L’amiante continue à tuer en silence

VANOVERBEKE,DIRK

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Jeudi 23 juin 2011

Kapelle-op-den-Bos Le cancer fait mourir onze fois plus qu’ailleurs

A Kappelle-op-den-Bos, ils sont nombreux à garder les yeux rivés sur Turin, où vient de reprendre le procès Eternit, le plus important jamais organisé en Europe contre les terribles effets de l’amiante et de ses paillettes tueuses utilisées dans la construction, au cours des années 60 et 70.

Sur le banc des prévenus, sont assis deux des anciens hauts dirigeants du groupe : le milliardaire suisse Stephane Schmodheiny qui en fut propriétaire entre 1973 et 1992 et le baron belge Jean-Louis de Cartier de Marchienne, qui le dirigea de 1966 à 1973. Ils doivent répondre d’homicides volontaires suite à la mort de centaines de personnes exposées l’amiante. Le volet belge du procès est abordé cette semaine. Eternit, les habitants de Kappelle-op-den Bos connaissent. Située le long du canal de Willebroeck, elle employait encore 3000 personnes dans les années 60 et s’était spécialisée dans la production de plaques d’amiante-ciment. A portée de fusil, un peu plus au Nord, à Tisselt, dans l’entité de Willebroek, une seconde usine Eternit produisait, elle, des tubes et des tuyaux en amiante-ciment. Dans ces années-là, Eternit est le poumon économique de Kapelle-op-den-Bos et des villages voisins. L’usine offrait un revenu à de très nombreuses familles et leur premier job de vacances aux étudiants de la région.

Dans la Bormstraat, la rue qui mène au canal, à quelques mètres de l’usine, de nombreuses habitations, toutes propriétés d’Eternit, étaient à l’époque occupées par des ingénieurs, priés par la direction d’habiter à proximité de leur lieu de travail, pour parer à tout problème et surveiller les chaudières.

Maudit terrain de jeu

Parmi ces familles, celle des Jonckeere. Pierre Jonckeere, ingénieur-technicien à Eternit, est décédé en 1987, à l’âge de 60 ans, d’un mésothéliome, une forme de cancer du poumon, mieux connu sous le nom de cancer de l’amiante. Son épouse Françoise Van Noorbeeck qui n’a jamais manipulé d’amiante, est décédée il y a une dizaine d’années, à 59 ans, d’un mésothéliome. Avant sa mort, elle a intenté un procès contre Eternit. Trois de ses cinq fils poursuivent son combat. Depuis son décès, deux autres fils, Pierre-Paul et Stephane ont succombé eux aussi, le premier en 2003, le second en 2009. ils étaient âgés de 43 et 46 ans, à la même maladie. Comme des dizaines d’autres habitants de la commune. Xavier a laissé la présidence de l’association belge des victimes de l’amiante, l’Abeva, créée par sa mère, peu avant sa mort, à son frère Eric. Comme lui, il évoque cette décharge qui se trouvait derrière le jardin de ses parents et qui a servi de terrain de jeu aux jeunes du « Chiro » (le patro flamand), trop heureux de s’égayer dans ces bouts de plaques et de gros tuyaux et dont s’échappaient, comme des flocons de neige à Noël, ces paillettes qui risquent aujourd’hui encore de s’attaquer à leurs poumons et de leur transmettre un cancer dont on ne guérit pas et qui ne vous accorde plus que quelques mois à vivre. Sur l’une de ces décharges transformées par les

enfants en terrains de jeu, Eternit a érigé depuis un hall des sports. « La plupart des gens victimes de l’amiante meurent en silence. Oui, il y a une loi du silence, les gens ne parlent pas, ils ont peur. Eternit reste très présente ici et continue à assurer des salaires à de nombreux habitants. Mais, même si la production d’amiante a cessé, les gens continuent à être exposés. La Belgique est un des pays qui a été le plus grand utilisateur d’amiante. On la retrouvait dans plus de 300 applications, dans l’industrie de l’isolation des maisons bien sûr mais aussi dans l’industrie automobile, pour les embrayages et les plaquettes de frein, par exemple. Aujourd’hui, nombre de maisons construites à la grande époque de l’amiante n’ont pas été rénovées. Et ce mésotholiome peut apparaître de très nombreuses années après l’inhalation des fibres. Certains scientifiques parlent de 20 ans, d’autres vont jusqu’à 40, voire 50 ans. » explique Xavier Jonckeere.

« Le pire reste à venir »

Sonja De Wit est patronne de l’entreprise de pompes funèbres de Kappele-op-den-Bos. Son père a été victime en mars dernier du mésothéliome. « Je ne souhaite plus m’exprimer sur ce thème. Excusez-moi. C’est trop dur. » nous a-t-elle confié, quelques jours après avoir témoigné à l’hebdomadaire Humo, en soulignant qu’à l’apogée de l’amiante, les travailleurs d’Eternit recevaient gratuitement des plaques d’amiante ciment. Ils en recouvraient les murs de leur maison, les utilisaient pour construire des pigeonniers, des cabanes de jardin, des clôtures ou des bacs à fleurs. Ou pour les concasser et les transformer en gravier qu’ils répandaient sur leurs jardins ou entrées de garage.

L’amiante faisait fureur à l’époque : l’incendie de l’Innovation, à Bruxelles, en 1963, avait fait de ces fibres la panacée de l’isolation et de la protection contre le feu. On l’utilisait même pour décorer les sapins de Noël.

Renaat Huysmans est médecin à Kappelle-op-den-Bos : « Le pire reste encore à venir » souligne-t-il. « Après la première vague de décès chez les travailleurs exposés au contact quotidien et direct de l’amiante, de nombreux cancers touchent aujourd’hui des personnes âgées de 35 à 55 ans. » La poussière du diable continue donc à tuer. « La période de latence s’étendra jusqu’en 2020. Ici, le cancer du mésothéliome tue onze fois plus que dans le reste du pays. Dans la Mechelsestraat, la rue commerçante longue de 1,5 kilomètre, une maison sur trois compte une victime de l’amiante. »

Bien sûr, les autorités ont assaini le site et réalisé une série de travaux pour éradiquer les résidus d’amiante. Mais le tueur silencieux continue à sévir à Kappelle-op-den-Bos qui chaque année, à la rentrée de septembre, se souvient. Une balade à vélo dans la commune et les entités voisines est organisée en hommage à Willy Vanderstappen, un homme qui s’est battu pour les victimes de l’amiante. Qui a fini par ’emporter, lui aussi, il y a moins de quatre ans : il était parvenu, quelques années avant sa mort, à créer le fonds de l’amiante, qui accorde une aide financière aux dizaines de personnes terrassées par la poussière du diable.

Repères

L’amiante

Aussi appelé « asbeste », le silicate de magnésium et de calcium a été intégré sous forme de fibres dans nombre de matériaux servant à la construction. Son usage est désormais proscrit. Le groupe belge Eternit a arrêté définitivement sa production d ‘amiante le 1er janvier 2004.

Les maladies

Le temps de latence des maladies généralement attribuées à un contact fréquent avec l’amiante est très long, parfois plusieurs dizaines d’années. On parle ici des plaques pleurales, de l’asbestose et du mésothéliome. Le lien avec le cancer du poumon n’est pas facile à établir.

Les indemnisations

De 2007 à 2010, le Fonds amiante a reconnu 578 victimes du mésothéliome, 481 de l’asbestose. Le cancer du poumon et les plaques pleurales ne sont pas indemnisés.