VANOVERBEKE,DIRK
Samedi 26 juillet 2008
« Il n’y a que Jésus-Christ qui ne soit pas venu ici. » Arno, le Bruxellois qui chante les filles du bord de mer, est aussi un Ostendu dans l’âme.
Stylé, le serveur à nœud pap’ prend les commandes, en zappant dans les deux grandes langues nationales. Sur les tables, on déplie indifféremment Le Soir ou De Standaard. Entre deux concerts, Arno, le Bruxellois de la rue Dansaert, aime se détendre sur la reine des plages et y retrouver ses enfants, dans un appartement qu’il possède sur la digue.
« La mer du Nord, c’est une grande piscine avec des bateaux. Mais ne dis jamais cela à un Ostendais, il te tuerait. Un Ostendais, c’est plus chauvin qu’un Anversois ou un Liégeois. D’ailleurs, il suffit de quitter cette ville pour y découvrir une autre langue. Déjà à Bredene, la commune d’à côté, on ne parle pas l’ostendais. L’ostendais, c’est typique d’ici, une sorte de cocktail de mots. »
Arno parle bien de ce qu’il connaît. Il se flatte de son accent ostendais, de connaître l’« ostendu », comme il qualifie ce dialecte que seuls les habitants d’ici pratiquent : « En Flandre, une bouteille, cela se dit “een fles”. Pas à Ostende. Ici, on dit “een bottle”, comme en Angleterre. Ostende, c’était d’abord un village dans la mer. Ce sont les Anglais qui se sont établis ici. Et les premiers pêcheurs venaient, eux, de La Panne. Mon père est né à l’Opex (Oostende Phare Extention, NDLR). Là-bas, il y a un phare entouré de petites maisons de pêcheurs. Dans le temps, on appelait ce quartier d’Ostende “Het negerdorp”, le village des blacks, parce qu’il n’y avait pas d’eau là-bas et que les gens ne se lavaient pas. C’est là que mon père a rencontré ma mère après la guerre. Elle avait un commerce de poissons à la minque. »
Arno ne se lasse pas de raconter Ostende et de rappeler combien Léopold II l’a marquée de son empreinte, métamorphosant le petit village de pêcheurs en capitale estivale de tout le pays : « Ostende, c’est la ville de Léopold II. On découvre les mêmes noms de rue ici qu’à Bruxelles : la place Rogier, la rue de la Loi, la place Marie-José. Avant, les plaques de rue étaient bilingues, ici. On ne parlait pas de la “Wapensplein” mais de la place d’Armes. A Ostende, tout le monde connaît la fameuse place du “Petit Paris”. Quand j’étais petit, il y avait un lycée pour les filles. Les Ostendais l’appellent toujours “Het Lyceum” ou l’“Ecole Moyenne”, en français dans le texte. En ostendais, on utilise toujours des tas d’expression française, comme les “congés payés”. C’est typiquement ostendu. Je me souviens qu’adolescent, dans les années 60, je sortais dans les boîtes de la rue Longue (la Langestraat), on n’y connaissait pas la “pintje”, on y commandait une “chope”. C’est de l’ostendu. C’est une langue qui, pour un non-indigène, peut sembler très agressive. Lorsque deux Ostendais se parlent, un non-Ostendais croit souvent, à tort, qu’ils se disputent. »
« Ici, pour s’intégrer, il faut parler ce dialecte. Ce n’est pas l’AN (l’Algemeen Nederlands). Si tu t’exprimes en bon néerlandais, on te taxera d’étranger, en disant : “Ja mho, ghe ziet ghie nie von hiere” (Oui, mais tu n’es pas d’ici, toi). Je connais des Anglais et des francophones qui parlent ostendais, histoire de s’intégrer et de ne pas se faire traiter “d’aangespoelde”, de naufragé échoué sur le rivage. Comme Jean-Marie Dedecker, par exemple. Ce n’est pas un véritable Ostendais, c’est un aangespoelde. Les nombreux Bruxellois qui habitent ici, aussi, ce sont des “aangespoelde”. Pour devenir ostendais, il faut manier sa langue. Comme James Ensor qui connaissait l’anglais, le français et l’ostendu. »
