L’Amérique du 12 septembre

COUVREUR,DANIEL

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Jeudi 11 août 2011

Livres Comment les attentats de New York ont changé notre vision du futur

entretien

paris

de notre envoyé spécial

Terrorisme : le mot hante l’Amérique depuis 2001. En frappant New York, il a abattu un symbole. La ville et le monde ne s’en sont pas remis. La guerre contre le terrorisme ruine l’Amérique de l’intérieur, endettée par une guerre impossible à gagner. Elle menace ces libertés que l’on ne nourrit plus assez.

Faudra-t-il un jour faire le deuil de la démocratie en même temps que celui de toute l’humanité ? Le romancier américain Russell Banks pose la question dans l’avant-propos du livre 12 Septembre.

A sa suite, des deux côtés de l’Atlantique, le peintre Miles Hyman et le romancier Jérôme Charyn tirent le portrait d’un Manhattan au ciel plombé, île monde de toutes les guerres. Roger Cohen, Jean-Luc Hees et Jul se demandent quel est le vrai visage de l’Amérique, celui de Springsteen ou de Reagan ? Joe Sacco, José Munoz et Carlos Sampayo mettent le nez dans la cuisine intérieure des Etats-Unis pour croquer l’immigrant du futur. La diva Barbara Hendricks rêve d’une planète prête à repartir à la rencontre de l’autre. Plantu, le caricaturiste du Monde, cherche avec le cartooniste Daryl Cagle à comprendre les larmes de la statue de la Liberté ! Il nous raconte comment et pourquoi le 11 septembre a changé le monde.

Comment avez-vous vécu l’attentat contre les tours du WTC ?

Comme un 11 septembre de la pensée. Au moment même, j’ai d’abord vu une tragédie barbare, un conflit entre l’Amérique et les musulmans, sans penser que ce serait un tel choc pour le monde. J’ai vu la vulgarité de l’acte, les vies broyées. Et puis au-delà des terribles drames humains, j’ai vu le WTC de la pensée. Notre manière de voir le monde en a été changée. On s’est mis à ériger des sas de protection de la pensée qui font bip-bip dès qu’on dévie du politiquement correct.

Que s’est-il passé ? L’Amérique s’est refermée sur elle-même, comme une forteresse ?

Un mois après le WTC, un sondage du journal Le Monde sur les musulmans de France a montré que 12 % adhéraient aux thèses de Ben Laden et 25 % à celles de Saddam Hussein mais ce sondage est passé inaperçu. Je me suis rendu compte qu’il fallait dire les choses. Il faut avoir l’audace de s’élever contre les fondamentalistes de tous bords, quelle que soit sa propre religion, que l’on soit juif, agnostique, musulman ou athée. Les rédacteurs en chef ne doivent pas pétocher. Il faut défendre le fait que les journalistes et les dessinateurs puissent penser librement, différemment, pour que demain les citoyens puissent encore l’ouvrir. Voltaire disait qu’il faut tendre la main pour aider à sortir ce qu’on a dans le ventre. On ne doit jamais avoir peur de dire ce que l’on pense. Le dessin de presse sert à ça, à raconter ce que certains n’osent plus dire, sans être inutilement humiliant. Ce que je dis ne vise pas spécifiquement les musulmans.

Dix ans après la catastrophe, les tours ne sont toujours pas reconstruites, comme si la guerre avait été perdue…

Je crois qu’il fallait du temps avant de commencer à imaginer quelque chose sur ce lieu et, surtout, il fallait savoir quelle était la bonne réponse à apporter. Effectivement, ça fait dix ans que les attentats ont eu lieu, mais qu’est-ce que c’est dix ans à l’échelle de l’histoire de l’Amérique ? Ou des fondamentalistes qui raisonnent en millénaires ? Il faut réfléchir au projet en oubliant le temps. L’Amérique a été mutilée. Londres, Madrid, Le Caire ou Marrakech ont suivi. Tout cela nous rappelle qu’il faut réfléchir plus vite que les barbus de toutes les religions. Nous devons garder deux coups d’avance pour éviter de nous faire bouffer par les manipulateurs de tous bords.

