L’Orange bleue en zone de turbulences

BELGA; BOUILLON,PIERRE; COPPI,DAVID

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Vendredi 27 juillet 2007

Les négociations visant à former une coalition fédérale Orange bleue sont-elles entrées dans une « dynamique négative » ? Le sentiment vient des rangs démocrates chrétiens. Les gaffes du formateur Yves Leterme, des relations à couteaux tirés entre MR et CDH, une confiance ébranlée par des déclarations hâtives au sujet d’un accord fiscal, sans parler du communautaire : tout contribue à rendre l’atmosphère lourde.

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L’IPP baissera, la tension baisse

Politique Les négociateurs de l’Orange bleue ont rengainé jeudi matin

L’impôt diminuera. On s’est accordé là-dessus. Reste à fixer le tempo, les bénéficiaires et l’ampleur. Autant dire…

Mercredi soir, la journée s’achevait sur un psychodrame. La pâte est retombée jeudi. Avec un accord à la clé : oui, la prochaine majorité Orange bleue engagera bien cette réforme fiscale à laquelle tiennent tant les libéraux.

Mais, d’abord, que s’est-il passé au juste mercredi ?

1. En journée, on s’accroche. Le VLD veut une réforme fiscale importante et générale (tous les revenus doivent en profiter). Le CD&V réplique que le budget de l’Etat interdit d’y songer : le déficit est lourd, ce que les libéraux contestent. Le ton monte.

2. Les heurts VLD/CD&V s’étant fait entendre jusqu’aux grilles de Val Duchesse, le formateur Yves Leterme (CD&V), le soir, se laisse accrocher par la presse et tente d’imposer l’idée que la négociation, paisible, avance. Pour donner de la chair à son propos, il annonce un accord sur le projet d’alléger l’IPP.

3. Entendant Leterme, les libéraux embraient – Didier Reynders (MR) se réjouit publiquement d’avoir engrangé l’idée d’une réforme fiscale qu’il souhaite d’ampleur « significative. »

4. A 21 heures, Joëlle Milquet (CDH) diffuse un communiqué pour démentir tout accord.

Qui disait vrai ? Tout le monde était (un peu) à côté. Pour faire bonne figure, Leterme s’est servi devant la presse d’une évidence. Oui, bien sûr, l’IPP sera allégé : les quatre partis veulent une action sur les bas revenus. Mais au-delà, on diverge – les libéraux pensent qu’une réforme fiscale générale est possible, les centristes en doutent (CD&V) ou n’en veulent pas (CDH). Et Milquet dit vrai : si réforme fiscale il y a, tout reste à dire sur le tempo (quand, cette réforme fiscale ?), l’ampleur (combien, les réductions ?) et les bénéficiaires (quels revenus en profiteront-ils ?).

Jeudi matin, au prix de 4 heures de discussions (dont une « explication franche » entre Leterme et Milquet), les partenaires se sont alignés sur un texte : « Il y a un accord sur le principe de diminutions de l’IPP, dont, évidemment, les objectifs, les techniques et le ciblage doivent encore être déterminés, notamment sur base des conclusions du groupe de travail. Ce groupe examinera ces différents scénarios et leur impact budgétaire. En cas d’accord sur les modalités, ces décisions seront garanties dès le début de la législature. » On précise qu’un « accord sur des parties séparées dépend d’un accord sur la totalité de l’accord de gouvernement. »

Cet armistice est une façade.

Le texte ne tranche rien. Les libéraux peuvent continuer à plaider une diminution générale de l’IPP (c’est la version linéaire du VLD, le MR parlant d’une réforme phasée dans le temps avec, au préalable, des allégements sur les petits/moyens revenus). CD&V et CDH soulignent, eux, que le texte ne parle pas d’« une » diminution de l’IPP. Mais de « diminutions ». Ce pluriel signalerait que la réforme fiscale sera bien « ciblée » sur certains revenus, pas tous. Sous-entendu : on visera les bas revenus.

Au-delà d’un « plus petit commun dénominateur » (neutraliser les pièges à l’emploi en relevant le net des bas revenus), les positions restent divergentes – le seul vrai acquit étant l’idée que la réforme fiscale, quelle que soit son ampleur, agirait dès 2008. C’est d’autant plus vrai que les centristes n’ont toujours pas leurs apaisements sur les marges de manœuvre budgétaires – qui, bien sûr, conditionneront l’ampleur de la réforme fiscale.

De ce que l’on sait, le groupe de travail a désormais établi le déficit 2007 à 1,9387 milliard d’euros. Et ce trou pourrait s’élargir d’un gros milliard encore si l’on n’exécute pas diverses opérations « one-shot » décidées par le gouvernement Verhofstadt, mais qu’avaient critiqué les… centristes – la vente de bâtiments (600 millions) et la reprise de fonds de pension (500 millions).

