L’interview à 25.000 euros d’amende
COLJON,THIERRY; COUVREUR,DANIEL; BRADFER,FABIENNE
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Samedi 12 avril 2008
Musique Débat autour de la promotion du nouvel album de dEUS
Universal vient de nous en fournir un exemple extrême en créant un « contrat d’embargo » pour l’interview de dEUS, faisant planer la menace d’une sanction de 25.000 euros sur le journaliste qui ne respecterait pas les consignes. Lundi dernier, en effet, les journalistes venus interviewer Tom Barman, le chanteur de dEUS, à l’occasion de la prochaine sortie du nouvel album du groupe, ont été sommés de signer le « contrat » que nous reproduisons en page 3, dans son intégralité.
« dEUS est l’un des plus grands groupes belges, se justifie Niels Dierckx, directeur marketing chez Universal Belgium. Il y a trois ans, pour la sortie de l’album précédent de dEUS, nous avions demandé aux journalistes de respecter un embargo, mais certains ne s’y sont pas tenus et ont publié les interviews bien avant. Cette fois-ci, nous n’avons pas voulu prendre de risques. »
Chez Universal, on reconnaît que la pratique est nouvelle dans l’industrie de la musique, tout en assurant qu’elle existe ailleurs, en cinéma notamment. « Sans sanction, un contrat est inutile. C’est pourquoi nous avons ajouté cette menace d’astreinte, fixée à 25.000 euros, pour éviter la guerre entre les journalistes qui veulent tous être les premiers à publier. Impossible de leur faire confiance », explique Niels Dierckx.
Avant de donner ces interviews en Belgique, Tom Barman avait déjà rencontré la presse internationale et française pour promouvoir l’album des Anversois qui sort ce vendredi 18 avril. Le 12 mars, Les Inrocks, par exemple, proposaient une interview de Tom Barman et des extraits de Vantage point sur le MySpace du groupe. De Morgen révélera un peu plus tard – à la grande fureur d’Universal – que le site espagnol du brasseur Heineken proposait même, avant la sortie et pour pas un sou, l’écoute intégrale de l’album.
« On gère les choses différemment en Belgique, où dEUS n’a pas le même statut que dans le reste de l’Europe. En France ou en Hollande, il faut chauffer le public à l’avance pour assurer le succès. Par ailleurs, nous n’avons pas de presse musicale spécialisée comme Les Inrocks », nous déclare Niels Dierckx .
En réalité, la clause de 25.000 euros n’est qu’un exemple (lire ci-contre) de la dérive consistant pour une firme de disques, un management, un artiste, à considérer le journaliste comme un intermédiaire chargé de faire la promotion d’un produit.
« Pour nous, il est commercialement important que la communication soit groupée, afin d’assurer un maximum de visibilité à la sortie du disque, comme on le fait pour un film », confirme Niels Dierckx.
L’association des journalistes professionnels (AGJPB) estime qu’il aurait fallu « un boycottage collectif » de l’interview, dont elle dénonce « les conditions insupportables ». « Un embargo peut se comprendre dans un contexte économique, quand une entreprise donne une information aux journalistes avant l’assemblée générale des actionnaires pour qu’ils aient le temps de préparer le dossier, commente Martine Simonis, secrétaire nationale de l’AGJPB. Mais l’embargo doit être clair, motivé et justifié, ce qui me semble ne pas être le cas ici. »
Elle en conclut que si un média venait à violer l’embargo en guise de protestation, « cela aurait le mérite de lancer le débat sur le fond ». C’est ce que nous avons choisi de faire. Universal poursuivra-t-il Le Soir ? « J’espère que l’embargo sera respecté, nous dit Niels Dierckx. Le but de ce contrat n’est pas de punir. »
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Le contrat de la démesure
« Interdire à un journaliste de parler ou d’écrire quelque chose avant une date convenue est une forme de censure, explique l’avocat bruxellois. Le forcer à signer un document dans lequel il s’engage à respecter un embargo sur la publication d’une information est une pression intolérable. En présentant ce “contrat d’embargo” comme la condition préalable de l’interview, on crée ce que l’on appelle en termes juridiques un vice de consentement. Autrement dit : c’est ça ou rien ! »
Universal peut opposer à cet argumentaire que l’artiste a droit, lui aussi, à sa liberté d’expression et qu’il peut choisir d’accorder ou non une interview.
Et comme il est difficile d’en accorder à tous les journalistes en même temps, il peut convenir d’un embargo pour créer un sentiment d’égalité entre l’ensemble des médias. L’embargo devient, dans ce cas, la contrepartie au fait que l’artiste pourrait refuser l’interview et la condition qu’il met pour l’accepter. Mais le caractère choquant du « contrat d’embargo » d’Universal est ailleurs, selon Alain Berenboom.
