Journée mondiale sans tabac: une petite Nicorette? Commencer à fumer, c'est fou Il faut être masochiste pour arrêter de fumer Lire pour ne plus fumer

PONCIN,JACQUES

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Samedi 30 mai 1998

Journée mondiale sans tabac: une petite Nicorette?

Pour la Journée mondiale sans tabac (c'est ce dimanche), vous fumeriez bien une cigarette? Double provocation, bien entendu. Si l'Organisation mondiale de la santé décrète que le 31 mai est la Journée mondiale sans tabac, ce n'est pas pour vous inciter à fumer. Et d'ailleurs, une Nicorette, ça ne se fume pas. Cette marque déposée par la firme suédoise Pharmacia est devenue, à l'instar de «Frigidaire», synonyme de tout ce qui se mâche et qui aide ou devrait aider à se débarrasser de cette «vilaine habitude» qu'est le tabac. C'est que, à l'inspiration «du» spécialiste du sevrage tabagique, le P r K.-O. Fagerström, la société n'a cessé de développer des méthodes pour donner aux accros leur dose de nicotine. Sans les autres poisons.

Et si l'on en reparle aujourd'hui, ce n'est pas pour rappeler que cette drogue du cerveau peut s'administrer par le biais de gomme à mâcher, de «patches» transdermiques ou de spray nasal, mais pour mentionner que, désormais, la Nicorette peut se mettre aux lèvres. Comme une pipe. L'espoir est clair: outre qu'il s'agit de fournir à ceux qui ont déjà essayé les autres méthodes et rechuté lamentablement une alternative nouvelle, l'Inhaler désormais mis en vente devrait tenter de soigner la double dépendance des fumeurs.

Dépendance pharmacologique, bien entendu, mais aussi dépendance comportementale: un fumeur très moyen (20 cigarettes par jour) a-t-il conscience que, 7.300 fois par an, il met «quelque chose» en bouche? A vrai dire, au lancement de la première Nicorette, c'est-à-dire le chewing-gum, l'espoir existait déjà qu'elle allait aussi compenser le besoin du fumeur d'occuper sa bouche à «quelque chose». Mais c'était la main qui se sentait un peu inutile.

D'où l'idée d'administrer la nicotine en vapeur, via une sorte de porte-cigarette que le candidat au sevrage porte à ses lèvres au rythme qui lui convient et au travers duquel il aspire une dose de son poison favori. Comment celui-ci lui parvient-il? Comme celui d'une cigarette? Pas tout à fait...

Cette question a fait l'objet de beaucoup d'études. Il faut savoir en effet qu'un des «avantages» pharmacologiques de la cigarette, c'est que sa nicotine parvient à sa cible, c'est-à-dire le cerveau, en très peu de temps.

En effet, la fumée la diffuse très vite dans les poumons et elle passe directement dans le réseau sanguin artériel. La première idée des concepteurs de l'Inhaler était de demander aux cobayes d'aspirer très fort pour que la nicotine pénètre le plus profondément possible (pour compenser le fait que la vapeur est nettement plus froide que la fumée de la cigarette et va donc naturellement moins loin dans le système respiratoire). Il s'est bien vite avéré que les fumeurs n'appréciaient pas tellement cet exercice respiratoire (ce qui risquait de faire de l'Inhaler un traitement très mal suivi) et que, de toutes façons, le produit actif se déposait surtout sur la muqueuse buccale. Et donc pénétrait dans le reste de l'organisme par voie veineuse, donc nettement plus lentement.

Un inconvénient? Apparemment pas, du moins pour des fumeurs moyens, c'est-à-dire grillant au plus vingt cigarettes par jour (soit deux tiers des fumeurs à l'heure actuelle). L'essai mené par l'équipe de Fagerström a montré que le taux de «satisfaction» du cerveau était suffisant dès lors que l'intéressé «fumait» sa Nicorette comme un amateur de pipe. Gentiment.

Le produit est donc désormais disponible - sur ordonnance - en pharmacie (955 F pour un embout et 42 recharges, ce qui correspond à quelque 80 F par jour. Un peu moins cher que le tabac, semble-t-il, dans la mesure où on peut aspirer en continu pendant 20 minutes et que le produit reste actif dans la cartouche pendant 3 heures, une saveur de menthol permettant à l'utilisateur de s'assurer qu'il reste de la nicotine à vaporiser). Mais personne ne s'attend à ce qu'il fasse des miracles. Le taux de réussite prévu n'est ni meilleur ni pire qu'avec les autres méthodes. Il devrait être amélioré pour ceux qui bénéficient en même temps d'une thérapie comportementale. A l'étude aussi: une combinaison de l'Inhaler et d'une autre voie d'administration de la nicotine, le patch, en principe. Aux Etats-Unis, les autorités étudient aussi la possibilité de le conseiller pour une stratégie dite «d'abstinence temporaire». Par exemple pour ne pas fumer - et ne pas en souffrir - pendant une longue réunion, dans un avion, etc.

