L'amiante étouffe l'Afrique du Sud La traque aux multinationales

HIRSCH,VALERIE

Page 19

Vendredi 7 mai 1999

L'amiante étouffe l'Afrique du Sud

Des régions entières polluées par l'amiante. Des victimes d'asbestose par milliers. Sur les berges du fleuve Orange, on voit l'avenir en noir.

PRIESKA

De notre envoyée spéciale

Située dans le Karoo, semi-désert rocailleux au coeur de l'Afrique du Sud, la belle petite ville de Prieska, 15.000 habitants, semble mener une existence bien paisible au bord du majestueux fleuve Orange. Les maisons coquettes resplendissent sous le soleil éclatant. L'air est d'une pureté cristalline. Et pourtant, le danger rôde, invisible...

Entre 1890 et 1979, l'amiante a fait la fortune de Prieska, et surtout de la compagnie britannique Cape, qui exploitait douze mines dans la région.

Jusqu'à ce qu'on révèle le danger que représente ce produit pour la santé, les fibres d'amiante étaient utilisées comme isolant non inflammable un peu partout dans le monde, dans les grands bâtiments comme le Berlaymont, à Bruxelles, aujourd'hui désamiantisé à grands frais. Avec une soixantaine de mines, aux mains de compagnies britanniques et suisse, l'Afrique du Sud en était le quatrième producteur mondial.

BOMBE A RETARDEMENT

A Prieska, la raffinerie d'amiante était installée au coeur même de la bourgade. L'usine a été fermée en 1967, puis rasée, pour ne laisser qu'un terrain vague. La pluie a creusé des rigoles sous la clôture. Dès que l'on y gratte la terre, des touffes duveteuses d'un gris bleuté apparaissent. De l'amiante. Respirer les poussières de ces fibres, invisibles à l'oeil nu, peut être fatal!

Quand j'étais gosse, je jouais souvent dans la cour de l'usine, se souvient Martin Sawall, un métis jovial, âgé de 62 ans. Cet ancien directeur de l'école primaire se consacre aujourd'hui à aider les victimes «innocentes». Le pire, c'est que nous avons été laissés dans l'ignorance du danger. En 79, j'ai encore utilisé l'usine désaffectée... pour stocker du matériel scolaire!

Il y a six ans, Sawall a appris qu'il était atteint d'asbestose, une maladie qui provoque des difficultés respiratoires qui, comme les autres maladies incurables liées à l'amiante, met entre dix et quaranteans à se développer. A Prieska comme ailleurs, elle agit comme une bombe à retardement. Aujourd'hui, un millier d'habitants sont touchés. Une moitié d'entre eux seulement sont des anciens mineurs, précise le Dr Wilhem Pieterse.

Koos van Heerden, un Afrikaner de 57 ansqui habite - triste ironie - Asbestos Street (rue de l'Amiante), malade depuis cinq ans, a vieilli prématurément: il doit chercher son souffle après quelques pas. Mon poumon ne fonctionne plus qu'à 30 % de sa capacité. Entre 1973 et 83, j'ai vendu des assurances aux mineurs et la direction m'a permis d'aller sous terre. Entre deux longs soupirs, Van Heerden laisse échapper sa colère: J'en veux à la compagnie britannique: ce sont des assassins! Même les Blancs, même les managers sud-africains ignoraient les risques réels. L'un d'eux est d'ailleurs mort récemment du cancer.

DANGER: TERRILS BLEUS

Le mésothéliome, un cancer du poumon provoqué par l'amiante, ne laisse aucune chance de survie: on en meurt en moins de deux ans.

Stéphanie Jansen, une infirmière métisse, mère de trois adolescents, a appris en décembre qu'elle était atteinte. Comme la plupart des habitants de Prieska, cette frêle femme de 44 ans réagit avec fatalisme. On ne peut rien faire. Le cancer a déjà tué mon père, ancien mineur, ma mère, ma soeur aînée, ... Quand la raffinerie tournait, un nuage de poussière bleue enveloppait toute la ville. Tout le monde en respirait.

