Jesus crise : les résultats de notre sondage : Sondage exclusif. 60 % des Belges se disent croyants.

GUTIERREZ,RICARDO; DORZEE,HUGUES

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Samedi 23 janvier 2010

Sondage exclusif. 60 % des Belges se disent croyants. Parmi eux, seuls 12 % vont à la messe chaque dimanche. Le premier volet de notre grande enquête confirme le déclin de l’Eglise. Qui s’accélère : les fidèles sont toujours moins à vouloir transmettre leur foi à leurs enfants. Voici les confessions des derniers catholiques belges.

Un catholique belge sur trois a renoncé à la foi

Près d’un catholique sur trois a perdu la foi… C’est l’un des constats marquants de notre sondage Dedicated Research sur les pratiques religieuses, en Belgique : alors que 87 % des citoyens du Royaume affirment être nés dans un milieu catholique, ils ne sont que 60 % à se revendiquer comme tels aujourd’hui.

En 2005, le pays comptait encore 65 % de catholiques déclarés. Plus on remonte dans le temps, plus ils étaient nombreux : 68 % en 1990, 72 % en 1980… Où sont partis les fidèles en rupture avec leur tradition familiale ? Ils semblent essentiellement avoir grossi les rangs des non-croyants, qui représentent désormais près d’un tiers de la population.

De plus en plus de non-croyants

Alors qu’à peine 6 % des citoyens interrogés affirment être nés dans un milieu non religieux, ils sont actuellement 31 % à déclarer n’appartenir à aucune religion. Un phénomène de laïcisation qui traverse les trois régions du pays, mais qui se manifeste davantage à Bruxelles et en Flandre qu’en Wallonie, ces cinq dernières années.

Fait nouveau et sans précédent, en région bruxelloise : ceux qui ne se considèrent d’« aucune religion » (38 %) y sont à présent presque aussi nombreux que les catholiques déclarés (39 %).

Un catholicisme en voie d’extinction ?

Espèce en voie de disparition, le catholique ? L’abbé Eric de Beukelaer, qui vient de publier un essai intitulé Pourquoi je ne crois pas à la faillite du christianisme (1), ne veut y croire : « Je pense que ces chiffres vont continuer à baisser avant de se stabiliser dans une bonne décennie, mais le temps de l’effondrement est passé. J’avoue même ma surprise : je ne pensais pas que les catholiques étaient encore aussi… nombreux ! ». « Dans un monde où rien n’invite à être croyant, surenchérit le jésuite Charles Delhez, que 60 % se déclarent catholiques m’impressionne plutôt ».

Des pratiquants minoritaires

De fait, le catholicisme reste la conviction religieuse majoritaire, en Belgique. Mais son noyau dur – les pratiquants – se resserre : il représente désormais 14 % de la population, contre 17 % en 2005 et… 46 % en 1984. « La baisse de la pratique, que l’on ne peut nier, est tout de même moindre que ne le suggère le discours public et médiatique, nuance Charles Delhez. Il y a aujourd’hui un sentiment de minorité très présent dans cette “population”. Mais 14 % de catholiques pratiquants, ce n’est pas banal ».

« Loin de se présenter comme un bloc monolithique en ordre de marche, le catholicisme se décline désormais en cercles concentriques, ajoute Eric de Beukelaer. Entre le 1 % des sondés qui affirment toujours suivre les recommandations du Pape et les 87 % de sondés qui déclarent être nés catholiques, il y a tous les dégradés de plus ou moins adhérents et de plus ou moins pratiquants. »

Une religion d’Etat ?

« L’Eglise catholique est-elle à la dérive ?, s’interroge l’avocat Philippe Grollet, ancien président du Centre d’action laïque (CAL). Oui et non. La laïcité s’est affirmée de manière spectaculaire, ces vingt dernières années. Mais on revient de très loin ! Il aura fallu un siècle d’enseignement public obligatoire pour infléchir l’emprise de la religion sur nos vies. »

De fait, pour Liliane Voyé, sociologue des religions, le catholicisme fait quasiment figure de religion d’Etat, en Belgique. Sa monarchie est catholique. Et le pays entretient la mémoire de son avènement en l’associant à la conquête de son indépendance à l’égard du protestant Guillaume d’Orange. Symboliquement, le catholicisme est inscrit dans l’acte de naissance de la Belgique.