A vrai dire, l'essentiel n'est pas là. Il tient surtout dans le fait que le fumeur qui décide d'arrêter (la motivation reste bien entendu essentielle) dispose d'une méthode de plus. Et peut-être d'une excuse de moins pour retarder encore son sevrage.

JACQUES PONCIN

Commencer à fumer, c'est fou

C ela fait plus d'un demi-siècle que nous avons la preuve que le tabac tue... Pourtant, chaque jour, des milliers de jeunes de par le monde allument leur première cigarette, se ruant ainsi souvent vers une vie entière de dépendance et un décès prématuré. Tel est le préambule du «Message» que le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé a rédigé pour illustrer la Journée mondiale sans tabac de ce dimanche. Un paradoxe dont il est difficile de sortir. Faute de mieux, répétons-en les données principales.

Le tabac tue 3,5 millions de personnes par an dans le monde, soit près de 10.000 par jour. Un fameux génocide. Dont on parle peu. En Belgique, on attribue à l'herbe à Nicot quelque 17.295 morts (chiffre de 1992). L'OMS parle de 20 % des décès totaux, les épidémiologistes belges de 16 %. Des chiffres assez cohérents en somme. Et terriblement effrayants.

Le tabac rend malade aussi: il est selon l'OMS la cause reconnue ou probable d'environ 25 maladies , qui ne sont pas toutes des cancers. Il y a aussi diverses affections du coeur et des vaisseaux, des affections respiratoires que les tabagismes passif et actif provoquent ou aggravent. Il y a enfin les maladies de

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l'enfant, son faible poids à la naissance, son risque accru de mort subite, etc. Et aussi bien des accidents, dont bon nombre d'incendies, de manière plus ou moins avouée.

Ces données ne sont pas nécessairement connues, du moins avec une telle précision. Mais dans les grandes lignes, pratiquement plus personne ne peut ignorer que le tabac est une de nos habitudes parmi les plus dangereuses et néfastes. Pourtant, il y a environ 1,1 milliard de fumeurs sur la planète. A cette échelle, cela représente 47 % des hommes et 12 % des femmes, une disparité sexuelle due au fait que dans le Tiers Monde, les femmes ont encore relativement peu découvert les délices de cette drogue. En Belgique, 34 % des hommes sont fumeurs, 27 % des femmes. Avec une étonnante disparité communautaire: il y a nettement plus de fumeurs mâles en Flandre, de fumeuses en terre francophone. Et pratiquement partout, le tabagisme a tendance à reculer chez les adultes mâles, à progresser parmi les femmes et les jeunes.

Et le patron de l'OMS de remarquer que la plupart des nouveaux fumeurs sont des adolescents. La cible rêvée des publicitaires et des parainneurs, notamment de manifestations sportives et de concerts rock. Il serait sans doute grand temps que les experts s'y intéressent aussi, comprennent qu'ajouter un nouveau chapitre à la liste déjà immense des méfaits du tabac ne changera strictement rien à la situation. L'essentiel, c'est de comprendre ce qui fait fumer les jeunes, surtout avant 20 ans. Car à ce moment-là, s'ils ne fument pas, il y a peu de chances qu'ils commencent jamais. Mais à l'inverse, il est clair, dans des pays comme les Etats-Unis, que le mauvais pli se prend de plus en plus jeune: il commence à l'âge de 10 ans et la prédisposition culmine à 14 ans...

Quels sont les facteurs d'incitation au tabagisme qui ont été identifiés jusqu'ici? L'acceptabilité sociale de ce produit. L'exposition et la vulnérabilité par rapport aux méthodes de commercialisation, à l'offre et à la facilité d'achat de ces produits (ce qui pose toute la problématique de la publicité, de la vente du tabac un peu partout, etc.), l'exemple montré par les parents et les autres adultes (comme l'écrit le directeur de l'OMS, contredites par nos actes, nos paroles n'ont aucun sens ) et la consommation de ces produits par le groupe de camarades (ah! le pouvoir du mauvais exemple...).

Bref, il reste beaucoup à faire pour que, aux yeux des nouveaux fumeurs en puissance, la cigarette perde l'attrait qu'elle possède encore. Parfois, de bien petites choses peuvent suffire. C'est ainsi que l'OMS suggère de renoncer à tout ce qui donne l'occasion à l'enfant d'imiter le comportement des adultes . Les cigarettes en chocolat par exemple.

