Johan Bruyneel, le complément parfait

THIRION,STEPHANE

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Lundi 26 juillet 2004

Johan Bruyneel, le complément parfait PORTRAIT

STÉPHANE THIRION

C'est une belle histoire, entre deux hommes. Une amitié née presque par hasard, dans la quiétude du peloton, au Tour d'Espagne en septembre 1998. Johan Bruyneel, désigné en 1993 comme le « coureur le plus élégant du peloton » à l'issue d'un Tour de France où il se signala par une splendide victoire d'étape à Amiens et une 7e place au classement général final (aujourd'hui, un tel résultat en ferait un héros dans les pages des journaux belges) avait assez de talent, sinon trop, pour réussir une carrière majeure. Son coup de pédale ne mentait pas, car son élégance n'était pas feinte. Beau mec, jamais avare de soleil pour susciter le bronzage de ses jambes filiformes, les yeux bleus à peine cachés par de fines lunettes de sport, ce Flandrien à l'opposé des guerriers battant le pavé et la pluie en hiver avait tapé dans l'oeil de feu Philippe Wathelet, maître d'oeuvre d'une modeste équipe basée en province de Liège, SEFB.

Les deux hommes avaient en commun plusieurs qualités : outre l'élégance, déjà citée, l'esprit, l'esthétique et une intelligence supérieure. Bruyneel fourbit donc ses premières armes dans un contexte parfait. Pas de pression, une petite équipe qui n'exige pas de résultats, les mains libres (ou plutôt les jambes) pour exprimer un double plaisir : celui d'accomplir un métier pas forcément compatible avec ses aspirations intellectuelles et celui de rouler, de gagner, d'aller au bout de l'effort. Bruyneel est ensuite recruté par Jean-Luc Vandenbroucke chez Lotto. Une suite logique. Le Mouscronnois rassemble plusieurs qualités de sa recrue : l'élégance, encore une fois, sur le vélo, des qualités indiscutables contre la montre, le style, la classe.

Esthétiquement, il était beau à voir sur un vélo, confirme le Hennuyer. Mais c'était un garçon frêle. Beaucoup de talent mais beaucoup de fragilité. Un petit rien pouvait contrarier sa saison : une maladie, une blessure, même légère. Il ne dégageait pas beaucoup de puissance mais il compensait par une souplesse exceptionnelle apprise sur la piste, que je recommande encore et toujours pour apprendre le vélo. Son style se voyait à travers ses jambes, superbes. Il avait la classe et il était déjà, coureur, ce que j'appelle dans le peloton un gentleman. Je n'ai rien pu faire pour m'opposer à son transfert chez ONCE. Cela coulait de source.

Sous la houlette de Manolo Saiz, Bruyneel va déjà choisir son destin : l'équipier parfait de leaders confirmés, tels Alex Zuelle et Laurent Jalabert. Il conduit l'un et l'autre vers un succès dans le Tour d'Espagne, il s'avère un rouleur précieux et un montagnard de premier plan et quand il en a la liberté, il s'exprime, avec deux victoires d'étape dans le Tour (Amiens, 1993, Liège, 1995 et le maillot jaune en prime). Bruyneel a pris soin, entre-temps, de signer des contrats en béton. Il est le seul coureur belge, à l'époque, à négliger les classiques et à concentrer ses objectifs sur les grands Tours, en particulier deux : ceux de France et d'Espagne, pour répondre aux souhaits de son employeur. Un court intermède chez Rabobank ne constituera pas une réussite ; jamais en phase avec ses responsables, il retourne chez ONCE pour terminer sa carrière.

C'est donc dans cet été finissant de 1998 qu'il rencontre Armstrong.

Je le connaissais déjà, forcément, avant son cancer et il m'impressionnait par sa force, son caractère, sa puissance. Et quand je l'ai vu terminer 4e de la Vuelta quelques mois après avoir été guéri d'une telle maladie, je me suis dit qu'il n'était pas fait comme les autres.

Quand le Texan lui demande ce qu'il fera après sa carrière, en plein coeur d'une étape en Espagne, Bruyneel lui répond qu'il n'en sait rien. Armstrong lui propose un poste. Johan se voit déjà dans une fonction de relations publiques étant donné qu'il parle aisément plusieurs langues (français, néerlandais, anglais, espagnol, italien) mais un jour plus tard, US Postal lui propose carrément le rôle de directeur sportif.

Je ne pouvais évidemment pas refuser. Tout cela est allé très vite mais là se situe certainement la clé de notre réussite : nous avions l'un et l'autre des choses à prouver.

Les choses ne traînent pas. Dès l'hiver, Bruyneel soumet Armstrong à un entraînement moderne. Il change sa position sur le vélo, supprime l'obsession des grands développements. Il « programme » son coureur afin qu'il puisse être compétitif début mai, pas avant, alors que l'Américain n'était pas habitué à sacrifier le printemps. Autre innovation, dès 1999 : la reconnaissance des étapes majeures, en particulier les chronos.

Je ne savais pas si j'avais raison ou pas en opérant de la sorte mais sur la base des tests à l'entraînement, cela devait réussir. Je n'imaginais pas qu'il gagnerait six Tours. Aujourd'hui, je suis convaincu qu'il peut en remporter un septième.·