Des piliers qui s’effritent

Jusque dans les années 60, les citoyens du Royaume naissaient, vivaient et mouraient au sein de « piliers » qui structuraient la vie collective – l’école, les mouvements de jeunesse, l’hôpital, le syndicat, la mutuelle, le parti, la presse, les coopératives marchandes, les lieux de loisir… – en fonction d’une idéologie ciblée : catholique, socialiste ou libérale.

Le sentiment d’appartenance aux piliers s’est estompé. Chez les catholiques, « la liberté de conscience a non seulement été reconnue par le Concile Vatican II, mais elle est aussi entrée dans les mœurs, et heureusement », se réjouit Charles Delhez.

Un discours qui ne passe plus

« Les gens sont devenus adultes, insiste Philippe Grollet. Ils ne croient plus en saint Nicolas. Ils ne croient pas en ce Dieu tout puissant, créateur de l’univers, qui veillerait sur eux. Et surtout, ils ne se reconnaissent plus dans le discours moral d’une Eglise qui bafoue les femmes et les homosexuels, soit plus de la moitié de l’humanité. Une Eglise qui confie à un monarque étranger le pouvoir de désigner, de son prétendu droit divin, l’archevêque qui est à la tête des catholiques belges, sans même les consulter ».

« L’adhésion au catholicisme ne se fait pas par rapport au Pape, réplique Charles Delhez, mais est sans doute à la fois le fruit de convictions personnelles, de participations occasionnelles ou régulières à des communautés de proximité, voire de simples rencontres, plus informelles, avec d’autres croyants. cela dit, je crois que cette population va encore diminuer, car la jeunesse ne semble pas prendre autant le relais et la société est de plus en plus multiculturelle ».

Des catholiques qui ne transmettent plus

leur foi

« Rien n’indique un retour du sentiment religieux, écrit Patrice Dartevelle dans le numéro de décembre du magazine du CAL. Le seul phénomène essentiel est la sortie de nombreux croyants du groupe des pratiquants et observants. Un groupe très important se distingue des croyants traditionnels mais se garde bien de rejoindre les incroyants, les laïques ». Des catholiques « sociologiques » à la religiosité plus détachée, plus personnelle. Des « non-religieux » qui doutent. Au point de renoncer à transmettre leur foi… En 2005, un catholique sur huit (12 %) affirmait ne pas avoir donné ou ne pas avoir l’intention de donner une éducation religieuse à sa progéniture. Cinq ans plus tard, leur proportion a doublé : ils sont près d’un sur quatre (24 %) à ne plus vouloir imposer leur foi à leurs enfants.

(1) Ed. Nouvelle Cité, 278 pp., 20 euros.

Des incroyants qui... croient en l’être supérieur

Non, ceux qui s’écartent du chemin tracé par l’Eglise ne deviennent pas forcément des croisés du rationalisme ou de la cause laïque. Si notre sondage estime la proportion croissante des citoyens du Royaume qui ne se réclament d’« aucune religion » à 31 %, il indique aussi que plus du tiers de ces « incroyants »… croient à une forme de transcendance, « c’est-à-dire à une forme d’être supérieur ». Des incroyants qui y croient !

Rien d’étonnant ni d’hérétique, aux yeux de Philippe Grollet, ex-président du Centre d’Action laïque (CAL) : « C’est qu’on ne passe pas de la foi du charbonnier à l’athéisme radical sans transition. Au sein même des religions, les croyants deviennent de plus en plus critiques, n’acceptent pas n’importe quel précepte. C’est pour eux d’autant plus facile que l’offre religieuse est multiple. Ce qui induit l’essor d’un grand relativisme. Chacun doute, progresse dans son rapport aux convictions, où les frontières ne sont jamais nettes… J’ai été baptisé et confirmé. Je ne me suis pas fait débaptiser. Quel était le jour où j’ai cessé d’être catholique ? »

