L’amiante d’Eternit a tué Françoise

GUTIERREZ,RICARDO

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Mardi 29 novembre 2011

Justice Indemnité de 250.000 euros pour la famille d’une riveraine contaminée

C’est une famille décimée qui a obtenu réparation, lundi. Eric Jonckheere a encore du mal à y croire… L’amiante a emporté deux de ses frères, son père et sa mère, Françoise, qui avait porté plainte, en 2000, quelques mois avant son décès.

Le tribunal civil de Bruxelles a rendu son jugement, lundi. Il condamne la société anonyme Eternit à dédommager les héritiers, à hauteur de 250.000 euros.

Eric Jonckheere n’y croit pas encore, car « c’est la première victoire d’une simple famille contre la multinationale Eternit », dit-il.

Une famille qui a eu le « tort » de vivre à proximité de l’usine de béton-amiante de Kapelle-op-den-Bos, au nord de Bruxelles.

Le tribunal a considéré que le cancer de la plèvre qui a tué la victime était bel et bien imputable à une exposition permanente à l’amiante ambiante, jusqu’en 1991. Le juge estime que le droit à la vie et le droit à une vie de famille ont été lésés. Tenant compte du « cynisme incroyable avec lequel des connaissances scientifiques ont été balayées par appât du gain », le jugement condamne donc Eternit à verser 250.000 euros de dédommagement à la famille.

Eric Jonckheere salue le courage d’un tribunal qui « a osé résister au lobby belge de l’amiante… Eternit a minimisé et dissimulé, pendant des années, les dangers de l’amiante pour la santé publique… La famille qui se dissimule derrière l’entreprise (NDLR : les Emsens et les Cartrier de Marchienne) est devenue immensément riche sans avoir un seul moment pensé à la santé de ses travailleurs ».

Eric Jonckheere rappelle que le patron d’Eternit, en 2000, avait proposé à sa mère une indemnisation de 43.000 euros à condition qu’elle renonce à toute poursuite… « Elle a refusé l’argent du silence », dit son fils.

A l’occasion de ce premier procès intenté par une victime environnementale de l’amiante, les experts ont rappelé que l’épidémiologiste Richard Doll a établi dès 1955 le lien de causalité entre l’amiante et le cancer. Dès 1965, le risque était internationalement reconnu. Mais la Belgique, où d’importants intérêts financiers étaient en jeu, attendra le 1er octobre 1998 pour interdire l’amiante…

La firme Eternit avait plaidé que le risque n’était pas si évident et que des mesures de protection avaient été prises, notamment en limitant l’exposition directe des travailleurs aux poussières d’amiante, ou en recourant à une forme d’amiante prétendument moins nuisible. L’avocat de la firme, Johan Verbist, avait également plaidé le dépassement du délai de prescription, estimant que la contamination remontait à la fin des années 50.

Autant d’arguments qui n’ont pas été retenus par le tribunal.

Lundi, la firme a annoncé qu’« il est probable qu’Eternit introduise un appel contre la décision du tribunal ». Eric Jonckheere, qui préside l’Association belge des victimes de l’amiante (Abeva), estime, lui, que le jugement fait d’emblée jurisprudence. Il invite d’autres victimes à « oser affronter EternitJ’espère aussi que la loi belge sera modifiée afin de permettre aux victimes qui obtiennent une indemnisation via la Fonds amiante de défendre aussi leur cause en Justice. A cet égard, je suis tout à fait en phase avec la proposition de loi que dépose la députée Ecolo Muriel Gerkens (NDLR : lire ci-contre). Ce jugement lui donne une justification supplémentaire ».

réaction

Pour Ecolo, les fabricants d’amiante doivent payer

Les députés Ecolo Muriel Gerkens, Kristof Calvo et Thérèse Snoy ont déposé, lundi, une proposition de loi afin de réformer le Fonds amiante, opérationnel depuis le 1er avril 2007.

Concrètement, les écologistes proposent que le fonds couvre aussi les cancers du larynx et du poumon attribuables à l’amiante.

Ils suggèrent aussi que les employeurs condamnés définitivement pour des dégâts occasionnés à la santé de personnes exposées à l’amiante (essentiellement les producteurs et installateurs d’amiante) se voient imposer une cotisation majorée (1 % plutôt que 0,01 %) au Fonds amiante.

Enfin, Ecolo estime qu’on devrait permettre aux victimes qui ont eu recours au Fonds amiante, ou à leurs héritiers, d’attaquer en Justice les entreprises responsables d’une contamination (ce que ne permet pas la législation actuelle).