J. P.

Il faut être masochiste pour arrêter de fumer

La chose est de plus en plus sûre: le tabac est une drogue. Et la plus belle démonstration tient dans la difficulté que tous ceux qui souhaitent s'en débarrasser ont à renoncer à la cigarette. Mais par quelle voie passe cette assuétude ou, comme on le dit de plus en plus en franglais, cette addiction? Les voies du cerveau sont évidemment assez impénétrables. Mais grâce à diverses expériences animales, les choses deviennent de plus en plus claires.

Il existe une procédure relativement standardisée pour évaluer l'impact d'une drogue sur un rat et c'est elle qu'a utilisée une équipe de l'Institut de recherches Scripp de La Jolla (Californie) pour rendre quelques animaux accros à la nicotine. Un peu comme s'ils fumaient 30 cigarettes par jour, paraît-il. A vrai dire, l'expérience ne commençait qu'au moment où cessait l'injection d'un composé nicotinique, c'est-à-dire dans des conditions censées reproduire celles du sevrage.

Ce que Athina Markou et ses collaborateurs ont alors mesuré, ce sont les traces dans le cerveau d'une «augmentation du seuil d'auto-stimulation intracranienne». Traduction: chez les rats privés de nicotine, et ce pendant quatre jours, la fonction cérébrale qui correspond à une récompense était à ce point altérée que l'animal ne parvenait plus, en quelque sorte, à se faire plaisir ce qui correspond, pour autant bien entendu qu'on puisse valablement extrapoler entre espèces, à cette situation bien connue du sevrage, notamment tabagique: irritabilité, dépression, anxiété et...

... Et fréquentes rechutes. Car si les rats du laboratoire n'ont pas, eux, la possibilité de se réinjecter de la nicotine, a priori les fumeurs candidats au repentir ont bel et bien la faculté de racheter un paquet de clopes et de refumer. L'idée sous-jacente de l'étude américaine (publiée dans la revue scientifique «Nature» du 7 mai dernier) c'est que non seulement le tabac est bien une drogue dans toute l'acception du terme mais aussi que l'abandon du tabac crée une situation émotionnelle très difficile à gérer.

Une consolation tout de même: cet état de manque et son cortège d'inconforts physiques et psyschologiques sont transitoires. Pour autant, une fois encore, que l'exemple des rats intoxiqués par voie intraveineuse soit totalement transposable à l'être humain fumeur d'herbe à Nicot...

J.P.

Lire pour ne plus fumer

Cela ne date pas d'hier que la Faculté s'intéresse au tabac et prend la plume à son propos. En 1659, le Dr Giles Everard consacrait un livre à «Une découverte des merveilleuses vertus du tabac pris par la pipe, avec ses modes d'action et d'emploi en médecine et en chirurgie». En rappelant cette anecdote, le P r Robert Naeije, conseiller scientifique de la Fondation pour la Chirurgie cardiaque, montre bien le chemin parcouru. En espérant qu'il n'existe plus aucun disciple d'Esculape pour imiter ce lointain confrère quand il affirme que la fumée prise par les narines est excellente... parce qu'elle nettoie les cellules cérébrales de toute impureté.

On l'aura compris, le reste du fascicule (1) auquel ceci sert de préambule est d'un autre tonneau. Il s'agit sous la plume de l'épidémiologiste Maurice Kornitzer de dresser le constat des méfaits du tabac. Et de donner quelques conseils basés sur l'expérience du psychologue montois Marcel Frydman. Le tout complété par une liste d'adresses notamment des divers centres d'aide au sevrage de notre communauté.

De son côté, le cardiologue français Gilbert Lagrue, grand pourfendeur de tabac, rappelle qu'il fut un temps où l'on considérait que ce produit était une panacée, c'est-à-dire un médicament universel. Et il termine son livre (2) par un rappel des excellentes vertus (pour autant qu'elles soient bien utilisées) de la nicotine. Là aussi, l'écrit est le fruit de nombreux contacts avec des fumeurs qu'il ne sert à rien de critiquer, de culpabiliser, d'effrayer. Mais qu'il faut au contraire comprendre et aider. Ne résistons pas au plaisir de reproduire les maximes et aphorismes qu'il a mis en conclusion de son propos et qui résument sans doute fort efficacement tout son message: Vous êtes victimes et non coupables. Jamais la connaissance d'un risque n'a suffi à modifier un comportement. L'arrêt du tabac n'est pas un long fleuve tranquille; ce n'est pas un sprint, c'est une course de fond. Rien n'est si contagieux que l'exemple. Il est nécessaire d'espérer pour entreprendre et, en persévérant, vous réussirez.

J.P.

(1) «La vie... sans tabac» est la cinquième brochure produite par la Fondation pour la Chirurgie cardiaque qui en délivre un exemplaire sur simple demande à son adresse: 11 rue Tenbosch, 1000 Bruxelles, tél. 02/644.35.44, fax: 02/640.33.02.

(2) Gilbert Lagrue, «Arrêter de fumer?», Editions Odile Jacob, 274 p, 843 F.