Kurdes victimes de l'arme chimique

n.c.

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Mercredi 5 octobre 1988

Kurdes victimes de l'arme chimique:

suspicion et vérité restent dos à dos

Des témoignages, des témoignages nombreux et graves. Mais aucune preuve. Aucune évidence, pour frôler l'anglicisme. Des récits qu'aucune blessure ne confirme, qu'aucun examen impartial n'érige en fait établi. Jusqu'à présent, du moins. L'emploi d'armes chimiques par l'Irak contre les populations du nord de son territoire est décidément une étrange affaire. D'un côté, le flux - indéniable - de réfugiés vers la Turquie. Leurs récits de bombardements, de malaises, de villages soudain privés de vie. Les accusations portées par les Etats-Unis, reprises par de nombreuses nations occidentales indignées.

De l'autre, une succession d'affirmations officielles et de résultats d'enquête, à contre-courant. Le 12 septembre, un communiqué du gouvernement turc précisant qu'aucune victime d'armes chimiques n'avait été recensée par ses services dans les camps de la province orientale. Les termes de cette affirmation furent d'ailleurs transmis quelques jours plus tard par Ankara à la Communauté européenne. Puis, le 22 du même mois, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés reconnaît que la mission qu'il a envoyée auprès des Kurdes réfugiés en Turquie est arrivée à la même conclusion. Tout récemment encore, plusieurs médecins dépêchés par la Croix-Rouge estiment n'avoir pas davantage constaté de symptômes ou d'indices d'attaques aux gaz...

Comment, dès lors, tenter de cerner une vérité sans céder aux deux campagnes en présence - d'accusation et de défense? Plusieurs éléments permettent de redéfinir le contexte de ce dossier. D'abord, l'indéniable horreur des bombardements à l'arme chimique opérés en mars de cette année, par l'Irak, contre des populations kurdes d'un territoire... irakien passé quelque temps plus tôt sous contrôle iranien. Personne n'a oublié ces images d'Halabja, de ces habitants figés par la mort dans leurs gestes quotidiens, de ces adultes prostrés sur des enfants qu'ils ont tenté en vain de protéger.

Il est pourtant dérangeant que ce soient ces images, à nouveau, qui illustrent sur les chaînes de télévision les accusations portées contre l'Irak depuis la fin du mois d'août. Dérangeant mais explicable - dans le chef des journalistes de télévision - par le fait qu'aucune image des victimes de ces bombardements présumés n'a pu - mais dans quel sens du verbe... - être tournée.

Le fait de guerre, l'horrible «fait» est désormais reconnu par Bagdad. Plusieurs mois après, sans doute, mais pour aujourd'hui marquer la différence: dans les forums internationaux, dans les couloirs de l'O.N.U., par ses représentations diplomatiques - notamment à Bruxelles -, l'Irak jure ses grands dieux qu'il n'a plus utilisé les gaz après le cessez-le feu intervenu le 18 août, qu'il s'agissait en mars d'une riposte à l'usage d'armes chimiques par l'Iran. En substance: Bagdad admet Halabja mais nie absolument pour les régions kurdes du nord, insistant sur l'absence de preuve. Et affirme aujourd'hui vouloir respecter tous les termes du droit international et tous les accords portant sur l'interdiction des armes chimiques, y compris le protocole de Genève de 1925.

Dans sa contre-attaque diplomatique, Bagdad ne manque pas de souligner que l'émoi américain, israélien et occidental devant le sort des Kurdes irakiens intervient après le cessez-le-feu avec l'Iran, qu'auparavant ces pays s'inquiétaient beaucoup moins de la puissance militaire irakienne occupée à combattre la république islamique... L'argument politique ne manque pas de pertinence. Mais il pèse bien peu face aux récits des 50.000 réfugiés. Et face à leur seule présence: pourquoi ces Kurdes irakiens ont-ils fui? Ont-ils cédé à une panique née des rumeurs d'une prochaine action militaire contre eux? Ont-ils fui une opération réelle mais de type classique?

Si le gouvernement irakien n'a rien à se reprocher comme il l'assure, il détient le moyen de fournir une réponse à toutes ces interrogations, d'écarter l'ouragan des suspicions: autoriser l'envoi d'une commission internationale indépendante dans le nord du pays. Mais jusqu'ici, Bagdad refuse, arguant de sa souveraineté. Est-ce le bon calcul psychologique et diplomatique?

JEAN-PAUL COLLETTE.