Internet menace-t-il nos vies?

MOUTON,OLIVIER

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Jeudi 25 août 2011

Internet est partout. C’est l’une de nos principales sources de communication. Et le reflet de nos vies, rien de moins. La Toile peut aussi être source de désagréments, de menaces. Les exemples ont été nombreux, ces derniers temps. Dans tous les sens. Un film montrant les ébats sexuels d’une mandataire CD&V diffusé sans son consentement. Des licenciements suite à un message posté sur Facebook. Des données bancaires volées via le piratage de PC banking. Des informations privées happées par Google Street View. Pour ne pas parler des risques croissants de plaintes en diffamation éveillés par l’apparition de Google plus. Quant aux récentes émeutes en Angleterre, elles ont été suivies d’arrestations facilitées par le web. Le gouvernement Cameron a annoncé qu’il filtrerait la Toile. Internet menace-t-il nos vies privée, professionnelle ou publique ?

Damien Van Achter

Damien Van Achter

Développeur éditorial pour Owni.fr – 22 mars

Développeur éditorial pour Owni.fr – 22 mars

Non « Mais on doit être très vigilant »

Internet, avec ses dérives, est-il une menace pour nos vies ?

Comme n’importe quel outil, internet est potentiellement dommageable. Il y a des hommes qui tuent leur femme avec un marteau et à ce titre, c’est préoccupant de savoir qu’un marteau est en vente livre. Mais un marteau, cela sert surtout à planter des clous. Faut-il remettre l’existence du marteau en cause ? Ce n’est pas la question économique et intellectuelle à se poser. C’est le même raisonnement pour internet.

Il faut encadrer son usage ?

Effectivement. Mais j’ai plutôt tendance à croire que les lois existantes en Belgique et en Europe encadrent cela de façon assez importante. De ce que je peux voir de l’usage des réseaux sociaux, du peer-to-peer, des technologies de cryptage, je n’ai pas l’impression que l’on doive agir de façon spécifique. Cela ne signifie pas que de nouvelles lois ne devront pas être décidées à l’avenir au vu de nouveaux usages délictueux. Il sera peut-être nécessaire de réguler tout ce qui a trait à la santé, au séquençage du génome humain – je pense à la société 23andMe qui appartient à la femme du patron de Google et qui propose de faire un prélèvement salivaire pour renvoyer un descriptif des maladies sur lesquelles on est génétiquement sensible. Par contre, dire que l’on doit filtrer les réseaux sociaux pour empêcher les appels aux émeutes, cela me paraît nettement plus contestable.

On laisse beaucoup de données et d’opinions sur internet : est-on assez vigilant ?

Internet est en train de changer radicalement la perception que les individus ont de ce qui est privé et de ce qui est public. On n’a pas l’impression que quand on s’exprime sur internet, on est dans une gestion de sa vie publique. Pourtant, c’est le cas. Si je laisse un commentaire sur Facebook, sur un site, quand j’envoie un mail, je suis dans le cadre d’une gestion de données publiques – même si c’est contestable.

On peut limiter la diffusion des données que l’on poste sur le web. Mais cela peut-il malgré tout se retourner contre nous ?

A partir du moment où je publie quelque chose, je suis dans la rue numérique. C’est le cas de ce chauffeur de la Stib qui a publié sur YouTube une vidéo montrant l’état de délabrement de son bus. Il n’a reçu qu’un blâme, mais, oui, c’était une faute professionnelle grave. Il y a plein d’exemples de licenciements dus à des messages sur Facebook. Il faut assumer ses actes en bien ou en mal. Internet, c’est la vraie vie !

Ceci dit, nous ne sommes pas des machines. Connaître un échec, ce n’est pas infamant, on peut reconnaître ses erreurs. C’est une culture typiquement anglo-saxonne. Tout le monde n’est peut-être pas prêt à entendre ce discours-là à l’heure actuelle, mais internet, c’est aussi une leçon de vie. Je ne défends pas Facebook, Google, Twitter, qui gagnent de l’argent avec les données que les gens déposent sur ces réseaux. Mais leur prospérité repose sur des actes posés par les gens qui devraient être conscients. Or, ce n’est pas le cas. Et ce que je trouve regrettable, c’est le déficit absolu d’éducation en ce domaine.

Michel Cleempoel

Michel Cleempoel

Professeur d’arts numériques, responsable de l’ASBL Constant

Professeur d’arts numériques, responsable de l’ASBL Constant

Oui « Nos libertés sont menacées »

Internet menace-t-il nos vies ?

Oui, il peut les menacer. Avec mon ASBL, nous faisons précisément un travail de mise en garde au sujet des traces numériques qu’on laisse sur internet, particulièrement sur les réseaux sociaux. Nous devons être vigilants, c’est évident. Attention, que cela soit clair : nous défendons fortement internet ! Nous sommes surtout craintifs face aux tentatives faites par les Etats de le contrôler, de le filtrer. Nous dénonçons aussi toute l’utilisation commerciale qui en est faite. Internet est gravement en danger du fait qu’aux Etats-Unis, une page consultée sur quatre provient de Facebook.

On en dévoie l’idée originelle ?

Oui, c’est une privatisation d’un espace qui était libre et ouvert, même s’il y avait une part d’utopie dans cette idée. Moi, je n’ai pas besoin de Facebook pour contacter des gens. Quand on m’envoie un message par ce réseau, je suis obligé de m’inscrire, ce que je refuse de faire. On essaye de capter les données privées des gens pour pouvoir les recommercialiser. Le contrôle étatique est l’autre danger. Il y a des choses délictueuses qui se passent sur internet, mais on utilise des bombardiers pour les contrer sans que cela ne porte vraiment ses fruits.

Chaque citoyen doit être davantage vigilant par rapport à tout ce qu’il fait sur internet ?

C’est évident. Des outils existent, comme les navigateurs et les serveurs libres et gratuits. Mais la grande majorité de la population s’en moque, étonnamment. Elle est davantage bluffée par l’aspect glamour, le côté « j’ai 1.200 amis » plutôt que par la vraie capacité à communiquer librement. Il faut développer l’analyse critique. Avec mon ASBL, nous avons créé un site recensant tous les articles sur ces questions ainsi qu’un site ludique – Yoogle – qui permet de découvrir le commerce des données, la surveillance... Il y a là un énorme défi pédagogique.

C’est absent de nos écoles ?

Cela dépend des gens. Je suis professeur, responsable de la finalité d’art numérique dans une école supérieure à Mons, et c’est quelque chose que l’on aborde. Mais on prêche un peu dans le désert. Les étudiants sont tous sur Facebook, sur Twitter. Ils écoutent, des conférenciers sont invités, mais de là à les faire abandonner ces réseaux… Au moins, ils sont conscients des dangers.

Ce que nous dénonçons, c’est le web 2.0, l’appropriation commerciale d’un territoire. Nous dénonçons ce qui empêche la liberté d’expression, de communication, de partage… Internet est un espace formidable et nous avons peur qu’il disparaisse.

Les réseaux sociaux apparaissent comme des instruments de liberté absolue pour lutter contre des régimes dictatoriaux. Mais il faut s’en méfier. Poster sur Twitter un rendez-vous pour appeler à une manifestation, c’est absolument irresponsable, on l’a vu avec ce qui s’est passé en Angleterre. La traçabilité des données est éternelle. Tout ce que nous postons ne nous appartient plus, cela appartient au réseau social. Et c’est stocké on ne sait pas où, sous on ne sait quelle législation. C’est une menace réelle. Et quand on sait que le système de surveillance d’internet en Iran est construit par Nokia et Siemens…