Kadhafi crée le malaise

MESKENS,JOELLE

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Mardi 11 décembre 2007

France Kouchner et Yade absents du dîner à l’Elysée

Colères et états d’âme au gouvernement. Le séjour du guide libyen sème la zizanie dans l’équipe d’ouverture.

PARIS

De notre envoyée permanente

Accueilli à sa descente d’avion par la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, Mouammar Kadhafi a entamé hier sa visite de cinq jours en France. Mais ce n’est désormais plus seulement l’opposition qui grince devant sa venue. Son séjour provoque des turbulences au sein même du gouvernement. Ni le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, ni la secrétaire d’Etat (UMP) aux droits de l’homme, Rama Yade, n’étaient présents hier soir à l’Elysée pour le dîner offert par Nicolas Sarkozy. Par un « heureux hasard », selon son propre mot, le chef de la diplomatie était à Bruxelles et sa secrétaire d’Etat avait un autre engagement, pour la Journée des droits de l’homme.

Kouchner ne cache pas son malaise même s’il se résigne à la venue de cet hôte encombrant. « Ce n’est pas un démocrate à l’occidentale, dit-il dans un langage très diplomatique. Mais demandez aux Français si des milliers d’emplois doivent être négligés en ces temps difficiles. »

Rama Yade n’a pas pris les mêmes précautions. « Notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France n’est pas qu’une balance commerciale », s’indignait-elle hier dans le Parisien. Avant de modérer très spectaculairement son propos. Interrogée sur France Info, Rama Yade trouvait simplement choquant le mauvais hasard du calendrier qui voulait que cette visite ait lieu lors de la Journée des droits de l’homme…

Un « recadrage » de Nicolas Sarkozy, qui l’a reçue hier matin à l’Elysée ? Ou une indignation de circonstance, orchestrée par le chef de l’Etat lui-même ? La personnalité indocile de Rama Yade (lire son portrait), plaide plutôt pour la première hypothèse…

Boycott au Parlement

La visite de Kadhafi devrait rapporter non pas trois mais dix milliards d’euros, selon Sarkozy lui-même. Mais la signature des contrats ne passe pas comme lettre à la poste. Selon un sondage, 61 % des Français sont hostiles à la venue du Libyen. Le soutien de la majorité pourrait lui aussi s’éroder. Des élus UMP boycotteront la visite de Kadhafi à l’Assemblée nationale ce mardi. « S’il devait venir au Parlement, sa place était plutôt devant la commission d’enquête parlementaire sur la libération des infirmières bulgares », regrette le député UMP Lionel Lucas. Peu probable cependant que ces turbulences conduisent à des démissions comme le réclame le parti socialiste. Kouchner a déjà avalé d’autres couleuvres sans être tenté d’imiter Jean-Pierre Chevènement qui disait qu’« un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Rama Yade, elle, a exclu hier de rendre son tablier.

Même si l’attelage n’est pas tous les jours facile à piloter, Sarkozy n’a pas l’intention de renoncer à la stratégie d’ouverture qui lui a permis d’assommer la gauche. Les rumeurs vont même bon train sur l’arrivée prochaine au gouvernement de nouvelles personnalités socialistes. Claude Allègre et Jack Lang auraient été approchés.

L’indocile protégée de Nicolas Sarkozy

PORTRAIT

Elle dit elle-même qu’elle est un OVNI en politique. Jeune, noire, musulmane, superbe et fraîchement encartée à l’UMP par admiration pour Nicolas Sarkozy plus que par adhésion aux valeurs de la droite. Lorsqu’elle a été promue secrétaire d’État aux droits de l’homme, les critiques ont fusé. « Heureusement qu’elle n’est pas aussi lesbienne et handicapée, elle aurait été Premier ministre », avait raillé Roselyne Bachelot.

Incontestablement, Rama Yade a tout pour plaire au chef de l’État. Et ce n’est pas un hasard si elle l’accompagne (presque) partout à l’étranger. Avec Rachida Dati, la ministre de la Justice, elle est le nouveau visage que le Président veut donner de la France. « Je suis sûr qu’au début tu as pensé que je voulais t’instrumentaliser », lui a-t-il un jour confié.

À l’inverse de la garde des Sceaux, Rama Yade n’est pas le symbole d’une intégration spectaculairement réussie. D’origine sénégalaise, elle n’est pas née de parents illettrés. Son père était le secrétaire particulier de Léopold Sedar Senghor. Mais la beauté de cette avocate de la discrimination positive, formidable promotion pour les minorités visibles, est l’atout charme de Nicolas Sarkozy. Sa Condoleezza Rice…

Diplômée de Sciences po, ancienne administratrice du Sénat, Rama Yade n’a évidemment pas l’expérience de la secrétaire d’État américaine. En première ligne dans le dossier de l’Arche de Zoé, elle n’a pas tout à fait su convaincre qu’elle avait tout fait pour empêcher la désastreuse expédition pseudo-humanitaire au Tchad. Mais celle qui se présentera aux municipales de mars pour ancrer sa carrière politique ne demande qu’à progresser.

Sa maturation passera-t-elle par l’apprentissage de la langue de bois ? Jusqu’ici, Rama Yade a plutôt séduit par un mélange de naïveté et d’insolence. Alors que la mairie communiste d’Aubervilliers avait expulsé des squatters, l’intrépide s’était affichée à leurs côtés. Une cause qui lui avait valu un savon du premier ministre François Fillon…

Écartée du récent voyage en Chine du chef de l’État, Rama Yade n’avait à l’époque pas bronché. Elle regrette aujourd’hui publiquement de ne pas y avoir été. « Il ne faut pas que Nicolas Sarkozy tourne le dos à la diplomatie des valeurs. »

Comme la fougueuse Fadela Amara, qui avait jugé « dégueulasse » l’instrumentalisation de l’immigration, Rama Yade est surveillée autant que choyée par l’Elysée. Que ces deux-là claquent la porte du gouvernement et la double stratégie d’ouverture de Nicolas Sarkozy (à l’égard de la gauche et à l’égard de la société civile multiculturelle) prendrait un coup dans l’aile… .