Judiciaire Un an après la révélation du «Kazakhgate» Y a-t-il encore un «dossier Tractebel»?

LALLEMAND,ALAIN

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Mardi 26 décembre 2000

Judiciaire Un an après la révélation du «Kazakhgate» Y a-t-il encore un «dossier Tractebel»?

Feux et contre-feux d'accusation, campagnes de déstabilisation: l'immoralité est-elle soluble dans le désordre?

ANALYSE

ALAIN LALLEMAND

Le dossier Tractebel, révélé par ce même journal il y a 365 jours exactement, a-t-il encore un futur judiciaire? Pour rappel, il s'agissait de versements de commissions occultes - et singulièrement, de retours occultes sur commissions occultes - dans le cadre de l'établissement de la société énergétique belge au Kazakhstan. A partir du 10 novembre 1999 étaient successivement entrés dans la ligne de mire: l'un des anciens cadres de Tractebel, M. Nicolas Athérinos; puis, à partir de mars 2000, la société Tractebel elle-même et ses pratiques internationales; enfin (et telle est l'actualité de cette semaine) l'ex-manager de crise de Tractebel pour le Kazakhstan, M. Pierre Bocquet.

Une analyse résolument optimiste nous assure que le juge Jean-Claude Van Espen tient encore fermement les rênes de ce dossier. Le cas de M. Atherinos, cheville ouvrière de la percée belge au Kazakhstan et personnellement mis en cause par la plainte déposée d'emblée par Tractebel, semble bien cerné: tant son ex-employeur que le consultant Pierre Bocquet ont documenté à suffisance les faits qui pourraient lui être reprochés. Du moins un procès «premier degré» semble-t-il assuré.

Une guerre entre Tractebel

et son ex-manager de crise

Ira-t-on plus loin? La litanie des griefs formulés à l'encontre des pratiques internationales de Tractebel commence le 20 mars, lors de la première rencontre entre le magistrat instructeur et l'ex-manager de crise de Tractebel, M. Pierre Bocquet. Voilà que, subitemment, le dossier d'instruction no 4/00 se charge d'indices de corruption (Pakistan, Pérou, Oman); de pratiques internes contraires à la loyauté; etc. A lire les procès-verbaux qui, jusqu'en juillet, émailleront ces dénonciations en règle, la direction de Tractebel serait cons -tituée d'autant de cow-boys assimilables aux sept mercenaires. On peut penser, au début de septembre - et notre journal est alors sur le point d'en publier l'intégralité - que le Kazakhgate connaît un retour de flamme susceptible de griller l'entreprise belge.

Mais il y a - déjà - anguille sous roche: visiblement, l'arroseur pourrait aussi être arrosé. Le jeu de mots est limpide: on parle d'une commission versée à Jersey, en relation avec une société baptisée Lavenham Ltd. Et M. Bocquet est à son tour mis en cause, sur les ondes de la RTBF et dans les colonnes du «Soir magazine», par un ressortissant russe proche de la mafia et des services de renseignement: Gregory Luchiansky.

Ces attaques resteront vaporeuses jusqu'à cette semaine. Puis se condensent soudainement: 1,3 (ou 1,7?) millions de dollars sont gelés à Jersey, où on apprend que s'active une commission rogatoire belge. Le parquet de Bruxelles confirme, et, soudain, le «chevalier blanc» qu'était M. Bocquet devient à son tour suspect. Non point «coupable»: mais l'existence confirmée d'une somme d'argent à laquelle il n'a pas touché alimente la thèse selon laquelle M.Bocquet aurait pu s'enrichir sur le dos de Tractebel en négociant à l'Est des cubages de gaz que Tractebel avait reçu au Kazakhstan au titre de payement en nature. Ouf! Le seul énoncé du contexte donne le tournis.

Ce serait méconnaître le droit que de penser qu'il se lit comme une partition: deux noires vaudraient une blanche, l'existence de torts dans chacun des deux camps équivaudrait à un non-lieu virginal. Il est plus probable que ce dossier ait été jusqu'au bout de sa logique répressive, broie les hommes et les sociétés, et que nous retrouvions à terme pas mal de monde sur les bancs de l'accusation, tous bords confondus. Mais dans combien de temps?*