« Ce n’est pas la pratique de l’embargo qui pose problème, mais bien sa formulation écrite et surtout la clause pénale glissée par Universal. En menaçant le journaliste de “25.000 euros de frais de dédommagements”, Universal a presque intérêt à ce que les journaux violent le contrat et publient l’interview avant la date prévue, puisque cela lui rapporterait davantage d’argent que la vente des disques. Cette clause pénale est une première totalement démentielle. Elle revêt un aspect spéculatif inédit. »
Quel est l’intérêt pour Universal de fixer des conditions d’interviews aussi abracadabrantesques ? La clause de 25.000 euros vise simplement à lier le juge en cas de viol de l’embargo. « Il s’agit de “prouver” au juge, par avance, le préjudice subi. Universal entend éviter ainsi que le juge se limite à condamner le journaliste à un euro symbolique de dommages et intérêts en cas de procès. Le juge est tenu par le montant d’indemnités fixé entre les parties, sauf si la somme est “contraire aux bonnes mœurs et à l’ordre public”. Ce qui signifie en clair que si la somme est démesurée, le juge n’est pas obligé d’en tenir compte. Je pense que c’est évident dans ce cas précis. »
En publiant malgré tout l’interview, au nom du droit à la liberté d’expression, Le Soir court donc le danger d’être condamné ? Pour l’avocat, le risque existe. Il estime cependant qu’il faut le courir : « Ce geste fort est la seule manière de dénoncer clairement les démesures de ce “contrat d’embargo” mis au point par Universal ».
La difficulté d’informer
Voilà qui réduit les frais de fonctionnement des firmes, qui ne doivent plus envoyer CD, bios, photos, etc. À charge pour les médias de remédier aux problèmes rencontrés.
Les artistes sont de plus en plus exigeants. Mike Oldfield refuse ainsi que le mot « pourquoi » se trouve dans les questions (autant en rire), Raphael refuse qu’on évoque sa vie privée (« Sinon il pourra se montrer agressif »). Julian Lennon refuse de parler de son père. Maria Bethania exige que le journaliste soit habillé de blanc (pour des raisons de religion candomblé) et qu’il enregistre l’interview. Mylène Farmer refuse la présence d’un enregistreur (« Je n’aime pas ne pas savoir où va ma voix », nous a-t-elle dit). Renaud exige de relire un papier avant parution. Le manager d’Etienne Daho exige de voir les photos prises par les photographes aux concerts et de faire lui-même le tri. Aux concerts de Mylène Farmer, seul le photographe Claude Gassian est autorisé. Il n’existe pas de places gratuites pour les médias aux concerts de Neil Young. Il faudrait un livre pour citer toutes les anecdotes concernant tant d’artistes… par ailleurs intéressants. Il nous est déjà arrivé de devoir envoyer par mail les questions. Pour une interview ou une conférence de presse qui ne se déroule pas à Pékin !
La conférence de presse des Spice Girls où seuls des enfants pouvaient poser les questions, était au moins un concept drôle. Mais de plus en plus souvent, un « cerbère » assiste aux interviews et intervient si la discussion dérape. Tel attaché de presse se plaindra de la parution trop hâtive d’un article, tel autre de la parution trop tardive du papier. Ou alors, ce n’est pas la bonne photo - comprenez pas celle rappelant la pochette du disque -. Ou alors, on n’a pas fait suffisamment parler l’artiste sur son disque. On n’obéit pas à ces diktats ? On est alors puni par le jeu de la concurrence : « Si c’est comme ça, tu n’auras pas l’interview d’Untel. » Il nous est arrivé dans les années 80 de boycotter une firme. Celle-ci a demandé à renouer après quelques mois de ce régime. On peut toujours rêver en pensant qu’ils ont réfléchi à un détail : en punissant un média, c’est le consommateur de musique qu’on sanctionne… Et il n’est pas si bête que certains le croient.
L’avis d’un grand manager
dEUS va bien, Tom aussi : il nous en parle
Et en plus, c’est un bon disque
Toute cette affaire ne nous ôte pas le désir de publier la critique du disque.
Notre rôle reste celui d’informer…
Vantage Point, cinquième album studio du groupe, est plus extraverti et moins sombre que le précédent Pocket Revolution. Énergique mais pop.
Avec beaucoup de voix (du groupe, de chanteuses, de Karin de The Knife, de Guy d’Elbow…), de guitares étincelantes et de rythmes denses, des mélodies craquantes à souhait. La production de Dave McKracken (Depeche Mode, Faithless…) est très aérée.
Ce disque est aussi le plus ouvert ; le plus accessible, sans doute. Tout en restant fondamentalement rock, foncièrement dEUS.
C’est aussi la première fois que Tom Barman s’efface derrière son groupe. Ce nouvel album, on ne se lasse pas de l’écouter.
Le dessin de la pochette est signé par l’artiste et cinéaste gantois Michael Borremans.
Et le clip du single, très entraînant, « The architect », par trois réalisateurs : Arnaud Delord, Caleb Krivoshey et Frank Seiler.
Là aussi, c’est le groupe qui est mis en avant.
Ceci était la critique du disque de dEUS. Car on a pu écouter ce disque avant l’interview. Encore bien.
Vantage Point dEUS Universal. Sortie le 18 avril.
Vantage Point
dEUS
Universal.
Sortie le 18 avril.
Le cinéma tourne fou
Utopie absolue. Dans une ère du tout-au-profit, le cinéma est devenu de plus en plus affaire d’industrie au point de trop souvent nier l’art.
