Ingénieurs : le retour en grâce ?

NACZYK,RAFAL

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Samedi 6 février 2010

Dossier

La donne serait-elle en train de changer pour les ingénieurs ? La profession et ses filières de formation seraient-elles en passe de retrouver une attractivité qui leur a longtemps fait défaut ? Il est sans doute un peu tôt pour se prononcer. Mais plusieurs signaux semblent en train de virer au vert. Depuis deux décennies, en effet, le métier d’ingénieur connaît une – relative – perte de vitesse. Les raisons : désaffection des filières scientifiques, déficit d’image des métiers techniques, prestige croissant du management, du marketing, de la finance… Cette situation pourrait bien s’inverser. Premier facteur de changement, la crise. « À partir des années 1990, on a assisté à une inflation des formations de gestion, observe Eric Croisy, président de l’AIECAM, l’association royale des ingénieurs diplômés de l’Ecam. Mais, aujourd’hui, c’est la douche froide : l’économie réelle revient en force, et l’industrie retrouve ses lettres de noblesse. » Nombre de responsables politiques et de décideurs prennent conscience des limites d’une focalisation excessive sur les métiers de services. Jusqu’au sommet de l’Etat, des voix s’élèvent pour critiquer le concept de « pays sans usines ». Et pour souligner l’intérêt – d’un point de vue stratégique comme de celui de l’emploi – de disposer d’une industrie florissante. « Le profil d’ingénieur, qui est capable de résoudre des problèmes complexes, dont les résultats peuvent se mesurer aisément, retrouve une image positive dans l’opinion publique et dans l’esprit des jeunes », poursuit Eric Croisy.

Les vagues de licenciements dans les banques d’affaires, la défiance croissante à l’égard de la sphère financière pourraient bien inciter nombre d’étudiants à réviser leurs projets d’orientation. « Avec la crise, on s’aperçoit que les formations en prise directe avec l’entreprise sont les plus à même de garantir une insertion professionnelle satisfaisante, souligne de son côté, Marc De Lee, président de l’Union francophone des associations d’ingénieurs industriels de Belgique (UFIIB). Or, sur ce plan, les filières d’ingénieurs sont particulièrement bien placées. »

D’autant plus que les défis sont immenses. À moyen terme, l’ingénierie bénéficie d’une conjonction d’éléments favorables : complexité croissante des projets d’infrastructures ou des procédés de fabrication industrielle ; renforcement dans tous les secteurs des exigences environnementales ; tendance « durable », souligne Eric Croisy, à l’externalisation des études techniques par les maîtres d’ouvrage, les constructeurs et les donneurs d’ordres ; et multiples opportunités à saisir à l’exportation. Compte tenu de l’évolution rapide des technologies, les professionnels qui conçoivent, déploient et font évoluer les systèmes d’ingénierie, quel que soit leur secteur d’activité, doivent eux aussi prendre le train en marche et s’adapter à ces changements : agilité des systèmes d’information, travail collaboratif, gestion de multiples sources d’information internes et externes, etc. Aujourd’hui, clairement, on demande de plus en plus aux ingénieurs « d’avoir une vision plus large que la technique et de connaître l’entreprise », précise Eric Croisy. « Au lieu d’être assignés à une tâche, les ingénieurs se voient confier des projets de A à Z. C’est un changement significatif », explique Marc De Lee. En clair, on leur demande d’être moins centrés sur eux-mêmes, d’être « collectifs », et de mener une multitude de projets. « Les carrières linéaires de 20 ou 30 ans dans la même boîte c’est terminé. Aujourd’hui, l’ingénieur doit prendre plus de risques. Il est plus entrepreneur, doit faire preuve de compétences managériales, de leadership et doit surtout gérer des équipes », conclut Marc De Lee.

Michel Judkiewicz : L’ingénierie fait sa mue”

