L'ARMEE BELGE A L'AUBE DU CONFLIT NOUS AVIONS UNE ARMEE DE RESERVISTES UN BELGE SUR DOUZE ETAIT MOBILISE

n.c.

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Jeudi 10 mai 1990

L'armée belge à l'aube du conflit

Nous avions une armée de réservistes

Un Belge sur douze était mobilisé, mais le recrutement régional présentait des inconvénients.

Francis Balace, chargé de cours à l'université de Liège.

Cinquante ans après 1940, les historiens en sont toujours réduits à des approximations quant à une des questions essentielles de l'histoire militaire: celle des effectifs réels de l'armée belge en 1939-1940. Théoriquement, ils se chiffraient à 4.800 officiers et 19.000 sous-officiers et troupe de carrière, 47.000 miliciens auxquels la mobilisation devait adjoindre environ 20.000 officiers de réserve et 550.000 rappelés, soit un total oscillant entre 600.000 et 650.000 hommes. On comprendra mieux l'importance, voire l'énormité, de ce chiffre en soulignant qu'il représentait 8 % de la population totale du pays et pas moins de 46 % de la population masculine entre 20 et 40 ans.

L'origine et le degré de formation étaient très variables, reflétant les bouleversements successifs des lois de milice depuis 1920. On était parti d'un système de service généralisé, les moins aptes physiquement étant versés dans les services auxiliaires. Puis les illusions de Locarno et le pacifisme ambiant avaient conduit à la loi du 7 novembre 1928 appliquée à partir de la classe 1930: un contingent annuel de 44.000 miliciens, effectuant un service de durée variable: 14 mois pour les candidats gradés, 13 à la cavalerie, 12 à l'infanterie, 8 seulement pour les autres armes et pour les mitrailleurs d'infanterie.

En 1934-1935, le phénomène des «classes creuses», conséquence démographique de 1914-18, réduisit la levée annuelle à 32.000 hommes étalés sur 5 classes. A partir de décembre 1935, les miliciens libérés furent soumis à des périodes de rappel de 2 X 8 jours pour former les divisions de réserve. La situation internationale allait conduire à porter le contingent annuel à 40.000 puis à 47.000 miliciens, à allonger le temps de service à partir d'avril 1936 (de 18 mois dans la cavalerie à 7 dans les services). Le 5 décembre 1936, on adoptera le service à 12 mois pour toutes les armes indistinctement, avec 42 + 16 jours de rappel, mais, à titre exceptionnel, les miliciens des classes 1937 à 1941 devraient effectuer non pas 12 mais 17 mois de service avec priorité à l'infanterie, aux chasseurs ardennais et troupes motorisées et aux garnisons des positions fortifiées. Une nouvelle fois, dans la lignée de la loi de 1928, aucune priorité n'était accordée au personnel des unités de mitrailleuses et de mortiers. Ceux qui, dans les interminables marches de retraite de mai 1940, allaient devoir assumer la tâche ingrate de traîner sur les routes de Belgique un matériel lourd et encombrant étaient ceux qui avaient subi la formation et l'entraînement militaires les plus courts!

UN SERVICE

DE DIX-SEPT MOIS

L'état-major n'était pas satisfait de ce service de 17 mois et aurait voulu, on devine devant quelles résistances politiques, le porter à deux ans. On soulignait en effet le danger d'une «période critique» de 5 mois au moins entre la libération d'une classe de miliciens et l'instruction de la classe suivante à une niveau suffisant. On essaya d'y pallier en incorporant les classes à des dates variables selon les unités et les régions.