En quoi le nombre d’entrées d’un film peut-il renseigner sur sa nature et sa qualité ? Ceux qui se posent la question ne sont pas dans le bon camp. Celui des marketing managers dont l’un des objectifs majeurs est de maquiller le matraquage promotionnel en information. Pour cela, les distributeurs et leurs attachés de presse (surtout des majors américaines) doivent couler les journalistes dans un moule commun afin de relayer avec efficacité le discours majoritaire, la qualité des articles n’ayant pas d’importance. Et gare à celui ou celle qui n’accepte pas leurs diktats. La menace d’une grève de pub est brandie. Le boycott des futures « nominations » aux interviews aussi. Comme lorsque nous avions refusé de rencontrer une star anglaise de passage à Bruxelles pour une mauvaise comédie.
Et quand tout va bien, on est régulièrement confronté au chantage à la couverture, à l’espace. « On vous donne l’interview si on a la couverture du Mad, la Une du Soir, au moins deux articles parce que le sujet le vaut bien. » Répondre qu’on veut d’abord voir le film fait froncer les sourcils et vous propulse illico sur la liste noire des indisciplinés, à mâter sinon à éviter. Avant certaines interviews comme celle de Tom Cruise, Uma Thurman, Harrison Ford ou Harry Potter entre autres, il faut signer que l’entretien sera publié dans le cadre exclusif de la sortie du film. D’autres comme Johnny Depp, Ethan Hawke ou Halle Berry font préciser, en prélude à leur conférence de presse, qu’aucune question ne doit toucher leur vie privée. Certains comme Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, Kristin Scott-Thomas, Jeanne Moreau demandent à relire l’entretien. D’autres, comme Jean-Claude Van Damme récemment, exigent les questions à l’avance. Luc Besson ne montre plus ses films à la presse française, ou alors une semaine après leur sortie. Dans les grands festivals, plus question de revendiquer un tête-à-tête. Dans le meilleur des cas, on est quelques journalistes autour d’une table. Prêts à se farcir toute la distribution – 20 minutes chrono par artiste – pour obtenir aussi la vedette. Dans les cas critiques, on vous troque un
petit groupe en salle de conférence de presse avec de plates excuses comme ce fut le cas pour Astérix. Certains distributeurs proposent même des interviews clé sur porte, libres de droits, et évidemment formatées depuis Hollywood.
Les entraves au métier ne s’arrêtent pas là. On vous invite sur un tournage mais vous ne pouvez rien publier avant la sortie du film. La plupart des vedettes, qu’elles soient américaines ou françaises, refusent que le journaliste soit accompagné d’un photographe maison et imposent des photos d’agence. Comme le fit il y a quelques mois Kristin Scott-Thomas qui ne nous accorda un entretien qu’à la condition, non négociable, qu’on publie une photo réalisée par Bettina Rheims dont le prix n’avait rien de démocratique.
Dernièrement, une attachée de presse parlait de son « client » et plus du « distributeur », du « produit » et plus de « film ». Sans états d’âme artistiques. Juste une logique commerciale. Il y a bien quelque chose de pourri au royaume du 7e art. Mais comme le monde du cinéma tourne fou sur lui-même, qu’en vingt ans les sorties ont doublé, qu’une promo chasse l’autre, que de nouveaux cinéastes et acteurs émergent de par le monde, les raisons de s’obstiner existent. Alors, on s’obstine.
On n’est pas là pour faire la pub d’un film
Commentaire
« Opinion personnelle et indépendante »… Avec quoi vient-on ?! Non, Mesdames, Messieurs, nous ne sommes pas là pour faire la pub d’un film mais pour informer, critiquer, nuancer, remettre en perspective, élargir le débat. En totale liberté et indépendance. Arrêtez de nous prendre pour des pions sur votre échiquier marketing. Arrêtez de nous jouer les uns contre les autres alors que, quoi qu’il arrive, tout finit par se savoir. Dans votre monde, les journalistes doivent taper en rythme sur le même tambour, aseptisant leur avis, se vidant de leur substance. Avec sourire et bonne humeur. Mais vous avez tout faux. Et ceux qui sont différents feront la différence !
De plus, une interview refusée ici est accordée là-bas. Un embargo respecté là est transgressé ici. Sans parler d’internet, qui vient brouiller à l’envi vos diktats.
Dans cette guerre d’influence, les Américains ont la palme d’or. Sans doute parce que tout, aux Etats-Unis, est régi par les avocats ; cela fait partie de leur culture. Les Français, eux, sont encore amateurs à ce niveau, même si certains producteurs singent de loin leurs confrères d’outre-Atlantique comme Luc Besson, Mathieu Kassovitz ou Thomas Langmann. En Belgique, si certains producteurs ont parfois une attitude interventionniste auprès des journalistes ayant osé critiquer leur film, si certains réalisateurs se prennent pour des divas et snobent l’un ou l’autre confrère, la plupart de nos artistes échappent à ce rapport de force. Le temps du mépris n’est pas encore venu. Au nom d’une passion commune : le cinéma.
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