JEAN-POL PONCELET SE BAT POUR UNE STRATEGIE EUROPEENNE DE L'INDUSTRIE DE L'ARMEMENT UN DAVID EUROPEEN AFFAIBLI FACE AU GOLIATH.

LEFEVRE,PIERRE

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Jeudi 27 novembre 1997

Jean-Pol Poncelet se bat pour une stratégie européenne de l'industrie de l'armement

Un David européen affaibli face au Goliath américain

L'Europe et les Etats-Unis, en matière d'industries de l'armement, c'est David face à Goliath, à ceci près que la fronde est aussi entre les mains du géant. L'industrie de défense du Vieux Continent doit relever un triple défi : la réduction et la transformation d'un marché que la guerre froide ne soutient plus; une concurrence américaine implacable; l'absence d'une véritable politique européenne de sécurité et de défense.

La production d'équipements militaires représente, selon le professeur Alexis Jacquemin, 3 % de la production industrielle totale de l'Union européenne, soit 600.000 emplois directs et 400.000 emplois indirects. Un colloque organisé ces deux derniers jours à Bruxelles à l'initiative du ministère de la Défense a mis en lumière la tâche immense qui attend les Européens s'ils veulent sauvegarder cette industrie particulière qui est aussi garante de leur souveraineté.

Outre-Atlantique, l'industrie de l'armement a quasi terminé son adaptation, à travers quelques méga-regroupements. Intégration industrielle, niveau et avance de la recherche-développement, elle dispose d'une force de frappe incomparable sur le marché mondial. Les Etats-Unis définissent et imposent en outre les nouveaux concepts tactiques et stratégiques qui détermineront les futures commandes d'armements.

Ils disposent d'un atout supplémentaire. L'ancien sous-secrétaire à la Défense Paul Kaminski a expliqué à Bruxelles comment le département de la Défense utilise désormais la technologie civile pour améliorer ses systèmes de défense, de communication ou d'information, réduisant à 3 ou 4 ans des cycles d'acquisition qui en demandent d'habitude une quinzaine.

FAIBLESSES EUROPÉENNES

Côté européen, on énumère plutôt problèmes et lacunes. Ce secteur souffre de plusieurs faiblesses fondamentales, estime le ministre belge de la Défense, Jean-Pol Poncelet : la parcellisation et le rétrécissement de la demande, la balkanisation de l'offre, une perte de compétitivité à l'exportation et la contraction de l'effort de recherche et développement.

Le risque : des pertes d'emploi massives et la disparition de capacités dans le domaine de la haute technologie, avec des répercussions sur le secteur civil. Il s'agit, conclut Alexis Jacquemin, de mettre en oeuvre une politique volontariste au niveau de la recherche et de l'industrie... de mettre en oeuvre un cadre politico-institutionnel de référence, clair et sûr, et un processus apte à développer une véritable identité européenne de défense.

Les questions sont plus nombreuses, à cet égard, que les réponses. Quelles fusions d'entreprises ? Quel niveau de recherche ? Quels systèmes d'acquisition ? Quel rôle pour les politiques et pour les industriels ? Quelle responsabilité pour l'Union européenne et pour l'Union de l'Europe occidentale (UEO) ? Quelle coopération transatlantique ?

VAN MIERT PRAGMATIQUE

Seules sans doute des sociétés monopolistiques pourront produire certains armements compétitifs, tel un avion de combat européen, mais la réglementation européenne condamne le monopole.

Le commissaire européen Karel Van Miert a fait preuve de pragmatisme sur ce plan. Il a indiqué que la Commission ne s'est jamais opposée à des fusions d'industries de défense. Il ne croit pas à la nécessité de règles spécifiques de concurrence pour ce secteur, mais affirme que l'existence d'une seule entreprise européenne dans un domaine particulier ne pose pas problème dès lors que la concurrence, en cette matière, doit se mesurer à l'échelle mondiale. C'est un encouragement aux grands rapprochements.

Des amorces de réponses apparaissent. Les entreprises d'armement s'inscrivent de plus en plus dans des groupes multinationaux, des fusions et des restructurations ont lieu, des joint-ventures se nouent. D'autres intégrations suivront, estime Philippe de Buck van Overstraeten, administrateur délégué de Fabrimétal, car il est très vraisemblable qu'après être passé par la constitution de «champions nationaux», opération déjà largement réalisée, on ira vers une restructuration transeuropéenne, l'objectif global étant d'arriver à des économies d'échelle via la création de quelques « champions européens».

Pour le représentant des industries belges concernées, un changement s'opère également au niveau institutionnel. Le traité d'Amsterdam prévoit une co-opération en matière d'armement. L'UEO a mandat de créer une Agence européenne de l'armement. Ses ministres viennent de confirmer, lors de leur récente réunion d'Erfurt, leur volonté de donner rapidement à l'industrie des indications précises sur les besoins communs.

LA PORTE DE L'OCCAR

Une coopération pratique multilatérale voit également le jour, en particulier à travers l'Organisation commune de coopération en matière d'armement (Occar) appelée à gérer les futurs programmes de coopération de la France, de l'Allemagne, du Royaume-Uni et de l'Italie.

L'affaire ne va cependant pas sans grincements. Certains d'entre nous ont rapidement craint de voir les grands Etats se partager le pouvoir dans des cadres apparemment européens, a souligné à ce propos le ministre Poncelet.

La Belgique est elle-même candidate depuis décembre de l'an dernier à entrer dans l'Occar. Sans succès jusqu'à présent. Les nouveaux membres doivent accepter les principes qui gouvernent ce club exclusif, notamment celui d'une globalisation des retombées liées aux contrats d'armement. Bruxelles voudrait des garanties préalables. A titre de ticket d'entrée, les nouveaux candidats doivent également venir avec un programme précis de coopération.

Le ministre belge propose de s'associer au développement d'un missile antichar de troisième génération et éventuellement à certains programmes satellitaires. Il doit en parler ce jeudi avec son homologue français et ne désespère pas de forcer la porte.

Au demeurant, le ministre belge préconise une stratégie européenne commune qui vise aussi bien la demande que l'offre. Il propose notamment la rédaction d'un Livre blanc européen sur la défense à soumettre à l'approbation non seulement des ministres de la Défense de l'UEO, mais aussi, ce serait une première, à ceux de l'Union européenne. Il insiste également sur la création de l'Agence européenne de l'armement prévue par les traités de Maastricht et d'Amsterdam.L'Europe, concluait-il hier au palais d'Egmont, est l'espace de référence autour duquel peut être imaginée une mutuelle dépendance.

PIERRE LEFÈVRE