En effet, une autre caractéristique de notre armée de 1940 était son recrutement à base régionale. Dans un pays qui n'a jamais manifesté beaucoup d'engouement pour les activités martiales et qui était divisé sur le plan linguistique, on s'était imaginé rendre le service militaire plus supportable en le faisant effectuer autant que possible à proximité du domicile civil, au sein d'unités que la loi linguistique de 1928 rendait unilingues jusqu'au niveau de la compagnie ou escadron. On croyait aussi augmenter ainsi la cohésion des unités, en renforçant l'esprit de corps, voire celui de clocher. L'arme était à double tranchant: certains régiments développèrent une identification totale à leur terroir de recrutement, une symbiose étroite avec la population, comme les chasseurs à pied dans le Hainaut, le 13 Li à Namur, le 12 Li à Liège, le 9 Li à Bruxelles, l'artillerie à cheval à Louvain, etc. pour ne pas parler des unités spéciales créées à partir de 1934 par Albert Devèze, comme les chasseurs ardennais et les cyclistes frontières. Mais, avec ce système, et hormis de brèves périodes de camp ou de manoeuvre, les unités flamandes devant opérer à la frontière de l'Est en cas de mobilisation ou les unités wallonnes que la retraite amènerait à combattre le long des canaux de Flandre s'y trouvaient en «terra incognita». La cohésion pouvait elle aussi se retourner, le manque de combativité ou la défection de certains entraînant les autres...

UN MANQUE

DE CADRES D'ACTIVE

A armée de réservistes, cadre de même origine. La réduction drastique de notre armée - effectuée sous le ministère Poullet - Vandervelde de 1926 - avait opéré le désengagement de très nombreux officiers d'active en leur offrant des conditions financières avantageuses s'ils rentraient dans la vie civile. L'armée avait ainsi perdu de nombreux officiers de grande valeur dont un certain nombre avaient cependant accepté de rester dans les cadres de réserve, où ils occuperont en 1940 des fonctions de commandant d'unité ou des postes dans les différents états-majors. Pour ceux qui restaient, ou qui entamaient la carrière des armes, l'avancement fut désespérément lent: les sous-lieutenants de 1921 devront attendre 17 ans leur nomination de capitaine, et nombre de commandants de compagnie, anciens de la Grande Guerre, n'auront plus l'allant et la forme physique indispensables. Avec le renforcement de l'armée à partir de 1937, on découvrira l'énormité du manque de cadres d'active en cas de mobilisation. On essayera de combler le déficit - entre 800 et 1.000 sous-lieutenants - en rétablissant l'examen A, jadis supprimé par mesure d'économie, en permettant le réengagement d'officiers de réserve et en ouvrant à Namur, en 1937, une Ecole centrale de sous-lieutenance.

Le résultat était que l'armée, mobilisée à partir de septembre 1939, était à 80 % encadrée par des officiers de réserve. Les chiffres de 1938 sont éloquents: à l'infanterie, il y a 5.263 sous-lieutenants de réserve contre 920 d'active, 3.179 lieutenants contre 515 et, pour l'ensemble de l'arme, la proportion réserve-active est de 9.124 contre 2.435. Les autres armes combattantes reflètent, à des degrés divers, le même poids écrasant de la réserve: 1.013 contre 432 à la cavalerie, 3.652 contre 1.171 à l'artillerie, 1.347 contre 267 seulement au génie.

La formation des officiers de réserve avait d'abord été confiée à des écoles spéciales, établies à Leopoldsburg pour l'infanterie et à Brasschaet pour les troupes montées. Dans un souci à la fois démagogique et d'économie, pour correspondre au recrutement régional, ces écoles furent supprimées en 1926. Le niveau des diplômes exigibles fut abaissé et la formation des futurs gradés de réserve fut désormais confiée à un peloton spécial au sein de la «compagnie-école» (ou escadron, ou batterie-école) existant au sein de chaque régiment. Dans la pensée du général Galet, qui faisait du recrutement régional la base de la «cohésion», la mobilisation remettrait ainsi en contact des gradés, officiers ou sous-officiers, qui étaient les contemporains des rappelés et originaires de la même région. En fait, l'officier de réserve aura désormais à commander, à la mobilisation, d'anciens camarades qui, à la compagnie-école, avaient suivi les mêmes cours que lui et étaient restés sergents comme moins bien classés, mais avec lesquels il avait vécu en chambrée, à la cantine, avait fait des sorties, des blagues et souvent des bringues. Les soldats, eux, les avaient côtoyés. La «cohésion» n'était plus que de la familiarité, les gradés n'avaient aucune autorité, aucun prestige, pas même celui de l'âge. Devant la faillite du système pendant les premiers mois de la mobilisation de 1939, il fallut adopter une mesure d'urgence, exigeant entre miliciens rappelés et cadre un écart de deux ans pour les sous-officiers et de quatre pour les officiers.

