L’étonnante carrière d’une artiste des vitrines

LEGRAND,DOMINIQUE

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Jeudi 5 juillet 2012

exposition Louise Bouquiaux fut l’étalagiste des sixties

Des chevaliers en armure, une écolière bien sage, un paon, des chameaux, des enfants qui se disputent un aspirateur, et ce débonnaire pêcheur aux nouveautés : grille-pain, cafetière électrique, tout ce qui arrivait des Etats-Unis pour combler la ménagère des années d’après guerre. « Ce mannequin-là, c’est le portrait de mon père, un pêcheur du dimanche, se souvient Louise Bouquiaux, plus de 90 printemps et un sourire coquin. J’ai même emprunté sa pipe, sa casquette, ses vêtements ! »

Louise Bouquiaux aurait pu rester couturière puisqu’elle avait appris à faire des ourlets. Par quel hasard retrouve-t-on cette pétulante demoiselle en reine des étalages dans la Belgique des Golden Sixties, créant les mannequins, les décors et même le slogan piquant ? C’est l’histoire enchantée que raconte la Bibliotheca Wittockiana.

Pour échapper au travail obligatoire imposé pendant la guerre par les Allemands, son père décide qu’elle poursuivra sa scolarité et l’oriente vers des études professionnelles, à l’école de la place Fernand Coq, à Bruxelles. Elle s’inscrit en confection et dessin de silhouette. « Un jour, une amie me dit : “ Toi tu devrais aller à La Cambre ! ”, se souvient-elle. Je ne savais même pas ce que c’était, La Cambre. De 1946 à 1950, j’ai suivi les cours de Joris Minne (publicité), Lucien De Roeck (typographie), Lou Bertot (étalage). »

Encore faut-il trouver un travail. « Ma tante lisait Le Soir. Elle a repéré une annonce où l’on demandait une étalagiste chez Universal Ménager et Universal Electric, deux grands magasins installés face à face chaussée d’Ixelles. J’y vais avec mes dessins sous le bras et ils m’engagent tout de suite ! » Encore étonnée, elle raconte comment le style Louise Bouquiaux est né : « J’avais une fine taille. Je stylisais tous mes mannequins. »

Aux cimaises, des photographies heureusement prises par son frère à chaque étalage restituent cet art de l’éphémère. « J’aimais les lignes élancées, poursuit Louise Bouquiaux, leur répétition qui accentue l’expression, que ce soit deux amoureux qui s’élancent l’un vers l’autre ou des enfants qui se disputent l’aspirateur à coups de bâton. »

Taille en dé à coudre, visage rond piqué d’un petit nez, bras en arabesque, les mannequins de Louise Bouquiaux valsaient tous les mois… à la poubelle. « À l’époque, reprend son époux, August Kulche qui expose de son côté ses magnifiques reliures inspirées des graphismes de son épouse, on n’allait pas beaucoup en ville en voiture. On marchait, on regardait les étalages, surtout ceux de Noël. Les magasins devaient changer leur étalage très souvent pour capter l’attention, puis tout était détruit. On était en plein boum de tous les appareils ménagers venant des Etats-Unis pour que la bonne ménagère belge garde le sourire, même en passant l’aspirateur. »

Elle met en scène l’air du temps. Le plus souvent, ses décors sont réalisés dans le jardin ou sa cuisine : « A la maison, il y avait un désordre épouvantable ! », sourit-elle. Elle poursuit sa carrière d’étalagiste pour Electrolux, IBM, Fabelta, les Tissus Gamy. En 1958, elle ne pouvait rater l’Exposition universelle : « J’éprouve beaucoup de nostalgie pour cette époque. J’ai réalisé 28 mannequins grandeur nature pour le stand de l’énergie électrique. Elles étaient comme des fées, en collant. Les organisateurs ont trouvé cela indécent et j’ai dû ajouter un petit tablier. Quelle bêtise ! »

Un traîneau de Père Noël de neuf mètres de long ne lui fait pas peur. La technique demeure toujours la même : un patron, le découpage du bois, de la frigolite, la mise en volume et en couleur. On retrouve notre étalagiste dans les vitrines du journal Le Soir, rue Royale. En 66, elle réalise un décor pour le Bal des Débutantes, un autre avec des lions majestueux ! Pour un autre client, c’est le piano de la Malibran qui sort du Musée des Instruments de Musique et figure dans l’étalage d’un couturier…

Nouveau coup de chance : elle enseigne ses secrets d’étalagiste dans une école de Saint-Ghislain, puis à l’Institut Bischoffsheim, à Bruxelles. « Je me levais à 5 heures du matin pour filer à la gare et commencer mon cours à 8 h 30 puis je galopais encore à la gare pour apprendre la peinture à l’huile à Charleroi ! »

Des affiches réalisées à La Cambre concrétisent cet amour de la ligne en coup de fouet : « Greta Garbo est ma préférée, reconnaît-elle. Je l’ai exécutée dans ma cuisine. Comme j’avais un morceau de papier bleu, elle a un visage bleu. » Tout simplement.

Bibliotheca Wittockiana, 23 rue du Bemel, 1150-Bruxelles, jusqu’au 2 septembre. www.wittockiana.org.