Itinéraire d’un artiste gâté
MAKEREEL,CATHERINE
Page 34
Mercredi 3 février 2010
Scènes Antoine Defoort, artiste performeur, sera au Vrak Festival
A l’époque, son spectacle n’en était qu’au stade de chantier à l’L à Ixelles et pourtant on pressentait déjà un univers joyeusement abscons, d’une modernité qui ose de moquer d’elle-même et d’une liberté pleine de vie. Aujourd’hui, l’artiste tourne dans toute l’Europe, traduit son spectacle pour le Vooruit à Gand et intéresse de prestigieux programmateurs, du KunstenFestivaldesArts ou d’Avignon. Ce n’était pourtant pas gagné pour le jeune homme, volcan d’idées folles mais de nature plutôt cool. « J’ai étudié les beaux-arts, précise le Lillois d’origine installé à Bruxelles. J’en suis sorti avec l’envie de faire de la performance parce qu’on peut tout y faire, tout y mettre. Mais aux beaux-arts, on t’apprend tout sauf du concret. Tu sors de là sans aucune stratégie pour démarrer dans l’art vivant. Pour mon premier projet, j’ai envoyé trois invitations. Sur ces trois, une seule a répondu parce qu’elle avait aimé le flyer. C’était la programmatrice du Vivat d’Armentières. A peu près en même temps, Michèle Braconnier de l’L a eu entre les mains un film que j’avais bricolé. Et me voilà avec une résidence au Vivat et une invitation à présenter “Indigence = Elégance” au festival Danse en Vol à l’L. »
C’est ainsi que l’L le prend sous son aile pour créer Cheval à son aise. « J’ai découvert ce que ça voulait dire “ produire” un spectacle. Avec le luxe de pouvoir prendre son temps. On laisse une montagne de déchets derrière soi et on n’hésite pas à laisser deux mois de travail de côté parce que ça ne colle pas. On se donne le droit de faire demi-tour. Au final, un projet en moyenne, ça nous prend deux ans. Pas à temps plein bien sûr. Le danger de travailler sur la durée, c’est de ne jamais rien figer. C’est pour ça qu’on saupoudre cette période de mini-spectacles pour se donner la pression et pour cristalliser les choses. » En plus du temps, l’L lui a fourni un réseau de producteurs sur lesquels compter, de Bordeaux à Lausanne. C’est ainsi qu’a pu naître son projet suivant, &&&&& & &&&, forme hybride entre spectacle et installation sur le thème de la science-fiction et nouveau succès défiant les frontières.
Fidèle à la logique de son projet d’accompagnement, l’L doit aujourd’hui laisser partir son oie blanche devenue cygne, ou plutôt chouette hibou. « Après le Vrak festival où on programme Cheval, notre collaboration s’achève. C’est normal. Il n’a plus besoin de la structure de l’L. Et puis, sinon ils ne partent jamais, sourit la directrice de l’L, Michèle Braconnier, même s’il va bien sûr lui manquer : Des artistes comme lui, je voudrais pouvoir les cloner. On reçoit une vingtaine de dossiers par mois mais c’est très rare d’en dénicher un qui montre une vraie contemporanéité, qui ne ressemble pas à ce qu’on faisait il y a dix ans. On a des artistes qui arrivent avec un dossier de trente pages, qui vont te parler de Tchekhov et te proposer un copier-coller de leurs trois ans d’études mais qui ne savent pas ce qu’ils veulent dire. Et puis, tu en as d’autres qui viennent avec un DVD mal filmé. Tu le regardes trois minutes et tu sens qu’il y a un univers. C’était le cas par exemple d’Aude Lachaise dont on pourra voir Marlon au Vrak et qui s’apprête à tourner partout en France. »
Transformé depuis 2008 en lieu de recherche et d’accompagnement, l’L accueille les jeunes artistes selon un protocole bien rodé : « D’abord sélectionnés en “essai”, les artistes présentent une étape de travail après trois semaines. Neuf fois sur dix, on s’arrête là mais pour certains on poursuit en “ chantier”, période indéfinie pendant laquelle ils reçoivent un paiement journalier. On étire le temps de création, ce qui nous donne le temps de sensibiliser les programmateurs et de travailler avec d’autres lieux, comme les Hivernales à Avignon, pour leur offrir des résidences ou des festivals. Bien sûr, deux ans, c’est long et certains préfèrent des projets plus immédiats mais après ils nous disent qu’ils ne tournent pas. »
Espace d’essai, de recherche, l’L veut faire les choses en douceur. « La visibilité ça peut faire décoller un spectacle, mais ça peut aussi l’enterrer », conclut Matthieu Goeury, chargé de la diffusion à l’L. Cheval, lui, s’est envolé au galop.
De l’art pêle-mêl’L à Ixelles
Surprenante, la programmation l’est sans aucun doute puisqu’on y croise Don Fiasko et ses 12 déménageurs trimballant un sound-system vaudou dans une poussette pour un concert afro-latino-électro-kitsch. On y retrouve avec bonheur les hurluberlus de Clinic Orgasm Society projetés cette fois-ci dans DTC (On est bien), univers onirique et coloré dans lequel quatre personnages triturent et expérimentent la mission pour laquelle ils ont été créés : procréer. Pendant ce temps-là, Le compas dans l’œil vous invite à marcher 30 minutes dans Ixelles les yeux fermés, à l’aveuglette mais sous bonne escorte et guidé par vos sens pour laisser la ville vous rentrer dans le corps.
Le Vrak, c’est surtout une flopée d’artistes heureux de frotter les disciplines entre elles. Dans Heureux, Alright, Mylène Lauzon confronte ses mots à la projection d’un dessin animé de Thierry Hasselt. Aude Lachaise transpose le monologue sur un plateau de danse dans Marlon, questionnement sur le désir, la sexualité, le féminisme, le patriarcat en compagnie de Marlon Brando tandis qu’Emilie Jonet met de la poésie au cœur d’une enfance bousculée à partir de vieux jouets détournés. Sous oublier des ateliers de cuisine, des films, des débats. Le tout pour 10 euros.
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