Un accord reste à trouver à ce propos. Il conditionnera le débat fiscal. En attendant, les négociateurs, jeudi, ont avancé dans le chapitre emploi. En parallèle, Leterme a engagé des contacts bilatéraux avec les présidents de parti pour aborder le volet institutionnel. Il a surtout été question de la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde – Leterme parle de déposer un projet de loi « au plus tard au début de la session parlementaire 2007-2008 ». Rien n’a filtré des entretiens d’hier. Le différend semble toujours entier, le cartel CD&V/N-VA exigeant toujours, semble-t-il, une scission sans compensation pour les francophones.

Ce vendredi, Leterme se rendra au Palais pour faire rapport au Roi sur l’avancement des travaux. On notera que les délégations de négociateurs ont été renforcées jeudi, passant de 3 à 4 unités. Au CDH, c’est Jean-Jacques Viseur qui est entré dans la danse. Au MR, c’est Armand De Decker.

Orange bleue : la « dynamique négative »

Analyse

Le micmac mercredi soir et jeudi matin autour du vrai-faux accord fiscal (lire ci-dessus) ; Joëlle Milquet qui prend à témoin les journalistes, aux grilles de Val Duchesse, après la pluie de critiques sur la note d’Yves Leterme, en leur disant en substance : « Vous voyez bien que j’avais raison de me méfier, de ne pas être enthousiaste ! ». La même qui se dit coincée entre les tenants de la communautarisation et ceux de la compétitivité… Tout est à l’avenant depuis que l’orange bleue est dans l’air. Et cela n’a pas cessé quand les « partenaires » se sont enfermés à Val Duchesse pour négocier, autour d’Yves Leterme.

Chez les démocrates-chrétiens, on parle de « dynamique négative ». L’expression est calibrée. Et dotée d’une série d’arguments.

1Double clivage. Difficile de gérer le double clivage : communautaire (surtout), socio-économique (un peu). Le premier, on connaît : le cartel CD&V/N-VA a beau être la formation politique d’où émane le formateur, l’homme promis au « seize », elle campe sur ses exigences : scinder Bruxelles-Hal-Vilvorde, obtenir plus d’autonomie pour la Flandre dans des domaines tels que l’emploi, les soins de santé, la fiscalité. Toutes choses auxquelles les francophones ne veulent souscrire. Dans le même temps, chrétiens-démocrates-humanistes et libéraux se heurtent sur l’ampleur de la prochaine réforme fiscale (impôts des personnes physiques, impôt des sociétés), comme sur la baisse des charges des entreprises, prioritaire pour les seconds, secondaire pour les premiers.

Aussi : les « orange » prétendent que le budget hérité de Verhofstadt II est déficitaire, les « bleus » répliquent qu’en gros, tout baigne.

2 Le facteur humain. La « dynamique négative » l’est aussi parce que ça coincerait « humainement » – dixit, toujours, les milieux démo-chrétiens. Les rapports humains sont accessoires en politique, mais là, on serait « proches de zéro degré ». Il est plus improbable que les grands esprits se rencontrent quand les gens restent distants. C’est le cas entre les Leterme, Reynders, Milquet, De Wever, Maingain, et les autres.

3Les partis hostiles. L’orange bleue est-elle une pelote de haine ? Résumons : le CDH de Joëlle Milquet déteste le MR de Didier Reynders, le VLD de Verhofstadt méprise le CD&V de Leterme, la N-VA de De Wever abhorre le FDF de Maingain, le MR de Reynders diabolise le CD&V de Leterme (souvenez-vous en campagne, c’était hier, quel florilège !), etc. Un vrai Cluedo au château : qui tuera qui, avec quelle arme, dans quelle pièce ?

4Leterme pas aidé. « Dynamique négative », toujours : les démocrates-chrétiens soutiennent que les libéraux chargent Leterme « pour l’affaiblir ». La réaction, sans concessions, de Didier Reynders à propos de la note du formateur ; l’interview de Charles Michel au Soir… Un faisceau de signes ? Les libéraux continueraient à « jouer au poker », à prendre des risques, comme ils l’ont fait durant la campagne électorale, avec succès. But de la manœuvre ? Peu clair. Peser dans le rapport de forces ? Faire comprendre au futur locataire du « seize » qu’il n’est pas seul maître à bord ? Voire : préparer son éviction, au profit d’un négociateur libéral ? Les bleus aiment à rappeler qu’à la Chambre, ils devancent la famille chrétienne d’un siège.

Voilà résumée en quatre points la « dynamique négative » évoquée du côté démocrate-chrétien.