Le recrutement régional posait d'autres problèmes. Certains régiments, dont la sphère de recrutement était les grandes villes et en particulier les villes universitaires, avaient pléthore de recrues susceptibles de devenir officiers de réserve. D'autres, levés dans des régions plus rurales, en manquaient cruellement et leurs cadres de réserve étaient souvent inférieurs. En effet, le caractère volontariste n'existait pas dans le recrutement des candidats gradés. Leur niveau d'études seul les désignait pour le «peloton spécial». Pendant la mobilisation, le jugement des autorités militaires sera souvent très critique à leur égard. Le commandant de la 6e DI en déclarait un quart bons, un quart passables, le restant ne valant rien. A la 5e DI, on se plaignait de leur manque d'initiative et d'autorité. A qui la faute, sinon au système pratiqué depuis 1926 et à des obligations de rappels ridiculement courtes: six jours tous les quatre ans!

BOULEVERSEMENTS

MULTIPLES

On ne peut plus contester de bonne foi aujourd'hui que la loi linguistique du 30 juillet 1938, promulguée peu avant le PPR, pied de paix renforcé, ne correspondait à la réalité sociale et politique du pays et à une volonté de cohésion au niveau régimentaire. Outre des dispositions draconiennes pour l'accès au grade de major, elle portait en effet l'unilinguisme des unités au niveau le plus élevé, celui du régiment; alors que la loi de 1928 laissait l'instruction dans la langue maternelle et le commandement unilingue au niveau compagnie/escadron/batterie. Les régiments à composition mixte étaient remaniés: à titre d'exemple, il y eut «échange» d'un bataillon flamand du 12e de ligne contre un francophone du 14e.

Des traditions régimentaires furent bouleversées de fond en comble, à la grande irritation des recrues de l'agglomération bruxelloise qui voyaient les bénéfices du recrutement régional et du «service à domicile» leur échapper. Parmi les régiments d'infanterie typiquement bruxellois, seul le 1er carabiniers resta francophone, le 1er grenadiers et le 9e de ligne devenant flamands. S'ils étaient affectés à l'infanterie et ne réussissaient pas à «décrocher» les carabiniers, les jeunes Bruxellois francophones iraient accomplir leur temps de service au 1er de ligne ou aux 1er et 2e cyclistes sur les frontières de l'Est. Dans l'infanterie de ligne, seuls trois régiments (1er, 12e, 13e) resteraient francophones, le gros de la «reine des batailles» (10 régiments) devenant flamands. En contrepartie, les chasseurs ardennais, les chasseurs à pied (6 régiments passant à 12 en cas de mobilisation) restaient francophones et de recrutement local très marqué (Namur-Luxembourg et Hainaut), de même que les cyclistes frontières de Liège. Cette division au sein des unités d'infanterie, et leur comportement très différent au cours de la campagne des dix-huit jours, expliquent le jugement lapidaire de la Wehrmacht: «Les cols verts sont des lions, les cols rouges des lapins» (sic).

A l'artillerie, peut-être parce que la motorisation n'avait touché que les batteries du corps de cavalerie et que l'on insistait encore beaucoup sur l'habitude des chevaux pour la sélection et l'affectation des recrues, presque toute l'artillerie de campagne (sauf le 3 A et le 11 A) fut flamandisée. Cela se justifiait par le fait que les régiments de forteresse de Namur et de Liège et l'artillerie divisionnaire des chasseurs ardennais absorberaient la plupart des miliciens francophones versés dans l'artillerie.