A Prieska, un médecin employé sur les mines, le Dr Pikkard, a voulu tirer l'alarme dès 1942. Mais la direction et le gouvernement sud-africain ont exercé des pressions pour que je me taise, affirme-t-il. L'amiante était considéré comme un minerai stratégique. D'autres rapports d'inspecteurs - comme celui dénonçant, en 1965, l'embauche d'enfants pour tasser l'amiante dans des sacs - ont eux aussi été «étouffés».

Alors qu'en Grande-Bretagne, des mesures pour protéger la santé des travailleurs étaient introduites dès 1931, la première loi sud-africaine relative à l'amiante et à ses dangers ne date que de 1987!Des masques ont bien été distribués... Mais on n'imposait pas aux mineurs de les porter , précise le Dr Pieterse.

Aujourd'hui, il ne reste plus qu'une mine en activité en Afrique du Sud. Les compagnies européennes ont quitté le pays, entre 1979 et 81 - sans prendre la peine de nettoyer les sites pollués. Pour visiter la mine abandonnée de Glen Allen, à 20 km de Prieska, il faut mettre un masque à gaz. L'entrée des galeries n'a été que très sommairement bouchée. Non loin, trois terrils de roches mêlées d'amiante forment des masses sombres. Des fibres d'amiante, détachées par l'érosion, en sont emportées par l'eau et par le vent sur des dizaines de kilomètres à la ronde. Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver des habitants: il y a une ferme juste de l'autre côté de la montagne.

TIMIDES RÉHABILITATIONS

Soixante kilomètres plus loin, un champ de ruines marque l'ancienne cité minière de Koegas. C'était la plus importante de la région: désertée en 1978, Koegas est devenue une ville fantôme. Il a fallu que la BBC et CNN se rendent sur place l'année dernière pour que des mesures soient prises. La plupart des maisons ont été abattues et plus de 300 milliards de mètres cubes de terre ont été déversés sur les terrils pour les recouvrir. Il ne reste plus qu'à y planter des buissons. Pour cette seule opération, le gouvernement sud-africain a dépensé 26 millions de francs. Or, il reste des dizaines de sites à réhabiliter.

Depuis sept ans, je me bats pour obtenir de l'argent afin de pouvoir contrôler l'air de Prieska , explique Sydney Strydom, inspecteur de la Santé et l'Environnement, chargé à lui seul d'une région deux fois et demie plus grande que la Belgique.

Quatre millions de nos francs (± 100.000€ ) suffiraient à la tâche. Mais le manque d'argent est un problème constant... Ce test est pourtant absolument nécessaire: c'est la seule manière d'évaluer les risques encourus par les habitants, notamment à cause de la poussière accumulée dans les toitures - la ville reste, en effet, imprégnée de l'amiante, trop longtemps utilisé dans la construction des maisons, des conduites d'eau, des routes, etc.

Dans la pauvre masure de Johannes Basson, un ancien mineur atteint d'asbestose, les fibres, mélangées au cimentsortent littéralement des murs. Inconscient du danger, un bébé nu joue dans la poussière...

VALÉRIE HIRSCH

La traque aux multinationales

Les victimes sud-africaines de l'amiante - souvent issues de familles très pauvres - ont au moins un motif de se réjouir: elles espèrent obtenir des compensations atteignant jusqu'à six millions de francs par personne! En décembre dernier, la Haute Cour de Londres a en effet autorisé les malades à poursuivre la compagnie Cape en Grande-Bretagne. Près de 2.000 Sud-Africains ont déjà entamé des poursuites. Leurs frais d'avocats sont pris en charge par la justice anglaise. Il y a déjà eu des précédents, comme l'accident de Bhopal en Inde. Mais cette fois, le nombre de victimes est beaucoup plus élevé , note Karen Vermaak, du cabinet d'avocats Malcom Lyons à Johannesburg. Cette affaire va renforcer la tendance croissante du droit international à rendre les multinationales responsables des dégâts qu'elles causent à la santé et à l'environnement dans les pays où elles opèrent.

Le ministre sud-africain des Mines envisage, de son côté, de poursuivre les compagnies minières pour leur faire rembourser les frais de nettoyage des mines.

V. H.