D’Ensor, contemporain de Léopold II, Arno passe à Constant Permeke et Léon Spilliaert, les grands peintres d’Ostende. Il aime se promener sur la plage, le matin, quand la mer et le sable, dit-il, rejettent leurs odeurs sur la grève. Mais comme les peintres qu’il admire, il est fasciné par la lumière du soleil qui brille sur la mer et que réfléchissent les bancs de sable : « Cela donne à la mer une lumière d’appelblauwzeegroen, de pomme bleu-vert, qu’on ne retrouve qu’ici. »
Chauvin comme un Ostendais, Arno est intarissable quand il évoque ceux y sont passés : « Karl Marx a vécu ici, rue des Sœurs Blanches. Einstein a habité au Coq. Le tsar de Russie y passait ses étés. Un des premiers bâtiments construits par Eiffel, c’était le casino. L’architecte du “The Old Vic” à Londres a construit une copie du même théâtre, ici. Les avant-premières londoniennes, de Joséphine Baker, Maurice Chevalier et de Sarah Bernhardt, se déroulaient ici, au casino. À l’époque des malles Ostende-Douvres, il y avait 24 traversées par jour. Les groupes anglais venaient dans les clubs, avant de se produire outre-Manche. Eric Burdon, fondateur des Animals, était plongeur dans un resto à Ostende avant son premier hit. Il n’y a que Jésus-Christ qui ne soit pas passé ici. »
« C’est quoi, ce bazar ? » Arno s’énerve dès qu’on l’entraîne sur le terrain communautaire. Celui qui ne peut, sans se faire lyncher par ses fans, se produire en concert sans entonner « Putain, putain, c’est vachement bien, on est quand même tous des Européens » en veut à ces politiques qui jouent, comme il dit, avec l’avenir du pays. Il descend en flammes l’idée de Geert Bourgeois, le ministre N-VA, qui a rebaptisé la côte belge en Vlaamse Kust : « C’est de la connerie intégrale. Il n’y a pas un commerçant, ici, qui parle de la Vlaamse Kust. Ils ne sont pas fous, ils n’ont aucune envie de ne plus voir revenir les Wallons ou les Français. Ils ne vont tout de même pas leur parler flamand ou ostendu. C’est débile. Tout le monde vit du tourisme à Ostende et sur toute la côte. On n’a pas besoin de drapeaux flamands ici. Quand je suis en tournée à l’étranger, tout le monde me demande ce qui se passe ici, si la Belgique va connaître une guerre civile. Si ce pays éclate, je demande l’asile politique. On vit dans un des Etats les plus riches du monde, moins peuplé que des villes comme Londres ou Paris. »
Et Arno enfonce le clou : « On voit toujours les mêmes têtes politiques à la télé. Ils ont besoin d’une psychanalyse. Ces types ont surtout un problème avec le pouvoir et avec leur zizi. Est-ce qu’ils ont déjà pensé aux 300.000 Flamands qui viennent tous les jours travailler à Bruxelles ? Quand l’Europe en aura marre de nos bagarres et déménagera ses institutions à Leipzig, on fera quoi ? Non, la Flandre toute seule, ce serait une perte totale. »
Mais Arno, le Bruxellois d’Ostende, préfère évoquer ses vrais plaisirs, comme la cuisine, qu’il connaît bien et qu’il fit même pour Marvin Gaye, à l’époque où le chanteur composait son tube « Sexual Healing » et vivait à Ostende.
L’heure du repas approche. Et ça lui creuse les idées : « Même L’Escoffier recense des plats typiquement ostendais », souligne Arno. « Comme les tomates crevettes à l’ostendaise. On les épluche, on y ajoute de l’huile d’arachide, du poivre et un peu de citron. On laisse mariner au frigo pendant une nuit. Le lendemain, il suffit de les déposer dans une tomate. Sans mayonnaise, surtout. Et les reines d’Ostende, ce sont des huîtres formidables. Et la sole ostendaise ? Avec des crevettes et des moules, dans une sauce au vin blanc, c’est un vieux classique. » Comme la côte… belge ?