LES EFFETS PERVERS

DE LA LOI DE 1938

Dans la pratique, et tout spécialement à quelques mois de la mobilisation d'août-septembre 1939, la loi de 1938 finira par avoir, en se conjuguant au recrutement régional, des effets pervers, non prévus par le législateur. Ils étaient essentiellement dus au système des «pelotons spéciaux» et unités-écoles assurant, au sein même des régiments, l'instruction des futurs gradés de réserve. Laissons de côté le dépit de la bonne bourgeoisie bruxelloise voyant désormais le cadre de réserve des grenadiers «se recruter dans le Payottenland plutôt qu'avenue Louise», pour reprendre une expression du Pourquoi pas?. Prenons le cas de l'artillerie, où la formation de l'officier, fût-il de réserve, repose sur une certaine virtuosité mathématique. Au 3 A, à Liège, où le peloton spécial se recrute parmi les nombreux diplômés de la faculté des sciences appliquées, il y a 60 ingénieurs universitaires sur 60 élèves. Seuls les 12 premiers classés deviendront adjudants puis sous-lieutenants, les autres resteront maréchaux des logis, voire brigadiers, avec les rancoeurs que cela suppose. La même session 1938-39, au 1 A de Gand, où les études d'ingénieur sont de création récente, il y a sur 60 élèves un seul ingénieur et 59 instituteurs primaires... Avec la flamandisation à peu près complète de l'artillerie de campagne, de celle d'armée et du corps de cavalerie, avec le recrutement en Flandre du 2e génie, on estimait les besoins en candidats gradés de réserve pour «armes savantes» à 500 - 600 de régime linguistique néerlandais. Où comptait-on les prendre?

MOBILISONS,

DÉMOBILISONS...

Des dispositions avaient été prises afin que les rappelés soient tous égaux devant les servitudes de la mobilisation. Mais cette égalité factice allait être sérieusement malmenée par les impératifs de la vie économique qui continuait tant bien que mal. La question des charbonnages fut la première à se poser. Ce fut, ensuite, l'agriculture. Certains agitent le spectre de la famine avec la perte de 50 % des récoltes si l'on ne peut renvoyer à la terre ses bras pendant une vingtaine de jours au moins pour les dernières récoltes en septembre 1939, pour les labours et ensemencements au début de 1940 ensuite.

De même, il faudrait un volume pour narrer les mobilisations et démobilisations successives, au fil des alertes et de la mise en oeuvre de la phase D, pour les 25 bataillons des GVCE (gardes-voies de communication et établissements), les 9 bataillons territoriaux, les services de l'arrière, avec reprise-remise en cascade de l'équipement.

Quand on considère l'armée de 1939-1940, on est immédiatement frappé par la lourdeur de son articulation couplée avec l'abondance des effectifs confiés à des officiers trop peu nombreux et dépendant d'une chaîne de commandement rigide, laissant peu de place aux initiatives individuelles. C'est une armée purement défensive et conçue pour la défense statique et le combat retardateur.

LE MORAL

VACILLE

Outre l'action d'un certain nombre de meneurs VNV, les changements de dispositifs généraux de nos forces finissent par lasser et décourager les unités. Après avoir remué des milliers de tonnes de terre, déployé d'innombrables bobines de barbelé, un régiment d'infanterie a à peine établi une position défensive qu'il est changé de secteur ou même de zone et tout est à recommencer. Ces épuisants travaux de terrassement laissent peu de temps pour réessayer les armes, établir des liaisons solides, former les équipes de combat et les spécialistes. Quand on y parvient, un ordre de démobilisation touchant telle ou telle catégorie anéantit le travail accompli.

Sur la fameuse ligne K-W qui doit assurer le recueil de nos troupes après le premier choc aux frontières, les ouvriers civils et les troupes auxiliaires du génie ont travaillé nuit et jour à la construction de 235 casemates, au placement de 30.000 grilles Cointet, de 20.000 tétraèdres antichars et de 30.000 rails. Le 2 février, le général Van Overstraeten décidera de changer le tracé de la ligne K-W en la joignant, à Cognelée, à la position fortifiée de Namur. Il faudra désancrer et transporter 8 kilomètres plus à l'est 4.000 éléments Cointet et 2.000 tétraèdres. On imagine l'exaspération, d'autant plus que, pour des raisons très valables au point de vue stratégique, on envisage de doubler la position Louvain - Namur par une autre ligne Cointet entre Perwez et Louvain, dont les travaux devront débuter en avril 1940.

A l'opposé de ceux qui se plaignent des ordres et contrordres successifs, il y a ceux qui incriminent la désespérante monotonie d'une vie limitée à des gardes, des corvées, des travaux de défense sans que «ceux qui veillent» aient pu voir une réelle préparation au combat. Mais ce combat combien de Belges le souhaitaient-ils vraiment?

FRANCIS BALACE