L’Eglise crée une cellule de soutien aux victimes

GUTIERREZ,RICARDO; Thomaes,Anne; HERMANS,DIDIER

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Jeudi 2 septembre 2010

Pas un mot… Quatre jours après la révélation des conversations du cardinal Danneels avec l’évêque pédophile de Bruges, Roger Vangheluwe, et sa victime (Le Soir de lundi), pas le moindre commentaire de l’archevêque, des évêques, ni du Vatican.

Seul le cardinal s’est manifesté, mercredi, par l’intermédiaire de son avocat, Fernand Keuleneer, resituant les faits dans leur contexte (lire ci-contre)… Godfried Danneels aurait été « piégé », en somme, tant par son ami Vangheluwe, qui l’a entraîné malgré lui dans une « médiation » improvisée, que par la victime, qui a enregistré l’entretien à son insu.

« Nous ne sommes pas en guerre avec la victime, insiste Me Keuleneer. Mais qu’on ne fasse pas dire au cardinal ce qu’il n’a pas dit ». L’avocate de la victime, réagissant sur VTM, n’apprécie pas la mise au point : elle estime que Godfried Danneels ferait mieux de reconnaître qu’il a mal géré sa médiation entre l’abuseur et l’abusé.

1Un groupe de soutien pour les victimes L’Eglise se tait, donc, laissant passer l’orage Danneels… « Le mieux qu’elle ait à faire est de poser un geste à l’intention des familles, des victimes », commente Christian Terras, fondateur du magazine Golias. C’est, de fait, la voie qu’emprunte la conférence épiscopale : elle annoncera, lundi, la structure qui prendra le relais de la défunte Commission Adriaenssens, mise en place par l’Eglise pour assister les victimes d’abus sexuels commis par des prêtres.

La « nouvelle initiative » se veut plus légère, moins formelle : une cellule de soutien, composée d’un avocat, d’un psychologue et d’experts susceptibles d’apporter une aide concrète aux victimes, qui seront immédiatement invitées, le cas échéant, à déposer plainte en justice.

« Cette initiative de l’Eglise, nuance le père jésuite Tommy Scholtès, n’est pas du tout contradictoire avec le projet du député Renaat Landuyt d’instaurer une vaste commission d’enquête nationale, chargée de faire toute la lumière sur la “gestion” des cas d’abus sexuels par l’Eglise et les pouvoirs publics. Que du contraire ! Les deux propositions sont complémentaires ».

2Un malaise pesant chez les catholiques. Les clarifications du cardinal et l’initiative des évêques interviennent alors qu’un malaise profond pèse sur la communauté catholique de Belgique. Parmi les nombreux interlocuteurs que nous avons sollicités, bien peu osent s’exprimer.

Selon nos informations, l’archevêque Léonard, qui avait dénoncé « le silence coupable » de l’Eglise, n’a guère apprécié l’attitude de son prédécesseur (M. Danneels ayant clairement tenté d’éviter l’humiliation d’une démission à son ami Vangheluwe)…

Certains ne se risquent à commenter la démarche du cardinal que sous le sceau de l’anonymat : « Je ne suis guère étonné. Je trouve depuis longtemps – même pendant sa période de gloire – que le cardinal est un homme extrêmement froid, et que sa politique a souvent été plus inspirée par la lâcheté que par le courage ». D’autres sont moins sévères, excusant un homme marqué par les vieilles habitudes, la loi du silence, la primauté de la réputation de l’institution sur l’apaisement des victimes…

3Un message à destination du pape. La réaction du cardinal a aussi vocation à faire écho à Rome, où un clerc n’hésite plus à voir en Danneels « un astre déchu »… Dès mardi soir, une version anglaise de la « clarification » du cardinal circulait chez nos confrères romains. « Nous avons effectivement répercuté l’information au Vatican, admet Fernand Keuleneer, ne serait-ce que pour répondre aux accusations relayées par la presse internationale ».

« J’ai toujours respecté le cardinal et j’ai toujours pensé que c’était un honnête homme, commente le vaticaniste Robert Mickens. Mais la Bible rappelle qu’il est des colosses aux pieds d’argile ».

Pourquoi le cardinal Danneels s’est-il tu si longtemps ?

4 avril 2010

Homélie de Mgr Léonard .

« Par un silence coupable, on a souvent préféré la réputation de certains hommes d’Eglise à l’honneur de ces enfants abusés. »

8 avril

Entrevue Danneels-Vangheluwe-victime.