Philippe Grollet insiste sur l’essor d’une « spiritualité sans dieu(x), une spiritualité matérialiste… Le simple fait de considérer qu’il y a quelque chose de plus important, dans ce monde, que sa petite personne relève déjà d’une transcendance. Une transcendance “horizontale”, comme la désignent certains philosophes, c’est-à-dire la conviction selon laquelle ce qui est “au-dessus” de l’homme n’est pas au-dessus de l’humanité, mais est en fait cette humanité. C’est, pour moi, un constat bouleversant : pour la première fois dans l’histoire, nos sociétés sont gagnées par cet agnosticisme de masse. »

« Un sondé “sans religion” sur trois croit en un certain Dieu et en une forme de “vie après la mort”, relève l’abbé Eric de Beukelaer. Plus frappant encore, le nombre de catholiques pratiquants qui prient tous les jours (50 %) ou qui lisent régulièrement la Bible (39 %) augmente, ces cinq dernières années. La soif de spiritualité est grande. Le matérialisme froid d’une société technocratique ne comble pas le cœur de l’homme. »

Anges et démons

Les catholiques pratiquants manifestent aussi davantage qu’en 2005 leur dévotion aux saints, ils croient davantage aux miracles, aux apparitions de la Vierge, à la possession par le démon, en l’existence des anges… « L’au-delà fait l’objet d’une plus grande prudence, et l’on ne peut que s’en réjouir », commente le jésuite Charles Delhez. Le politologue Olivier Roy (CNRS) s’en réjouirait moins : à ses yeux, pas de « retour du religieux » dans nos sociétés sécularisées, mais une recomposition du religieux dans ses formes les plus fondamentalistes, plus tentées par le surnaturel et le mystique, que par la norme et la doctrine.

Qu’attendent les catholiques ?

Que doit faire l’archevêque Léonard ? Le successeur du cardinal Danneels n’était pas encore officiellement nommé par le Vatican quand nous avons interrogé les 724 catholiques de notre échantillon. Donc, les priorités qu’ils avancent ne sont pas influencées par la nomination du nouveau primat de Belgique. Mais elles marquent un sérieux écart entre le « peuple de Dieu » et l’appareil.

Près d’un catholique sur cinq (18 %) estime que l’héritier de M. Danneels devrait « adopter des positions plus modernes sur des sujets de société importants » (nous citions l’usage du préservatif, l’euthanasie, l’avortement et le mariage des homosexuels).

« Je ne pense pas devoir adopter des positions plus modernes », répliquait André Léonard, dans Le Soir de mercredi. L’affaire semble entendue : en vassal d’un pape conservateur qui recentre le discours de l’Eglise sur la morale et le dogme, le nouvel archevêque ne risque guère de plaider l’« aggiornamento ».

Logique… « M. Léonard exprime avec force et vigueur un message d’appareil qui ne représente ni Dieu – s’il existe –, ni l’Eglise, qui est constituée de l’assemblée des croyants, commente Philippe Grollet, ex-président du Centre d’Action laïque (CAL). Le sondage du Soir montre d’ailleurs que ces mêmes catholiques, à une quasi-majorité, affirment ne “jamais” suivre les positions du pape en matière de mœurs et de sexualité ! Comme laïque, je note ce décalage entre les préceptes édictés par l’appareil et le comportement des croyants. Comme laïque, je m’interroge sur la légitimité du Vatican à prôner une morale considérée comme nulle et non avenue par ses ouailles. Mais je laisse aux catholiques le soin de se débarrasser du poids de cette emprise normative. »

Un nouveau concile !

De fait (nous y reviendrons dans nos prochaines éditions), 90 % des catholiques sont favorables à l’utilisation de méthodes contraceptives, 73 % estiment qu’il est temps de renoncer au célibat des prêtres, 61 % sont en faveur de l’euthanasie… Autant de positions en contradiction profonde avec la doctrine romaine.

L’abbé de Beukelaer, porte-parole des évêques, admet qu’« un des principaux défis pour l’Eglise catholique est de vivre les nécessaires adaptations », mais prudent, voire diplomate, il en reste aux questions de logistique (comment « couvrir » le territoire des unités paroissiales, comment répondre aux demandes multiples et variées des fidèles ?…), sans remettre en cause les normes qui fâchent.

