Jean-Philippe Altenloh... Bruxellois non peut-être «Les pompes funèbres font partie de la comédie humaine»
BOKHORST,HERMINE
Page 17
Lundi 15 mai 2000
Jean-Philippe Altenloh...Bruxellois non peut-être
Tous ne sont pas nés à Bruxelles, mais chacun y a pris racine. Qui sont-ils? D'où leur vient cette passion de la ville? Dans les reflets de ces portraits de Bruxellois(es), nous vous invitons à découvrir les faces cachées de la capitale de l'Europe. Aujourd'hui, Jean-Philippe Altenloh, comédien et entrepreneur de pompes funèbres. Une double vie qui lui permet de se réveiller tous les matins, «plein d'allégresse». Il demeure très conscient de son rôle social.
Reportage photographique Michel Dusariez pour Unlimited Fields.
«Les pompes funèbres font partie de la comédie humaine»
Jean-Philippe Altenloh, un comédien passionné dont «la mort est le métier».
A 19 ans, Jean-Philippe Altenloh met pour la première fois les pieds dans un corbillard, dans le cadre d'un job étudiant.
J'étais fasciné par la solennité dans le rythme de progression de ces belles bagnoles - pas de bruit - et par l'ambiance qui peut régner lors d'un enterrement... Je n'avais même jamais évoqué la question de la rémunération , explique Jean-Philippe Altenloh, 39 ans.
Il a été comédien pendant dix années, jusqu'à ce que le même entrepreneur de pompes funèbres lui propose un emploi. Il accepte pouvu qu'il ait encore un peu de temps pour le théâtre.
C'est une question d'organisation. Depuis 15 ans, je participe encore à des spectacles. Dernièrement, j'étais seul sur la scène du Théâtre des Martyrs dans une pièce de Pascal Vrebos: «Crime magistral ou l'homme au-dessus du songe». Cela m'a demandé une énergie folle. Cinq mois de préparation et six semaines de représentations tous les soirs. Le fait que l'on m'ait proposé un emploi stable n'était pas fait pour me déplaire. Même si cela n'a pas été le principal moteur pour devenir entrepreneur des pompes funèbres. J'utilise une autre facette de ma personnalité. Chaque rendez-vous est une nouvelle aventure, un moment privilégié avec les gens qui sont souvent désemparés et ont perdu une partie de leurs moyens. Il s'agit d'un véritable rôle social, tout en ne niant pas que nous sommes une entreprise commerciale et pas une oeuvre philanthropique. Il faut tout de suite dresser le portrait psychologique des personnes que vous rencontrez et pouvoir s'adapter rapidement. Aussi bien dans un deux-pièces de Molenbeek que dans une somptueuse propriété. Un côté caméléon. J'ai un contact très fort avec les familles. La mort et les pompes funèbres font partie de la comédie humaine. Je conçois ma profession comme l'organisation d'événements privés. Comme dirait Robert Merle: «La mort est mon métier».
AUCUN SENTIMENT DE GÊNE
Quand il explique cela, Jean-Philippe Altenloh met le pilote automatique, tellement les questions sur son double métier pleuvent.
Le numéro est parfaitement au point. Un croque-mort marque l'imagination des gens. Je n'ai aucun sentiment de gêne par rapport à mon métier, très utile dans notre société. Par expérience, je dirais que s'il est important d'avoir un avocat ou un médecin dans ses relations, il s'avère souvent très utile d'avoir aussi un entrepreneur de pompes funèbres. Quand des amis font appel à moi, ils me disent souvent: «Je ne me rendais pas compte du métier!». Dans Lucky Luke, le croque-mort se révèle caricatural, inhumain or je suis un homme. Tous les matins je me lève avec allégresse, jamais avec des pieds de plomb. Je suis très sensible sans pour autant être une éponge. Les gens ne me demandent pas de pleurer avec eux mais de la compréhension, de la compassion. Un moment où ils s'occupent de choses concrètes.
Il lui est cependant pénible de devoir organiser les funérailles d'enfants ou d'adolescents.
On n'en ressort pas indemne, même si le lendemain, ce sentiment s'est estompé. La perte d'un de mes trois enfants est quelque chose que je n'arrive pas à imaginer. Mais j'y pense souvent, étant confronté à la mort tous les jours. La perte d'amis, de proches ou de parents est triste mais reste plus «naturelle», même si l'on perd ses racines à la mort de son père. La disparition d'un être aimé provoque un grand vide. Plus moyen de demander conseil.
Sa propre mort ne l'inquiète pas. Il y songe avec beaucoup de sérénité même s'il aime la vie.
La mort demeure un sujet tabou, mais la tendance s'inverse. De plus en plus de Bruxellois meurent chez eux et non plus à l'hôpital. Et ce grâce aux soins palliatifs. On trouve des gens qui ont peur de garder un cercueil chez eux, ils ont peur de la présence physique de la mort. Pourtant les morts donnent l'impression de vivre au-delà quand ils restent présents et visibles. Pourtant, tendre des draps noirs partout, c'est fini. Les pompes sont de moins en moins pompes et de moins en moins funèbres. Les gens dépensent entre 50.000 et un demi-million - parfois 250.000 F rien que pour la nécrologie. Les Bruxellois choisissent souvent l'incinération, croyant que les cimetières sont pleins. Les gens ne savent pas qu'ils peuvent se faire enterrer gratuitement dans le cimetière de leur commune pour 5 ans. Peut-être ont-ils aussi des motifs écologiques. Ou s'agit-il d'une manière d'évacuer rapidement sans traces.
Jean-Philippe Altenloh connaît tous les cimetières et lieux de culte à Bruxelles. Il affectionne tout particulièrement les cimetières du Dieweg et de Laeken ainsi que les églises Saint-Clément à Watermael-Boitsfort et Saint-Anne à Uccle. Même s'il n'est pas croyant, Jean-Philippe Altenloh lit toujours un texte à la messe des artistes à Saint-Michel.
VOCATION D'ARTISTE
Etre artiste représente pour moi une vocation dans le sens étymologique du mot. Tout gosse, je lisais le «Bourgeois gentilhomme» le soir avec mon père. Nous pleurions de rire. Il me disait: «M'enfin, reprends-toi ou tu ne seras jamais artiste!». J'ai pris cela comme une forme d'encouragement. Plus tard, lors d'un repas avec des amis, quelqu'un a lancé à mon père, joaillier: «Cher Philippe, ta succession est assurée!». Il a répondu: «Pas du tout, il ne s'intéresse qu'au théâtre!». Je pense bien que mon père était fier de moi.
Enfant, Jean-Philippe Altenloh avait un accent bruxellois à couper au couteau mais les années de conservatoire l'ont effacé.
Mon frère de Tokyo dit que cela lui manque atrocement. Les Bruxellois sont très tolérants, je ne crois pas dans la thèse du Vlaams Blok ou du FN, je ne trouve pas que Bruxelles soit xénophobe et raciste. Il est vrai qu'il existe chez tout être humain une part infime de peur de l'autre. Mais Bruxelles garde sa tradition d'accueil. Je prends un très fort plaisir à vivre à Bruxelles, je suis un citadin, j'aime son côté multiculturel. Les artistes de la deuxième génération occupent intelligemment le terrain. Ils sont fabuleux.
HERMINE BOKHORST
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