L’amiante a tué 160 fois à Kapelle

GUTIERREZ,RICARDO

Page 9

Vendredi 1er mars 2013

Justice Une cartographie inédite des décès

Le document fait froid dans le dos… Pour la première fois, les victimes belges de l’amiante ont pointé sur une carte géographique les décès attribués à la fibre tueuse, aux abords des deux usines Eternit de Kapelle-op-den-Bos, au nord de Bruxelles. Un lugubre recensement opéré dans le cadre du procès en appel de la famille Jonckheere, décimée par l’amiante.

Pierre Jonckheere, ingénieur chez Eternit, est mort d’un mésothéliome, en 1987. Son épouse intentera un procès à la firme, avant de succomber, elle aussi, en 2000, à un cancer de la plèvre, tout comme deux de ses enfants, Pierre-Paul, en 2003, et Stéphane, en 2006. Onze ans après le dépôt de la plainte initiale, le tribunal civil de Bruxelles donnait gain de cause à la famille, dénonçant le « cynisme incroyable avec lequel des connaissances scientifiques ont été balayées par appât du gain ».

Condamnée, en première instance, le 28 novembre 2011, à verser 250.000 euros de dommages et intérêts à la famille Jonckheere, la multinationale Eternit a porté l’affaire en appel. La Cour devrait rouvrir les débats en novembre ou décembre, à Bruxelles.

C’est en préparant son dossier que la famille a eu l’idée de cartographier les décès susceptibles d’être attribués à l’amiante, depuis 1987, selon deux catégories : les victimes d’une contamination professionnelle et les victimes d’une contamination environnementale.

« Pas scientifique,

mais révélateur »

« Au total, avec l’aide d’une amie et de l’abbé Van de Sande, qui est la mémoire du village, nous avons pointé un peu plus de 160 décès qui pouvaient être liés à l’amiante, en 25 ans, commente Eric Jonckheere. Nous présenterons à la cour la liste de toutes ces personnes : beaucoup de travailleurs d’Eternit, mais aussi nombre de voisins des deux implantations de l’usine. »

La firme ne manquera pas de contester la fiabilité du recensement… « Comme elle contestait être responsable du décès de notre mère, jusqu’au jugement du 28 novembre 2011. Ce travail n’a évidemment rien de scientifique, admet Eric Jonckheere, mais il est tout de même révélateur… Que la firme Eternit nous explique le taux de cancers dus à l’amiante, chez les membres de son personnel ; qu’elle nous explique la concentration de victimes contaminées par l’environnement, aux abords des deux unités de production »

En première instance, Eternit plaidait avoir pris les mesures nécessaires pour limiter l’exposition directe des travailleurs aux poussières d’amiante. Le tribunal avait néanmoins relevé le lobbying intense de la firme pour minimiser les dangers de l’amiante, alors que le risque de cancer était établi depuis 1965. La Belgique aura attendu jusqu’au 1er octobre 1998 pour interdire l’amiante.

le chiffre

160

C’est le nombre de décès susceptibles d’être attribués à l’amiante qui ont été recensés par la famille Jonkheere, depuis 1987, aux abords des deux unités de production de la firme Eternit, le long du canal de Charleroi, à Kapelle-op-den-Bos, dans le Brabant flamand. La carte que nous reproduisons ne présente que les décès intervenus à proximité des usines.