Kosovo : le rapport de Dick Marty ne repose sur presque rien

n.c.

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Mardi 8 février 2011

Ilir Dugolli Ambassadeur de la République du Kosovo en Belgique

Dans son fameux rapport Traitement inhumain de personnes et trafic illicite d’organes humains au Kosovo, rendu public le 16 décembre 2010, Dick Marty (1) prétend vouloir apporter une contribution à la vérité et à la réconciliation au Kosovo. Qui pourrait s’opposer à pareille intention, incontestablement louable ? Cette idée s’inscrit dans l’air du temps selon laquelle il ne saurait y avoir de réconciliation après guerre sans justice. Ce faisant, Dick Marty s’aligne sur les positions des défenseurs des droits de l’homme et d’une Justice Internationale. Le rapport de Dick Marty a suscité un buzz considérable, alors même que son contenu n’apporte pas d’élément nouveau décisif, par rapport à d’autres publications, notamment le livre de Carla Del Ponte : La traque, les criminels de guerre et moi.

Il a assurément redonné de la vigueur aux opposants de la première heure à l’Indépendance du Kosovo. Sans doute n’est-ce pas un hasard, il arrive à un moment où la République du Kosovo engrangeait quelques succès sur la scène internationale (avec notamment l’avis de la Cour internationale de justice en juillet dernier, « favorable » à l’indépendance du Kosovo) et alors qu’un dialogue se préparait entre le Kosovo et la Serbie, cette dernière étant fortement pressée par l’Union européenne de se tourner vers son avenir européen et de renoncer à son passé nationaliste. Dans le même temps, à travers sa dénonciation de crimes abjects, il cherche à se concilier des faveurs des défenseurs des droits de l’homme et de la justice internationale qui jusqu’alors s’étaient trouvés plutôt du côté des Albanais du Kosovo et qui, en ces circonstances, ne peuvent plus guère donner de la voix.

Comment ce rapport pourrait-il contribuer à autre chose qu’à mettre sur le même plan, dans l’opinion publique internationale, les crimes du régime nationaliste de Milosevic et les crimes supposés de l’Armée de libération du Kosovo (ALK) ?

De cette façon, Dick Marty remet à l’honneur la théorie des deux démons, âprement défendue par les militaires argentins pour diaboliser les forces de gauche qui ont de tout temps lutté contre leur dictature, théorie qui prétend que les crimes commis par les militaires et ceux de l’opposition se valent. Pourtant, lorsque des Commissions Vérité Réconciliation ont enquêté sur ces pages noires de l’histoire argentine, elles ont confirmé que la quasi-totalité des violences politiques avaient été le fait des militaires.

Le caractère abject des accusations portées sur l’ALK peut être comparé aux plaidoiries des militaires argentins. Le rapport de Dick Marty ne repose sur presque rien. Les faits évoqués ont fait l’objet d’enquêtes de la part du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, de la Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (1) et de la Mission Etat de droit de l’UE au Kosovo : enquêtes qui n’ont rien donné. Techniquement, nombreux sont ceux qui doutent de la faisabilité des trafics d’organes évoqués dans le rapport.

Les autorités du Kosovo viennent de montrer que le dévoilement de la vérité ne leur fait pas peur. Elles se sont prononcées pour la mise en place d’une nouvelle enquête internationale et indépendante (la quatrième !).

Gageons qu’à la faveur de cette enquête, le scénario argentin se reproduira. Ainsi, peut-être, sur la base d’une élucidation complète des faits, un processus de réconciliation et de dialogue entre Albanais et Serbes pourra-t-il s’enclencher. Mais assurément, ce n’est pas avec les allégations de Dick Marty que ce processus adviendra. Tout au contraire, le rapport de Dick Marty a retardé le rapprochement des deux parties.

(1) NDLR : Ce rapport dénonce un trafic d’organes conduit, dès 1999, par l’Armée de libération du Kosovo. Il est disponible sur le site de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe : http://assembly.coe.int/ASP/APFeaturesManager/defaultArtSiteVoir.asp?ID=964