D’autres clercs osent la confrontation. Le jésuite carolo José Davin en appelle à la tenue d’un nouveau concile au menu sulfureux : démocratisation de la désignation des évêques, mariage des prêtres, ordination des femmes… Quant à Réginald Poswick, bibliste au monastère bénédictin de Maredsous, il ne voit le salut que dans un regain de spiritualité, un nouvel humanisme. A condition, dit-il, que l’Eglise se dépouille de son appareil dogmatique et institutionnel. Ce n’est pas gagné.

Au loin sonne le clocher...

En moins de quarante ans, la vie des paroisses rurales a basculé. Que reste-il de la ferveur d’antan ? Où en est la pratique du culte ? Reportage à Tinlot, dans le Condroz liégeois : 2.500 habitants, cinq églises, entre vie profane et sursaut pastoral.

REPORTAGE

Merci pour cette halte apaisante » ; « Pour que Simon réussisse ses études » ; « Aidez-nous dans toutes nos épreuves » ; « Faites que l’on n’ait pas besoin d’accepter ma belle-mère. » Hiver 2009, Fraiture-en-Condroz. Au cœur de la petite église Saint-Remacle, un édifice de style néoroman (1893) joliment entretenu. Le livre d’or tient en quelques pages. Il y a des vœux, des souhaits, peu et beaucoup à la fois… La cloche sonne, mais pour la messe dominicale, il faudra attendre le 1er dimanche du mois. Un office est bien prévu mardi, et puis le suivant, en mémoire de « Robert », « Mathilde », « Henri »…, mais les fidèles se déplacent au compte-gouttes : « Une douzaine en moyenne, vingt parfois », soupire Georges Filée, l’organiste et ancien instituteur du village qui compte 675 habitants. « Faites le compte, ça fait moins de 2 %. » En journée, Saint-Remacle reste ouverte, été comme hiver. C’est Marcel Leclère, l’ex-brasseur du coin, qui a bricolé l’ouvre-porte automatique : « On veut qu’elle vive ! Pour prier, apprécier les vitraux… »

Voici quelques années, des voleurs sont passés par là. Emportant chandeliers, calice, ciboire, et même le sceptre et la couronne de la Sainte Vierge : « Ils avaient forcé le tabernacle, c’est dire qu’ils ne respectent rien », s’indigne Marie, la gérante de la station-service pendant 37 ans.

Le brouillard givrant tombe. Le fumier fume. Les tracteurs passent. Face à l’affiche de la soirée « Alerte à Malibu » et l’autre signée DJ Snaiky, la prochaine messe « du temps ordinaire » ne fait guère le poids. Fraiture, comme les quatre autres paroisses de la commune, n’échappe pas à une chute vertigineuse de la pratique du culte. Désormais, trois prêtres épaulés par deux curés à la retraite, quelques « équipes relais » composées de bénévoles et de l’un ou l’autre diacre, doivent gérer l’ensemble de l’« unité pastorale du Condroz » : un territoire immense ; vingt-six églises ; des dizaines de célébrations (baptêmes, communions, enterrements…) ; l’animation de la vie pastorale…

« On fait quelques kilomètres par an, admet en souriant l’abbé René Rouschop, responsable de l’Unité. Plus sérieusement, on agit mais on s’efforce aussi de réfléchir. Modestement. Pour tenter d’enrayer le phénomène. Car la “civilisation paroissiale”, c’est terminé. L’Eglise n’a plus l’influence d’antan. Il faut réinventer les formes et revenir au message premier. » Tinlot est la plus petite commune de la province de Liège. Elle compte 2.500 habitants, 6 villages, 3.700 hectares, 10 % de chômage. Ici, comme dans d’autres régions rurales, le clergé n’est plus en mesure « d’organiser la vie des gens par procuration et d’assurer le contrôle social », comme le dit Gilles Straetmans, 86 ans, doyen retraité, véritable mémoire vivante du Condroz. « Mais il faut voir d’où on vient », reprend cet abbé « désormais au balcon » en savourant une Rochefort 8º. « Une Église pyramidale. Des ordres et des interdits. Un triomphalisme ridicule et tant d’apparats. Un curé sur son piédestal, façon Chrétien de première classe. Les gens récitant des credo du IVe siècle sans rien y comprendre. Et où est le message de Jésus Christ dans tout ça ?! »

