L'AUTEUR DE BANDE DESSINEE JACQUES LAUDY AIMAIT CONTER ETTERBEEK LE ROYAUME D'OTTERBEEK, A L'EST DU BROEBELEER
COUVREUR,DANIEL
Page 18
Jeudi 16 décembre 1993
L'auteur de bande dessinée Jacques Laudy aimait conter Etterbeek
Le royaume d'Otterbeek, à l'est du Broebeleer
Dans la légende d'Otterbeek, le clocher de Sainte-Gertrude est emporté par des mégères et des promoteurs bruxellois.
Qu'ont-ils fait de la place Jourdan, à jamais défigurée par les bureaux du Borschette? Et du castel de Maelbeek, arasé chaussée de Wavre? Ou est passé le clocher de Sainte-Gertrude?
À la fin de sa vie d'artiste, Jacques Laudy ne reconnaissait plus l'Etterbeek de ses culottes courtes. Retraité de la bande dessinée, il passait son temps à croquer les façades et les strotjes en voie de disparition. Le père d'Hassan et Kaddour avait le blues du Vieux Bruxelles, et son dernier album feuillette autant les souvenirs de son quartier d'enfance que ceux du journal de Tintin.
LES DRAGONS DE L'IMMOBILIER
Jacques Laudy n'a pas connu le succès d'Hergé ou de Jacobs ni même de Cuvelier, l'auteur de Corentin. Il faisait partie des quatre premiers mousquetaires du journal de Tintin mais ses personnages fétiches, Hassan et Kaddour, n'ont jamais eu la cote. Leur publication est restée épisodique.
L'album qui sort cette semaine, «Le Royaume d'Edgar J.», est le plus beau cadeau au talent de Jacques Laudy. Il en avait approuvé la maquette définitive quelques semaines avant son décès. Il ne s'agit pas d'une bande dessinée ni de Mémoires comme l'«Opéra de papier» de Jacobs. C'est une oeuvre d'art totale, une fiction autobiographique.
Charles Dierick, directeur des expositions au Centre belge de la bande dessinée, a collaboré à l'éclosion de ce chef-d'oeuvre.
- Tout gosse déjà, j'étais un grand admirateur de Laudy, raconte Charles Dierick. J'ai partagé avec lui cinq ans d'amitié. Dans ce livre, il a voulu raconter sa rencontre avec Edgard Pierre Jacobs et Jacques Van Melkebeke (un autre fondateur du journal de Tintin), avant la grande aventure de la bande dessinée. Le récit est truffé d'anecdotes authentiques mais l'histoire est codée, enjolivée. Laudy fait interférer ses propres créatures dans l'action. Enfin, le livre est une attaque contre les dragons de l'immobilier qui ont gâché son cadre de vie: Bruxelles et surtout Etterbeek.
La famille Laudy vivait à Etterbeek, près de la place Jourdan, où le peintre Jean Laudy (papa de Jacques) avait son atelier.
- Jacques Laudy a toujours gardé une profonde nostalgie des rues de son enfance, ajoute Charles Dierick. Dépassé par la technique, il s'est mis à peindre et à dessiner plutôt qu'à photographier. «Ça va plus comme dans le temps. Quand je reste debout pendant deux heures, mes jambes tremblent», disait-il en rentrant, son chevalet sous le bras, après avoir croqué les derniers beaux coins de Bruxelles.
Inhumains, les promoteurs ont été jusqu'à le pourchasser dans son atelier. Un immeuble construit à côté de chez lui a provoqué une fuite dans les égouts et noyé sa cave. Les bétonneurs ont percé accidentellement la paroi de son atelier. Un mur aveugle est venu faire de l'ombre à sa verrière de peintre. De quoi dégoûter définitivement un Bruxellois des architekts!
LES PISTOLETS D'EDGAR J.
Dans l'étrange histoire du «Royaume d'Edgar J.», Etterbeek se transforme en Otterbeek. Edgar J réside sur les berges du Broebeleer (un affluent aujourd'hui disparu du Maelbeek). Edgar escalade quotidiennement le Mont du Cinquantenaire (dont les escaliers relient toujours la chaussée Saint-Pierre à l'avenue des Nerviens). Il aime s'encanailler au défunt estaminet «Bij Spine» dont le pistolet au «bloempanch» (boudin sphérique de sang entrelardé) était la spécialité. Sur les douze coups de Sainte-Gertrude, Edgar s'en retournait sous les quolibets de Spine (la patronne): «Encore une fois un de ces stoeffers! Cols en manchette, en niks in't buffet!»
Devenu riche par la découverte d'un trésor espagnol, Edgar se consacrera à la subvention du théâtre Varia et à la rénovation des maisons d'Otterbeek. «Ce faisant, écrit Jacques Laudy, il gagne sans le savoir la haine féroce des promoteurs immobiliers qui, eux, voient de juteuses affaires leur échapper.»
Mais les efforts du bon Edgar ne suffiront pas à sauver Sainte-Gertrude, emportée par «les mégères et leurs amis promoteurs». La légende rapporte que le clocher coifferait aujourd'hui «l'église la plus laide des deux Flandres, près d'Aeltre»...
DANIEL COUVREUR
- «Le Royaume d'Edgar J.» par Jacques Laudy, Éditions Himalaya, 995 F.
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