de quatre fois par an.

partenariat

Ce soir, sur la Une, à 20 h 25

, retrouvez un « Dossier spécial : tout augmente », présenté par François De Brigode (lire en page 43). Reportages, débats autour de la hausse des prix, de l’indexation.