L'ACTEUR : les passions humaines

COUVREUR,DANIEL

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Lundi 3 mai 2004

L'ACTEUR

Evénement, à Bruxelles : dès ce mardi, le « pavillon des Passions humaines » et son bas-relief signé Jef Lambeaux seront enfin accessibles au regard du public. Par DANIEL COUVREUR

A la Belle-Epoque, l'art de ce poète charnel provoquait d'insoutenables haut-le-coeur. Jef Lambeaux quitte l'école à 10 ans pour apprendre la sculpture chez un fabricant de proues de navires anversois. Pour vivre, il taillera princes et criminels dans la cire au Musée Castan du passage du Nord, à Bruxelles. En quête d'énergie dans le geste, de puissance dans la composition, il traque ses modèles parmi les lutteurs de la foire du Midi et les jolies filles des trottoirs.

Lambeaux tient son premier scandale en 1883 avec « La folle chanson », allégorie tout en fesses de la beauté et de la laideur. Le critique Sander Pierron : Cet art est brutal et fougueux, d'un matérialisme grossier et tout à fait étranger à l'idéal. La chair y demeure chair et jamais l'âme n'y vient habiter.

Mais Lambeaux ne prête aucune oreille aux offusqués bien-pensants. Il s'enthousiasme pour un « Calvaire de l'humanité » où les corps enchevêtrés s'écraseront au pied de la mort triomphante. Le fusain préparatoire stupéfie, au salon de Gand. Léopold II passe commande du bas-relief et donne huit ans à Lambeaux pour le buriner dans le marbre. Un écrin monumental l'abritera dans le parc du Cinquantenaire, à Bruxelles, selon les plans du jeune Victor Horta, futur titan de l'Art nouveau.

Le monde catholique s'indigne de cette dépense scandaleuse et immorale au profit d'un Michel-Ange du ruisseau. Entre-temps, Lambeaux rebaptise son projet « Les passions humaines ». Y glisse un groupe enlacé de jeunes femmes nues et échevelées, un couple de jeunes amants, trois personnages étouffés par des serpents, des hommes aux corps musculeux, et le sinistre squelette ailé dont le pouvoir terrorise jusqu'au fils de Dieu.

En 1897, Horta a terminé le temple des « Passions humaines » pour l'Exposition universelle, mais Lambeaux mettra deux ans de plus pour venir à bout du bas-relief. Le mensuel « L'Art réaliste » parle d'une immonde débauche de chair porcine peuplée de truies saoules et de grasses hétaïres de ruelle, entraînant dans la crapuleuse animalité de leurs viandes le compagnon mâle des débauches finales... Lambeaux survit aux imprécations. Paris lui décerne la Légion d'honneur. L'empereur François-Joseph l'invite à Budapest.

Quand il meurt, en 1908, Lambeaux demande à être inhumé sous le temple des « Passions humaines », qu'il regarde comme son chef-d'oeuvre absolu. Sa dernière volonté ne sera pas exaucée.

L'édifice, dénoncé comme un sanctuaire des perversions, sera tout de même classé, en 1976, avant d'être refilé à l'Arabie Saoudite en 1978, tel un cadeau empoisonné, par le ministre Guy Mathot. Depuis, le pavillon, mal entretenu, n'est accessible qu'exceptionnellement.

François de Callata (FNRS) tente de réhabiliter sa mémoire : Ce n'est pas un tabernacle de tous les vices, ni une version belge des estampes japonaises. En fait de débauche, les « Passions » ne paraissent pas plus licencieuses que la moitié de la production de Rubens.

Sous l'impression première d'agitation frénétique et désordonnée des corps, les personnages allégoriques de la Maternité, de la Séduction, du Suicide, du Meurtre, de la Débauche, du Viol, de la Guerre, du Remords, de la Mort, etc., sont disposés avec minutie. La vraie nature des « Passions » dépasse l'impudicité. Leur sens, c'est une vision dynamique de la vie, depuis l'enfance jusqu'au-delà de la mort, à travers différentes phases initiatiques.

Premier événement de la saison 2004-2005 des Musées royaux d'art et d'histoire, le pavillon Horta ouvre donc enfin grandes ses portes sur les étreintes éternelles de Lambeaux. Pour ne plus rougir les yeux du public par le trou de la serrure.PHoto D. RODENBACH

1852.

Naissance de Jef Lambeaux.

1886.

Premier projet du bas-relief des « Passions humaines », baptisé « Le calvaire de l'humanité ».

1889.

Au salon de Gand, le fusain de 12 m sur 8 des « Passions humaines » fait sensation, et Léopold II charge officiellement l'artiste de le tailler dans le marbre.

1890.

Sur suggestion de la Commission royale des monuments et sites, Horta conçoit un temple pour accueillir l'oeuvre.

1980.

Les scellés sont apposés sur le pavillon tabou.

2004.

Dès ce 4 mai, il est accessible du mardi au samedi de 14 h 30 à 16 h 30.