L’identité, née des industries

n.c.

Page 10

Vendredi 5 octobre 2007

Série Voyage au Centre de nulle part (IV)

La tradition du carnaval est très forte dans le Centre. Au point d’occulter d’autres aspects de la culture régionale.

Centritudes ! Ce terme, qui fait référence au concept de « négritude » exprimé par Léopold Sédar Senghor, est utilisé pour exprimer l’appartenance culturelle à la région du Centre. Mais cette identité n’est pas aussi évidente à Braine-le-Comte et Soignies qu’à La Louvière ou Morlanwelz.

Le concept même de « Région du Centre » est né d’une volonté socio-économique. En 1832, les douze communes « historiques » se lient pour faire le poids face aux bassins charbonniers du Borinage et du pays de Charleroi. Autour des châssis à molette, la population s’agrandit. À l’image de La Louvière, ville-champignon, les industries prospèrent et attirent bientôt une main-d’œuvre flamande et luxembourgeoise, avant de s’étendre, au XXe siècle aux Polonais et aux Italiens.

Elle s’établit dans des cités et dans des carrés où une vie sociale et culturelle se développe. Les patrons y contribuent. Le premier théâtre de La Louvière apparaît vers 1882 dans une construction appartenant à la famille Boël. À Morlanwelz, les Warocqué imaginent un plateau dédié à l’enseignement. Ce paternalisme est, selon Christel Deliège (directrice du Musée du Masque et anthropologue), un partage de culture où chacun a su prendre sa place.

Le folklore fédère cette population plurielle. Les « étrangers » y contribuent, à l’instar de Jean-Hubert Jongen qui, arrivé de sa Hollande natale pour travailler à la faïencerie louviéroise, figure parmi les fondateurs de la société carnavalesque des « Boute-en-Train », en 1891. De Binche à La Louvière, de Manage à Houdeng, tout le monde se retrouve autour du gille… et du wallon. Un patois compréhensible par tous, à mi-chemin entre le picard borain et le wallon de Charleroi, qui sera adopté et même « adapté » par les nouveaux arrivants.

Cette terre chamarrée et marquée par la laïcité – la ville de La Louvière se bâtit sur des terres confisquées à l’abbaye d’Aulne lors de la Révolution – voit apparaître des courants artistiques d’envergure mondiale. Ainsi le surréalisme a trouvé à La Louvière une terre d’accueil, proposant des expositions avant-gardistes de Magritte, Dali, Ernst, Miro ou Picasso. Ce mouvement a aussi vu émerger de grands artistes locaux, comme les auteurs Achille Chavée, André Balthazar et le sculpteur Pol Bury. Le dramaturge Jean Louvet et, plus récemment, le chorégraphe Franco Dragone ont pris le relais, laissant dire au journaliste flamand Guido Fonteyn que « la culture devrait être l’un des piliers du redéploiement de la région ».

Peut-on dès lors parler d’identité culturelle commune à toute la zone ? La réponse n’est pas si évidente. Le métissage qui s’est opéré autour des charbonnages et des industries, n’a pu trouver sa place dans des cités comme Braine-le-Comte, Soignies ou Ecaussinnes, déjà façonnées par une histoire plus ancienne. Pourtant, cette zone connaît, elle aussi, un essor industriel grâce à la pierre bleue et la gobeleterie Durobor. « L’identité culturelle qui se ressent dans l’ancien bassin minier ne se vit pas de la même façon selon l’endroit de l’entité sonégienne où l’on se trouve, explique Pierre Duquesne, animateur-directeur du centre culturel de Soignies, Casteau se tourne plus vers Mons, alors que Naast est plus proche de La Louvière et possède d’ailleurs un carnaval. »

Le député-bourgmestre de Braine-le-Comte, Jean-Jacques Flahaux (MR), va même plus loin. Pour lui, il est inutile de mettre en exergue des frontières qui n’existent pas : « De l’immigration que la Région du Centre a connue, c’est l’ouverture à l’autre et sur le monde qu’il est important de mettre en évidence. Inutile de s’enfermer sur soi-même en se cherchant une identité “localiste”. » Les traditions et le folklore arborent pourtant des différences notables, selon que l’on arpente le nord ou le sud de la région.

Et même : entourée par les charbonnages, Binche ne s’est pas développée de la même manière que ses voisines. À l’intérieur de ses remparts, la cité du gille se suffit à elle-même, avec ses industries de textile et ses dentellières. « Alors que la région du Centre baigne dans la multiculturalité, le Binchois a développé ce sentiment d’être unique dans une ville où il n’y a eu pendant longtemps que très peu de mobilité sociale, affective ou culturelle, observe Christel Deliège, directrice du Musée du masque et anthropologue, on peut constater que Binche a mis en place une stratégie de protection par rapport aux autres villes qui ont voulu imiter son carnaval et a vu foisonner bon nombre d’artistes et artisans du carnaval. » Et pourtant, malgré cette autarcie, l’industrie traditionnelle binchoise n’a pu survivre que grâce à « l’expansion culturelle » du gille. Là où l’union économique n’est pas parvenue à créer une identité culturelle, la culture commune a généré une solidarité économique durable. Des artisans vivent toujours du carnaval. Mais plus uniquement de celui de Binche.

Plurielle et mouvante, l’identité culturelle du Centre continuera à dépendre de la volonté de ses habitants de nourrir ce sentiment d’appartenance. Mais également de la capacité qu’ils auront à cultiver les synergies et l’ouverture à l’autre. Un peu à l’image du mensuel wallon El Mouchon d’Aulnia qui s’est, récemment, associé aux revues montoises et carolos. « Nous devons être fiers de nos richesses et de nos différences et les mettre en évidence, confie Christian Quinet, président des Scriveus du Centre. Mais c’est l’ouverture à l’autre et le développement des synergies, dans le respect de nos spécificités, qui feront l’avenir de cette région. »

Vous avez un avis sur le Centre ? Réagissez en nous adressant un courriel à l’adresse : redaction.charleroi@lesoir.be.

Demain : Conclusions