Ouvrir l’album paroissial de Tinlot, c’est se plonger, de l’après-guerre à nos jours, dans une époque révolue qui sent à la fois l’encens et le souffre, la ferveur et la dévotion, le rigorisme et les rituels… « L’église était littéralement au milieu du village, raconte Albert Boccar, l’ancien secrétaire communal. Il y avait le curé, le bourgmestre, le notaire et l’instituteur, les quatre hommes influents. » Le prêtre régnait sur sa paroisse. Fraiture ? Une centaine de foyers, tout au plus. « Il était au courant de tout, passait voir les gens quand il voulait, comptait les fidèles et même parfois les hosties… », rapporte Georges Filée.

Messes en latin, sermons en chaire, officiants dos aux fidèles, églises chargées d’ornements… Jusqu’au concile Vatican II (1962-1965), « c’était le règne du culte à tous crins, de la dévotion, des devoirs religieux », résume le doyen Straetmans.

Les anciens se souviennent. Des églises « archipleines » : « 7 h 30, 10 h, deux offices le dimanche. Sans oublier le Salut. On comptait les absents sur les doigts des mains ! » Des processions pieuses : « Le village était nettoyé d’un bout à l’autre. On tondait les talus. Il y avait des fleurs partout. » Toutes interrompues voici 25 ans : « Moins de ferveur, trop de voitures, des routes dangereuses ». Et puis, il y avait les rogations, trois jours avant l’Ascension, « pour bénir les récoltes et les travaux des champs », le catéchisme intensif « deux ans avant la communion, un an après », les vêpres, le carême « quasi militaire » pendant 40 jours et les pèlerinages…

« Nous étions sur des rails, dit l’un. L’Église pensait pour nous. » « Le conformisme et la pression sociale étaient énormes », ajoute l’autre. Le clergé local régissait tout chez ses ouailles, en particulier leur conduite et leur morale : « Prédications, sermons, damnations… On vivait avec la peur du Dieu vengeur, la peur d’aller en enfer ! », explique Albert Boccar.

Alors, on allait « à confess’ ». Idéalement chaque semaine, obligatoirement à Pâques : « Fallait voir la file pour avouer ses péchés. Des trucs qui paraissent aujourd’hui ridicules : un gros mot, un larcin… », s’amuse Marcel Leclère. C’était le temps des « habits du dimanche », des femmes aux chapeaux, de la prétendue abstinence avant le mariage… Le temps où, après le Salut, en fin de semaine, au cercle paroissial, « on draguait et on se disait : “on va danser où aujourd’hui ?” ».

La chorale locale vibrait de plus belle. Les jeunesses catholiques et rurales (JIC, JAC, JOC) faisaient le plein. Le délégué « mixte » mutualité (chrétienne) et syndicat (CSC) œuvrait sur place. Le PSC (mué depuis en Intérêt communal ou CDH) était fort et puissant. Des comtes et barons locaux finançaient les quatre couvents de la région et disposaient d’un banc réservé ou d’une loge à l’église…

C’était le temps, surtout, des « piliers », des guerres de clochers, de la piété érigée en règle absolue : « Les rares non-croyants étaient ignorés de tous ou mis au banc » (…) « Pour obtenir un emploi public, il était préférable de se montrer aux offices » (…) « Quand j’ai postulé dans la commune voisine, très socialo-communiste, rapporte ainsi un ancien, j’ai entendu à travers la porte qu’ils disaient : “C’est’on gaillard, i convint bin, mins i va a mèsse… » Et pourtant, tous ici conservent une nostalgie certaine de l’époque : « C’était joyeux, animé, confortable aussi, insiste Georges Filée. Tout était organisé, nous étions pris en charge de A à Z. Et malgré le poids de l’Institution, on a vécu de belles années. »

Que reste-t-il de cette Eglise-là ? Peu de choses. Pour diverses raisons, sans doute. Un : « la société a changé », rappelle l’abbé Rouschop, « le mode de vie moderne, l’égalité des sexes, le travail des femmes, le matérialisme athée, le consumérisme… Le monde rural n’a évidemment pas échappé à cette (r)évolution progressive. »

