L'ALLEMAGNE,L'EUROPE ET NOUS

RICHE,ANDRE

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Mardi 26 septembre 1995

L'ALLEMAGNE,

L'EUROPE ET NOUS

L'île de Majorque, c'est presque un territoire allemand d'outre-mer. Comme dans beaucoup d'autres régions méditerranéennes, des régiments de touristes allemands y savourent sans complexe la puissance souveraine du mark. Le lieu était donc de circonstance pour apprécier, au sommet européen du week-end dernier, le message du chancelier Helmut Kohl et les déclarations abruptes de son ministre des Finances, Theo Waigel.

Helmut Kohl a redit avec conviction que le projet de monnaie unique ne se conçoit pas pour l'Allemagne sans projet d'intégration politique plus poussée de l'Union. Il faudra donc que la conférence de 1996, qui réformera Maastricht pour préparer les élargissements futurs, aille dans un sens aussi fédéraliste que possible.

Bien sûr, le fédéralisme pur et dur n'est plus de mise aujourd'hui dans les cercles européens, où il faudra trouver des compromis entre des approches toujours plus diverses. Mais le pragmatisme nécessaire n'indique pour l'instant aucune direction alternative. Le sommet de Majorque ne nous a rien appris sur ce point, si ce n'est la terrible difficulté d'entrer vraiment dans le débat de fond. C'est inquiétant pour les Européens militants, c'est rassurant pour les eurosceptiques, mais il faudra bien un jour, pas trop lointain, en venir au fond.

A ce constat d'immobilisme s'en ajoute d'ailleurs un autre : le groupe de réflexion des «sages», qui prépare déjà la conférence de 1996, semble lui aussi en panne d'imagination. Même si leur travail n'est pas terminé, les sages se limitent surtout à poser des questions au lieu de proposer des options pour l'avenir de l'Europe.

Theo Waigel n'était pas à Majorque, mais il était beaucoup question de ses propos dans les couloirs. Il s'agit d'un autre credo allemand bien connu : l'Allemagne n'acceptera d'abandonner son mark que contre une monnaie unique aussi forte. Elle sera donc intransigeante, le moment venu, sur le respect des critères de convergence, notamment les fameux 3 % de déficit budgétaire qui sont désormais la référence biblique de tous les gouvernements des Quinze. L'erreur politique de Theo Waigel aura été de préjuger dès aujourd'hui quels pays seront capables ou non de faire partie du peloton de tête de la monnaie unique : ce serait difficile, selon lui, pour la Belgique et les Pays-Bas, et impossible pour l'Italie.

Ce constat est doublement maladroit. D'une part, les trois pays cités par M. Waigel sont des membres fondateurs de l'Union européenne, connus pour leur approche fédéraliste de l'intégration européenne et qui peuvent apporter un soutien précieux à la vision politique de l'Allemagne. Jean-Luc Dehaene notamment, avec les galons européens qu'il continue à prendre dans ces sommets, est un allié de poids pour Helmut Kohl.

D'autre part, si les propos de Theo Waigel visaient à rassurer l'opinion allemande, à l'inverse, ils peuvent décourager l'opinion en Belgique et en Italie au moment où ces deux pays élaborent leurs budgets. Or, l'Europe, surtout celle que souhaite l'Allemagne, ne pourra plus jamais se construire sans l'adhésion de toutes ses opinions publiques.

Les gouvernements des Quinze doivent désormais oeuvrer de manière responsable avec les opinions, et non se jouer d'elles suivant les circonstances. Là encore, le sommet de Majorque a montré que cette exigence de respect de l'opinion n'est pas encore partagée par tous. D'abord, certaines délégations, française et britannique par exemple, continuent à ne formuler leurs propos qu'à des fins de politique strictement intérieure. Ensuite, on a beaucoup trop insisté à Majorque sur l'harmonie retrouvée, comme si les Européens étaient dupes des divergences qui existent. Enfin, on a à nouveau ronronné sur les «vrais problèmes que sont le chômage et l'insécurité» alors que les actes en ces domaines se font toujours attendre.