Michel Judkiewicz est le directeur de Xland, société active dans le planning stratégique, la gestion du risque, le transfert de technologie et la médiation d’affaires. Ingénieur civil de formation, ex-président de l’association des ingénieurs de l’ULB – où il est resté conseiller –, il a également été Managing Director d’une filiale d’UCB pendant 15 ans. « Les jeunes ingénieurs visent une carrière qu’ils ne connaissent pas. Par le jeu des rachats, des fusions, des restructurations, la foi dans la grande entreprise s’effrite, au risque d’une psychose de l’emploi. Ce contexte favorise aussi un mercenariat d’entreprise, car les jeunes savent qu’ils ne feront plus carrière pendant 20 ans dans la même société. Pour garder la tête hors de l’eau, un jeune ingénieur doit aujourd’hui se spécialiser dans plusieurs domaines. Il doit notamment afficher des compétences techniques pointues, des compétences en gestion, mais aussi des qualités éthiques. Face aux peurs suscitées par le progrès technique, l’ingénieur doit plus encore qu’avant, réfléchir sur le sens de son action, sur ses responsabilités en matière environnementale ou de sécurité du public. Il y aura toujours des ingénieurs arrimés à de grandes sociétés internationales. Mais l’on se dirige de plus en plus vers un ingénieur d’un genre nouveau, évoluant de manière plus libre sur le marché de l’emploi, multipliant les carrières et capable de compléter des équipes mouvantes, fonctionnant en “mode projet”. Il incombe dès lors de privilégier trois atouts : son expertise, son honnêteté professionnelle, ses connaissances. Les formations continues et complémentaires prennent ici tout leur sens : les ingénieurs doivent être éduqués au langage et à l’argumentation commerciale, ainsi qu’aux aspects financiers. Il faut multiplier ses compétences pour se différencier. Car le marché de l’emploi actuel est davantage un marché de recruteurs que de genres ».

état des lieux

état des lieux

Quels sont les secteurs les plus dynamiques ?

Situation contrastée pour l’emploi des ingénieurs. Alors que certains secteurs ont sensiblement réduit la toile, d’autres continuent d’en recruter sans faiblir. Parmi les activités très favorables, l’énergie. Pétrole, gaz, nucléaire, électricité, parapétrolier… Dans ces domaines, les opportunités sont actuellement les plus nombreuses, surtout pour les jeunes ingénieurs. « Les ingénieurs civils et industriels, ainsi que les docteurs en science constituent 50 % de nos engagements. Actuellement, nous recherchons 20 ingénieurs civils pour nos activités en Belgique », assure Daniel Neisius, Recruitment Manager chez Total. Tractebel Engineering, bureau d’ingénierie du groupe GDF SUEZ recherche quant à lui 60 ingénieurs, « dont des profils seniors avec 10 ou 15 ans d’expérience sur chantiers, prêts à s’expatrier et capables de faire de la gestion de projets d’ensemble », souligne Aude Debuysscher, recruitment manager au sein de la filiale belge. Les énergies renouvelables commencent également à monter en puissance. Dans l’industrie, le ferroviaire est l’un des rares secteurs à émerger. S’inscrivant dans les grands principes du développement durable, aujourd’hui incontournables, ce mode de transport affiche des carnets de commandes bien remplis. La SNCB, la STIB ou TUC RAIL, sans le bureau d’études en technologie ferroviaire d’Infrabel, ont besoin de matière grise pour faire rouler les TGV, RER et autres tramways. À lui seul, TUC Rail envisage de recruter 160 ingénieurs en 2010. Sûrement une voie de reconversion pertinente pour d’ex-ingénieurs ou techniciens de l’automobile. « Les ingénieurs auto sont très appréciés par d’autres industries. C’est une école exigeante qui forme des cadres capables de travailler en mode projet avec une forte pression et des objectifs de qualité et de coûts », affirme-t-on chez Hudson. Le secteur informatique a réduit la voilure. Mais selon les observateurs, « les prévisions de recrutement restent à un niveau très élevé ». La profession figure toujours parmi les premiers « consommateurs » d’ingénieurs et selon les bureaux de recrutement spécialisés, « la reprise économique devrait permettre une légère hausse des recrutements en 2010 ». Néanmoins, on n’est pas près de retrouver les niveaux record de 2006 ou 2007. Les entreprises clientes vont continuer à serrer leur budget de maintenance. Sous pression, les grandes SSII généralistes resteront prudentes et n’embaucheront qu’avec l’assurance de compter sur des contrats récurrents. Ce sont probablement les SSII spécialisées, de taille moyenne, qui s’en sortiront le mieux. Même si les métiers de l’ingénierie ont souffert de la crise de l’automobile, les principaux acteurs du conseil en technologie affichent des objectifs de recrutement élevés en 2010. L’effondrement des missions dans l’automobile a été en partie compensé par l’augmentation des contrats dans le nucléaire et la construction. Ce sont d’ailleurs les sociétés d’ingénierie spécialisées dans la construction qui offrent actuellement les meilleures perspectives. « Les ingénieurs et les techniciens restent des denrées rares, précise Philippe Meysman, responsable recrutement et sélection chez Hudson Belgium. Tout simplement faute de diplômés en quantité suffisante : pour ne prendre que l’exemple de la Flandre, le nombre d’ingénieurs industriels qui sortent des Hautes Ecoles est 2,5 fois inférieur à celui d’il y a vingt ans ! Voilà qui pose clairement un problème dans des secteurs comme les hautes technologies ou les biotechnologies. Les fonctions liées à la maintenance prennent par ailleurs une importance considérable si l’on veut que l’outil puisse repartir à plein régime au moment où la reprise se marquera. »