Un prof privé de cours en prison

DORZEE,HUGUES

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Samedi 22 août 2009

Justice Un enseignant et militant victime de ses convictions politiques ?

Récit

Luk Vervaet, 57 ans, est enseignant. Mais son école, désormais, c’est la prison. Depuis cinq ans, il dispense des cours de néerlandais aux détenus du centre pénitentiaire de Saint-Gilles. « Un travail social et professionnel qui me tient fort à cœur », explique ce Flamand de souche, installé à Bruxelles.

Le 10 août dernier, l’association bruxelloise qui l’emploie a reçu un appel du SPF Justice leur annonçant que Luc était désormais persona non grata à Saint-Gilles et dans toutes les 33 prisons du pays. « Du jour au lendemain, sans la moindre explication, c’est incompréhensible », réagit l’enseignant.

Sept jours plus tard, le 17 août, le directeur général de l’administration pénitentiaire, Hans Meuriss, adresse alors un courrier laconique à son employeur dans lequel il écrit : « Madame, Monsieur, nous vous informons qu’à partir de ce jour, Monsieur Luk Vervaet, actif au sein de votre organisation, ne sera plus autorisé d’accès au sein des établissements pénitentiaires belges pour des raisons de sécurité. »

Certes, Luk Vervaet est un enseignant et citoyen engagé. Il tient un blogue, signe des textes d’opinion dans les journaux, milite en faveur de la Palestine, des droits de l’homme…, mais de là à en faire un problème « de sécurité » : « J’ai travaillé à Nivelles autrefois. Je fais correctement mon travail. Le contact avec les détenus, les gardiens et la direction sont bons. C’est insensé. »

L’enseignant a consulté un avocat. Qui va écrire à l’administration. Avant d’entamer une procédure judiciaire en référé. « Je n’ai reçu aucune information en direct. Je n’ai pas eu le droit de faire valoir mon point de vue. Je ne peux tolérer cette mesure unilatérale », dénonce Vervaet.

A la prison de Saint-Gilles, silence radio. On renvoie le dossier à l’administration centrale. Là, même mutisme : « Nous ne commentons pas les dossiers individuels, explique Laurent Sempot, attaché de communication à la direction générale EPI. Mais les raisons sont forcément fondées. »

Luk Vervaet, comme les centaines d’enseignants, formateurs, visiteurs bénévoles et conseillers religieux ou laïques autorisés à fréquenter les 33 prisons du royaume, a fait l’objet d’un « screening » de la part des autorités. L’intéressé l’assure : son casier judiciaire et son certificat de bonne vie et mœurs sont sans tache. Mais ses écrits (sur la surpopulation, sur les conditions de détention…), eux, sont engagés. « La liberté d’expression est un droit ! », rappelle Luk.

« Par les temps qui courent, ça ne doit pas plaire à tout le monde, assure un membre de l’administration. Depuis les évasions, tout le monde est à cran. »

Privation de liberté de détenus « à risque », mesures coercitives, consignes de sécurité renforcées… « On resserre les boulons, c’est clair. L’image du département a souffert pendant l’été », ajoute un observateur.

Vervaet, un prof victime de ce climat estival ? « Nous n’avons absolument pas changé notre politique vis-à-vis des extérieurs », dit-on à l’administration. Sans justifier pour autant cette mystérieuse éviction « pour raisons de sécurité. »