L'armée est engagée au Kosovo

DEPREZ,PHILIPPE

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Vendredi 24 avril 1998

L'armée est engagée au Kosovo

Vingt-deux Albanais ont été tués par l'armée yougoslave mercredi et jeudi dans l'ouest du Kosovo, selon une source proche de l'armée. Ces Albanais, originaires du Kosovo, auraient tenté de s'infiltrer en territoire yougoslave depuis l'Albanie. (AFP.)

RADONJIC

De notre envoyé spécial

Le soldat de l'armée yougoslave bondit sur la tourelle du véhicule blindé et pointe sa mitrailleuse dans notre direction. C'est au milieu des collines broussailleuses qui bordent le lac de Radonjic, dans la partie occidentale du Kosovo, à 20 km à peine de la frontière albanaise, que nous obtenons la confirmation que l'armée yougoslave est bien engagée dans la lutte contre la guérilla albanaise de l'Armée de libération du Kosovo.

Sur cette position, à l'entrée du village de Crnljane, une quinzaine de soldats s'activent encore autour de deux mortiers de 81 mm, dont l'acier noir luit au soleil. Le capitaine, un costaud aux cheveux gris qui refuse de donner son nom, explique que les Albanais ont ouvert le feu, mercredi, avec des fusils de «sniper» et des mortiers de petit calibre. Nous avons riposté, ajoute-t-il sans autre précision.

Les combats continuent donc, à l'expiration de l'ultimatum du Groupe de contact, qui demande le retrait des forces yougoslaves et l'ouverture de négociations entre le gouvernement serbe et les autorités albanaises de Pristina. Militairement, mais aussi politiquement, le président yougoslave, Slobodan Milosevic, a choisi de répondre à l'ultimatum par la «manière forte», en organisant un référendum adressé aux Serbes.

A la question: Acceptez-vous que des représentants étrangers participent à la résolution du problème du Kosovo?, il est sûr d'obtenir un «non» massif, un «non» soufflé aux bons citoyens tout au long d'une campagne de propagande télévisée.

A Pec, la principale ville du secteur nord-ouest de la province du Kosovo, les Serbes ne se bousculent pas pour voter: pas un seul en une demi-heure, dans un des bureaux du centre-ville. Alexander, l'un des assesseurs, fait le signe de croix et boit une gorgée d'alcool de prune: Les Albanais n'ont qu'à respecter nos lois. Le Kosovo est le berceau de la nation serbe, regardez nos monastères. Les Européens et les Américains n'ont pas à se mêler de nos problèmes, Milosevic a raison .

De nombreux Serbes ne partagent toutefois pas cette opinion, à commencer par l'un des leaders de l'Eglise orthodoxe du Kosovo, le père Sava Janjic. Dans son monastère de Decani, datant du XIV e siècle, coincé dans un canyon filant vers l'Albanie et le Monténégro, le père sava accuse Milosevic de manipulation de l'opinion publique. Ici, personne n'ira voter, annonce-t-il; les politiciens serbes et albanais veulent tout le gâteau, à tout prix, y compris par la guerre. Nous n'avons pas besoin de retourner à l'âge de pierre, aux massacres d'antan.

Un camion de policiers passe, hérissé de kalachnikovs. Depuis deux mois, les combats se multiplient sur le plateau de la Drenica et le long de la frontière avec l'Albanie. A 10 km du monastère de Decani, «terroristes» albanais et policiers serbes s'affrontent quotidiennement autour des villages de Babaloc, Glodjane, Ljumbarda ou Dubrovac.

L'impression qu'il ne pourrait toutefois s'agir que d'un «début» est renforcée à la vue de soldats fixant des grilles métalliques devant les fenêtres d'une caserne de Djakovica. Rangés et bâchés dans la cour de la caserne, une série de véhicules blindés kaki attendent les jeunes recrues serbes qui n'auront pas voulu ou oser déserter.

Un jet survole la zone, dans un fracas assourdissant. Les Albanais sont déjà rentrés chez eux. Ils regardent la télévision de Tirana, qui annonce qu'à Crnljane, deux cents combattants ont bravement résisté aux unités de l'armée yougoslave...

PHILIPPE DEPREZ