(Le Soir de lundi). Le cardinal Danneels à la victime : « Vous pourriez aussi demander pardon, et vous repentir. (…) Je ne vois pas quel bien vous tireriez en exposant tout au grand jour, ni pour vous ni pour lui. (…) Justice doit être faite. Mais certaines peines doivent être prononcées publiquement et d’autres à huis clos. (…) C’est extrêmement sévère d’exposer qui que ce soit à s’humilier publiquement. »

23 avril Démission de Vangheluwe.

« J’ai à plusieurs reprises reconnu ma faute envers lui, ainsi qu’envers sa famille, et j’ai demandé pardon. Mais cela ne l’a pas apaisé. Moi non plus », déclare-t-il.

24 avril

Danneels mouillé.

Le curé retraité de Buizingen-Lot, Rik Devillé, connu pour avoir enregistré 300 plaintes pour abus sexuels commis par des prêtres entre 1992 et 1998, parle : « Le cardinal Danneels a reçu cette plainte de ma part. Une plainte très sérieuse… Il savait bien qu’il y avait un problème d’abus sur mineur avec l’évêque de Bruges. »

27 avril

Mgr Harpigny réagit.

« L’Eglise doit assumer et prendre des mesures pour mieux accompagner les prêtres. »

11 mai

Le Pape s’exprime.

« La plus grande persécution de l’Eglise ne vient pas d’ennemis extérieurs mais est née du péché au sein de l’Eglise. »

19 mai

L’Eglise belge demande pardon.

« A toutes les victimes d’abus sexuels nous demandons pardon, tant pour l’agression que pour le traitement inadéquat de celle-ci », écrivent les évêques dans une « lettre pastorale ».

11 juin

Le Pape demande pardon.

« Nous demandons avec insistance pardon à Dieu et aux personnes impliquées, tout en promettant de faire tout ce qui est possible pour que de tels abus ne puissent jamais plus survenir. »

24 juin

Perquisitions au sein de l’Eglise belge.

28 juin

La commission Adriaenssens démissionne.

29 juin

« Danneels se taisait. »

« Il y a dix ans, quand un groupe de victimes d’abus sexuels a demandé un entretien avec le cardinal Danneels, celui-ci a refusé de les croire et d’intervenir contre ces abus au sein de l’Eglise », dit Lieve Janssens, présidente de « Vlaamse werkgroep Mensenrechten in de kerk ».

6 juillet

Audition du cardinal Danneels.

Il n’est pas inculpé.

9 août

Le cardinal savait.

« J’ai entendu parler de ces abus dans les premiers jours du mois d’avril, et de la bouche de Mgr Vangheluwe lui-même », affirme le cardinal Danneels.

10 août

La commission savait.

« Dans sa déclaration, qu’il voulait transmettre à la presse, il y avait une phrase qui concernait les sommes versées. J’ai jugé qu’il valait mieux l’éliminer, par respect pour la vie privée de la victime et pour éviter que cette question d’argent ne fasse l’objet de trop de questions de la presse », explique Peter Adriaenssens.

Eglise : qui décide quoi ?

Eglise : qui décide quoi ?

Seul le pape a autorité sur le cardinal Danneels. Les cardinaux sont « créés » par le pape, qui s’assiste ainsi, pour gérer l’Eglise, d’« hommes remarquables par leur doctrine, leurs mœurs, leur piété et leur prudence dans la conduite des affaires ». Les cardinaux n’ont pas autorité sur les évêques. S’ils sont âgés de moins de 80 ans révolus, ils sont admis au conclave réuni pour élire un nouveau pape.

De même, l’archevêque Léonard, « patron » de l’Eglise catholique belge, et les évêques ne dépendent que du pape : il n’y a pas de lien de subordination entre eux, chacun étant seul maître dans son diocèse.

L’évêque Vangheluwe ne pouvait donc être sanctionné ni par M. Danneels ni par M. Léonard. C’est le nonce apostolique, ambassadeur du Vatican en Belgique, saisi par la demande de démission de l’évêque Vangheluwe, qui a informé le Saint-Office, à Rome. Le pape Benoît XVI a immédiatement accepté sa renonciation à sa charge pour « raisons de santé ou d’empêchement grave ». Le pape pourrait prendre une sanction plus sévère (jusqu’à défroquer l’évêque), sur base de son comportement indigne.