Karel De Gucht discutera du cas Theunis à New York

BRAECKMAN,COLETTE

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Mardi 13 septembre 2005

Rwanda Accusations d'incitation au génocide

COLETTE BRAECKMAN

Les réactions de Karel de Gucht correspondent à la gradation de l'« affaire Theunis » : après avoir exprimé son « étonnement » à l'annonce de l'arrestation du religieux belge, le ministre, vendredi dernier, a convoqué l'ambassadeur du Rwanda à Bruxelles et lui a demandé des explications. Depuis, le père Guy Theunis a comparu à Kigali devant une juridiction gacaca, ces tribunaux qui ne sont pas composés de professionnels, mais doivent connaître de faits commis durant le génocide, à l'exception de crimes de sang. Il a été décidé de déférer le père blanc devant un tribunal ordinaire, avec une accusation d'une extrême gravité : incitation au génocide et au négationnisme. Le prêtre belge se retrouve ainsi classé dans le camp des planificateurs, organisateurs, incitateurs, superviseurs et encadreurs du crime de génocide. Il est le premier religieux expatrié à être ainsi mis en cause.

Même si les interlocuteurs rwandais risquent de lui rappeler le principe de la séparation des pouvoirs, M. De Gucht compte bien placer le cas de Guy Theunis au centre de la « conversation approfondie » qu'il aura à New York avec son homologue rwandais Charles Murigande, tandis que le Premier ministre Guy Verhofstadt rencontrera vraisemblablement le président Kagame.

Devant les juges du tribunal gacaca, qui débattaient de son cas en kinyarwanda, le religieux belge a nié avoir propagé des écrits qui constitueraient une « incitation au génocide », assurant qu'il ne comprenait rien à cette affaire. En effet, à une ou deux reprises, le père Theunis s'était rendu au Rwanda depuis 1994 sans avoir été inquiété et son nom n'a jamais figuré sur les listes des accusés du génocide. De nouveaux éléments auraient-ils été livrés à la justice par des détenus récemment libérés, ou par des témoins comparaissant devant les juridictions gacaca ? On l'ignore encore et le seul grief ouvertement adressé au religieux est d'avoir, avant avril 1994, publié des extraits de la revue Kangura, dirigée par Hassan Ngeze (condamné fin 2003 par le Tribunal pénal international d'Arusha), dans le cadre d'une revue de presse.

L'organisation Reporters sans frontières, dont Guy Theunis avait été le correspondant en 1992-93, s'est déclarée « scandalisée » par les accusations rwandaises, et affirme que cette affaire cache probablement un règlement de comptes politique.

Plusieurs hypothèses pourraient expliquer l'arrestation du religieux belge, la première étant le soupçon (nourri par la sécurité rwandaise) selon lequel à Rome puis au Congo, il aurait eu des contacts avec des militaires hutus que Kigali considère comme des génocidaires, et qui sont mis en demeure de quitter les forêts du Kivu d'ici la fin septembre.

L'autre possibilité est celle d'un règlement de comptes avec l'Eglise catholique et plus largement avec tous les intellectuels, dont de nombreux expatriés, auxquels le Front patriotique rwandais reproche d'avoir entretenu, sinon suscité la haine ethnique et creusé le fossé entre Hutus et Tutsis, une attitude que la nouvelle Constitution, promulguée en 2002, qualifie de divisionniste.

Reste enfin l'expression du déplaisir que ressent Kigali à voir la Belgique demeurer le quartier général des opposants de toute nature, y compris des auteurs du génocide. Les entretiens de MM. De Gucht et Verhofstadt auront lieu dans les deux sens...

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