Deux : à Tinlot comme dans d’autres régions rurales, la pratique du culte a commencé à baisser à la fin des années 60. Mai 68, et bien plus encore Humane Vitae, la lettre encyclique du pape Paul VI « sur le mariage et la régulation des naissances » (25 juillet 1968) sont passés par là : « C’est le moment charnière, le début d’une lente et inexorable érosion », constate le doyen Straetmans. « L’Eglise n’a pas su gérer cette transformation du monde et faire face à l’évolution des mœurs. Beaucoup de chrétiens ont décroché à ce moment-là », abonde l’ex-vicaire dominical Michel Reginster. Des paroissiens confirment : « Ils ont trahi le message de Jésus Christ » (…) « Leur langage est soudainement devenu inadapté » (…) « Les offices paraissaient en décalage avec la Vie. »

Crise des vocations, prêtres obligés de colmater les brèches, catholiques tournés vers une spiritualité plus individuelle… « Les gens courent, mais quelle place, quelle part de leur temps accordent-ils encore à leur vie spirituelle ? », s’interroge André Dumont, 1er échevin, et membre de la fabrique d’église.

Troisième raison, sans doute : l’entité elle-même a profondément changé de visage : les six villages ont fusionné pour devenir Tinlot. Il reste deux écoles (une libre, une officielle), une vingtaine d’exploitations agricoles. Et comme d’autres, l’entité s’est considérablement urbanisée et étoffée.

Entre « natifs » et « aplovous » comme on dit ici (« ceux qui sont arrivés avec la pluie »), la cohabitation se fait pas à pas. Entre convivialité partagée et frictions : « Certains veulent la beauté de la campagne, mais pas ses dures réalités et ses désagréments : les bruits, les odeurs, les traces de tracteurs…, remarque Cilou Louviaux, la bourgmestre. A l’inverse, il faut pouvoir s’ouvrir, évoluer. Chacun a des droits. Et nous avons comme projets d’élaborer une charte de la convivialité ». Les églises de Tinlot se vident, mais les associations « profanes », elles, se portent plutôt bien (syndicat d’initiative, clubs sportifs…). On ne compte plus les fêtes locales (soupers, brocantes, marches Adeps…). « Mais aux grandes occasions (enterrements, mariages…), les églises redeviennent des lieux de sens et de rituel », constate Cilou Louviau. Au prieuré Saint-Martin, un groupe très actif de chrétiens engagés se réunissent, débattent, organisent des conférences « avec l’énergie des minorités », sourit René Rouschop. « Le besoin de trouver d’autres formes de recueillement », ajoute André Dumont. En parallèle, le chiffre des

baptêmes et des communions reste plutôt stable. Par habitude familiale ? Tradition ? Folklore ? « Pour le “dernier voyage” c’est pareil, insiste un fabricien. Nos églises sont encore des espaces de réconfort et de fraternité. »

Autant d’édifices qui ont un coût, bien sûr : 16.345 euros au budget ordinaire pour venir en aide aux cinq fabriques ; 29.554 euros à l’extraordinaire, rien que pour 2008. Avec, en vue, des travaux programmés pour 365.000 euros (tour, toitures…) et un emprunt étalé sur 25 ans. « Pour une petite commune, c’est évidemment beaucoup, admet la bourgmestre, mais c’est un patrimoine précieux et un choix politique. »

C’est ça ou laisser le patrimoine à l’abandon. A moins de le désacraliser et d’en faire des lieux publics… « Vous n’y pensez pas ! », s’insurge une fidèle. « Il y a quelques années, à Clavier-Station (un village voisin, NDLR), ils ont voulu transformer l’église en boutique sociale pour le CPAS. Il y a eu une levée de boucliers. Ceux qui n’y mettent plus jamais les pieds étaient les premiers à rouspéter ! », ajoute un autre. Pas touche à mon église, donc. Même si celle-ci se vide inexorablement. Marcel, lui, n’en a cure. Sainte-Remacle respire. Et sa porte est grande ouverte. Eté, comme hiver…