Le 11 septembre a aussi changé le regard de l’Amérique sur le reste du monde ?

Les attentats ont sans doute montré qu’il faut savoir écouter et regarder les problèmes du tiers-monde. Je pense qu’en France, la gauche avait contribué à ce changement de regard plus tôt, avant de fricoter comme les autres avec Kadhafi, Saddam ou les dictateurs africains ! Le monde arabe et l’Afrique pouvaient crever. Cette indifférence était choquante de la part de la France comme de l’Amérique.

12 Septembre, l’Amérique d’après, collectif, Casterman, 208 p., 22,50 euros, à paraître le 17 août

enki bilal

Inverser le mouvement

Dans Le Sommeil du monstre de Bilal, un album paru en 1998, des fondamentalistes religieux faisaient sauter une tour à New York. L’auteur avait-il prédit les attentats du WTC ? « J’avais annoncé accidentellement le châtiment obscurantiste sur le monde et j’ai été plongé comme la planète entière, dans un état de sidération. Aujourd’hui, dix ans plus tard, j’ai essayé avec cette couverture de donner un peu d’apaisement. En reprenant ces corps, ces silhouettes qui se jettent dans le vide, j’ai voulu inverser le mouvement, faire remonter tous les protagonistes en apesanteur ».

ils et elles ont écrit

Russell Banks

« Je crois que mon Amérique idéalisée, cette société pluriraciale, pluriethnique, pluriculturelle, existera bien en 2031. Les Blancs seront devenus une minorité visible dans ce pays, comme ils le sont aujourd’hui dans le reste du monde. Et les citoyens américains, à tous les échelons de la société, seront mélangés de toutes les façons possibles sur le plan racial, ethnique et culturel. Et même sur le plan linguistique. »

Miles Hyman et Jérôme Charyn

« L’Amérique est un pays de paradoxes – un pays qui effraie et qui fait rêver à la fois. Certains disent que la liberté est un oiseau qui survole la mer limpide. Moi je dis que c’est aussi un chien qui aboie dans la nuit parce qu’on l’a attaché, parce qu’on n’a pas cru utile de le nourrir. Un chien qui hurle son indignation de toute son âme, quitte à réveiller le pays entier. »

Roger Cohen, Jean-Luc Hees et Jul

« La vision que l’Amérique a d’elle-même a toujours été indissociable d’un sentiment d’invulnérabilité comme si ce vaste territoire qui s’étend d’un océan à l’autre était un sanctuaire. La facilité avec laquelle dix-neuf djihadistes ont abattu les tours jumelles et attaqué le Pentagone a fait voler en éclats ce genre de certitude. L’optimisme pour l’avenir des générations futures est revu à la baisse, de même pour les possibilités d’ascension sociale, composante essentielle du rêve américain. L’Amérique est toujours en quête d’une nouvelle image d’elle-même, d’un nouveau symbole auquel se rallier. Jusqu’à présent, la déroute et la division ont le dessus. »

Joe Sacco, José Munoz et Carlos Sampayo

Dialogue entre Ricardo, cuisinier de la Maison-Blanche, et Julio, immigré argentin. Ricardo : « Je cite de mémoire la Constitution : “Promouvoir le bien-être général et garantir pour nous-mêmes et pour nos descendants, les bénéfices de la liberté” ». Julio : « J’en suis bien conscient, mais ça n’a pas fonctionné, mon ami. Le “nous” n’a fonctionné que pour une minorité. »

Barbara Hendricks

« Quand les citoyens n’ont pas accès à la vérité, cela pose un grand danger pour la démocratie, chez nous et ailleurs. Avant l’information télé en continu, on savait qu’on n’était pas informé sur tout. Maintenant, on fait preuve d’arrogance, on pense tout savoir sur l’autre, alors que ce n’est pas vrai du tout. »

Citations extraites du livre 12 Septembre