La prison de Tongres, pour éduquer

METDEPENNINGEN,MARC

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Lundi 14 juillet 2008

Justice Le musée carcéral sera remplacé par un centre pour mineurs délinquants

La prison désaffectée a déjà accueilli 200.000 visiteurs. Les jeunes y découvrent le coût des bêtises. Plus pour longtemps.

Transformée en musée de l’univers carcéral depuis sa désaffectation pour cause d’insalubrité en 2005, la prison de Tongres suscite une double polémique.

Dans une Carte blanche parue dans Le Soir du 24 juin, des magistrats, des criminologues, des avocats, des éducateurs lançaient un vibrant appel au maintien de cet « outil pédagogique » qui a déjà attiré plus de 200.000 visiteurs depuis son ouverture au public. « Une visite à Tongres vaut bien plus que tous les discours moralisateurs que l’on peut tenir à des jeunes », justifiaient les signataires, puisant dans l’état sanitaire scandaleux de l’établissement pénitentiaire un moyen de faire réfléchir les candidats à la délinquance. Ils n’ont pas tort. Lorsque l’on passe la porte de la prison de Tongres, construite en 1844, on ne peut réprimer un frisson. Les cellules, dont certaines laissées en l’état, offraient à leurs trois occupants un espace vital de 2,5 m sur 2,8. Les murs, rayés de caractères cyrilliques, arabes, de messages de désespoir et de gros mots, transpirent toujours une odeur fétide faite de relents de transpiration, de béton humide, d’urine. « Et aujourd’hui, ce n’est encore rien par rapport à ce que c’était ! », précise Jean-Marc Mahy, un ex-taulard devenu éducateur et qui guide des écoles dans ce lieu sordide. Sur les lits superposés, des draps rêches et des couvertures douteuses enserrent des matelas inconfortables.

La lumière naturelle n’entre qu’à rais comptés dans ces 37 cellules qui accueillaient 90 détenus. « Dans chacune d’entre elles, il y a eu des morts », affirme Marc, un autre ex-détenu devenu guide en désignant les barreaux auquel un drap noué permettait d’échapper à cet enfer. Dans un coin des cellules, un WC (parfois un simple seau) permettait aux prisonniers de se soulager. Mais ces cuves immondes ne pouvaient être désinfectées « par peur que les détergents soient projetés sur les gardiens », affirme Marc. Jean-Marc Mahy pénètre dans le cachot, le lieu de toutes les humiliations. Lui y a passé trois ans alors qu’il était emprisonné au Luxembourg. « L’isolement, c’est la guillotine des temps modernes », dit-il en se rappelant les slogans qui lui étaient assenés : « Ici, vous trouverez de tout, sauf de l’aide. » Au-dessus des paillasses, des photos de filles nues, des calendriers aussi qui décomptaient le temps, interminable, à attendre la liberté. Et face au poste de garde, une salle de douches réputée être « l’endroit le plus dangereux de la prison ». « Les écoliers qui viennent ici, explique Mahy,

arrivent le sourire aux lèvres. Tous en repartent ébranlés. »

Cette prison, à coup sûr, a un impact immense sur les jeunes. Mais elle est aussi le reflet sordide de l’état sanitaire de nos prisons, agité comme épouvantail à l’adresse des candidats à la délinquance.

Le musée, privé de subsides, devrait fermer ses portes en novembre prochain. Et la prison est vouée à devenir un centre pour mineurs délinquants. 37 jeunes devraient être accueillis dans ces cellules sordides qui, même réaménagées, s’accordent difficilement avec un encadrement et des activités pédagogiques.

« Il n’y a ici qu’une cour étroite. Pas même de terrain de sport », a expliqué samedi Jean-Marc Mahy à une délégation de parlementaires PS bruxellois (Bea Diallo, Véronique Jamioulx, Olivia P’Tito) et Ecolo-Groen (Fouad Lahssaini et Stefaan Van Hecke). Le ministre de la Justice Jo Vandeurzen, en réponse à une question parlementaire de Van Hecke, vient de confirmer la décision du gouvernement d’affecter la prison de Tongres à l’accueil des jeunes délinquants, encadrés par 80 éducateurs, « en attendant la création de 74 places à Everberg. J’ai conscience de l’importance de la prévention, mais je dois mettre différents intérêts dans en balance », a-t-il justifié.

(1) Wijngaardstraat, 65. Du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Entrée gratuite.

Zacharia, 14 ans : « Moi, cette visite me fait réfléchir »

texto

Zacharia, un adolescent en difficulté, a visité la prison de Tongres en compagnie de Jean-Marc Mahy, l’ex-taulard. Une prise de conscience.

« Jean-Marc est triste. Il a vécu plein de mauvaises choses. Il a été en prison pendant 19 ans, dont trois tout seul au cachot. (…) Il a fait un cambriolage qui a mal tourné. Le juge décide de le mettre en prison avec des adultes. Jean-Marc s’évade avec un copain et un monsieur de l’âge de son père. Ils sont dans un café quand les gendarmes rentrent. Le vieux lui demande de prendre l’arme des gendarmes. Et sans le faire exprès, il a tué le gendarme. Le gendarme avait une fille de 4 ans. « Quand on fait du mal à une personne, on touche aussi l’entourage. On en fait à soi-même et toute sa famille », dit-il. Son frère qui n’avait rien fait a perdu son travail deux fois. Sa petite sœur ne pouvait plus aller à l’école parce qu’on la traitait de sœur de meurtrier. Sa mère n’osait plus sortir de chez elle. Quand il racontait cela, je sentais qu’il était triste. Je me sentais mal, j’ai pensé qu’il faudrait arrêter de faire des bêtises, arrêter de toucher à la drogue, ne pas jouer avec cela…

Jean-Marc Mahy a expliqué que dans une bande, c’est toujours le plus fort qui donne les ordres. On n’y fait pas ce qu’on veut. Les grands manipulent les plus petits. On manipule aussi par SMS. Après, il y a des émeutes. Le petit Karim, 11 ans, qui a été tué à Simonis, n’existe pas et pourtant, il y a eu des bagarres. J’y suis allé. On était 30 avec des battes de base-ball, des couteaux, des coups-de-poing américains. Il y en avait un qui avait apporté un flingue, un 9 mm. Cela n’a servi à rien. On était en tort.

Jean-Marc appelle ces bandes des Bandes Négatives qui se réunissent pour se battre, voler, casser, braquer. Dans cette bande, on ne fait pas ce qu’on veut. Quand un jeune dit « non », on le traite de mauviette, on l’insulte.

Jean-Marc a expliqué qu’il existe aussi des Bandes Positives où les jeunes se réunissent pour jouer au foot et pour s’amuser. Dans une bande comme celle-là, quand un jeune dit « non », les autres restent amis avec lui.

Jean-Marc a fait cette visite pour dire que cela ne sert à rien de faire des bêtises, pour dire qu’il est important que les jeunes réfléchissent à leur avenir. Sinon, ils n’ont pas d’avenir à part d’aller en taule. Sur les 230 jeunes qui étaient avec lui à l’IPPJ, 14 sont morts, 3 retournent tout le temps en prison. Ils ne sont que trois à s’en être sortis.

Jean-Marc a fait ça parce qu’à 12 ans, personne ne l’a écouté, personne ne lui donnait des conseils.

Moi, cette visite me fait réfléchir.

Zaccharia, 14 ans. »