Conclusion ? Yves Leterme a loupé son entrée en scène : la fausse note de la « Marseillaise », la mauvaise note du formateur, etc. S’il ne se corrige pas rapidement, le petit monde autour de lui va s’entre-dévorer et tout ça finira mal.

Les maïeurs de Hal-Vilvorde veulent voir Leterme Les bourgmestres de Hal-Vilvorde souhaitent avoir

Les maïeurs de Hal-Vilvorde veulent voir Leterme

Les bourgmestres de Hal-Vilvorde souhaitent avoir un entretien avec Yves Leterme. C’est ce qu’indique Willy Dewaele (Open VLD), bourgmestre de Lennik, à la VRT. Lui comme d’autres bourgmestres flamands de Hal-Vilvorde redoutent que les Flamands ne fassent des concessions sur BHV. « Pourquoi quelqu’un qui hait (sic) les Flamands comme Olivier Maingain (FDF) est-il assis à la table des négociations ? », se demande Dewaele. « Il représente un petit parti dans la périphérie alors que la conférence des bourgmestres, qui représente un million de personnes dans le Brabant flamand, n’est pas entendue. Si Maingain est à la table des négociations, Michel Doomst, le bourgmestre de Gooik, doit aussi s’y asseoir. » (b)

Gérard Deprez n’exclut pas un échec du formateur

Dans un entretien à L’Echo, Gérard Deprez, président du MCC, une des trois composantes du MR, n’exclut pas un échec du formateur Yves Leterme. Il craint qu’il ne bute sur l’institutionnel : « Si les prétentions flamandes restent où elles sont, je ne sais s’il y aura moyen de se mettre d’accord, indique Gérard Deprez. Sur les questions socio-économiques, d’environnement ou de société, ça pourrait aller. Mais sur l’institutionnel, je ne vois pas l’ébauche d’une

esquisse d’accord. » (b)

Les entreprises ne trouvent plus de personnel

Pieter Timmermans, le directeur général de la Fédération des entreprises belges (FEB), tire la sonnette d’alarme. « Le

prochain gouvernement doit intervenir. De plus en plus d’entreprises ne trouvent plus de personnel », indique-t-il dans les colonnes du Laatste Nieuws.

« Plus de la moitié des 120.000 annonces d’emploi disponibles n’exigent pas d’expérience ou de diplômes spécifiques, explique Timmermans. Ces emplois ne sont même pas attribués. Comment est-ce possible ? » (b)

Que Leterme s’inspire de… Verhofstadt

Commentaire

Ne le dites pas trop fort, ça pourrait le bloquer, mais Yves Leterme devrait s’inspirer de… Guy Verhofstadt. S’il veut inverser la « dynamique négative » à l’œuvre à Val Duchesse, briser le huis clos infernal, le formateur doit poser un geste « fort » comme avait su le faire le Premier ministre libéral au printemps 2005, lorsque, tard le soir, le 10 mai, constatant l’échec à l’issue de plusieurs semaines de négociations sur le sort de BHV, il avait tenu ce langage en substance : « On a échoué, mais on continue ». VLD et SP.A, les partis flamands de la majorité, faisaient leur deuil de la scission de l’arrondissement électoral dans l’immédiat, et la violette pouvait repartir.

Deux ans plus tard, Yves Leterme doit opérer la même courbe rentrante vis-à-vis de la réforme de l’Etat. Mis à part BHV (dossier, épineux, où un accord s’impose), il doit s’adresser aux siens avant tout, aux Flamands donc, et leur tenir à peu près ce langage : « Nous n’obtiendrons pas la réforme de l’Etat telle que nous la voulions. Cela reste un engagement. On en reparlera. C’est partie remise. Mais le blocage actuellement ne doit pas nous empêcher de créer, malgré tout, un gouvernement fédéral »…

Yves Leterme doit en rabattre s’il veut faire advenir Leterme Ier.

Tout cela n’enlèverait rien à la poussée scissionniste flamande, historique. Ni à la pérennité du programme institutionnel flamand de 1999, intact. Et le geste du leader CD&V ne représenterait pas même un gage de durée, puisqu’il y a à parier que la législature sera interrompue à mi-parcours par la campagne des régionales 2009 et l’inévitable surenchère Nord-Sud. Mais cela permettrait sans doute, tout bêtement, en désamorçant les tensions, de mettre sur pied un gouvernement fédéral à la rentrée. Se raviser, mettre en veilleuse ses prétentions communautaires, c’est tout le mal que l’on peut souhaiter à Yves Leterme.

Guy Verhofstadt avait su assumer l’échec le 10 mai 2005 pour sauver sa violette. Yves Leterme doit en assumer un lui aussi s’il veut lancer son Orange bleue.

A-t-il les épaules ?