L'électricité libre mais. plus chère Electrons libres, prix libérés « Le politique a laissé faire le monopole »

CONDIJTS,JOAN

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Samedi 12 juin 2004

L'électricité libre mais... plus chère

JOAN CONDIJTS

Le 1er juillet prochain coïncidera, en Wallonie comme dans la capitale, avec l'ouverture à la concurrence du marché de l'électricité et du gaz. Du moins pour les clients professionnels - les particuliers attendront 2007 (au plus tard). Soit quelque 185.000 entreprises, médecins, boulangers ou encore coiffeurs bruxellois et wallons.

Plusieurs ombres risquent, cependant, de ternir le tableau dans le sud du pays. Primo, plus de 100.000 des 115.000 clients concernés en Wallonie devront vraisemblablement attendre six mois avant de pouvoir choisir leur fournisseur : un délai exceptionnel a été accordé par le gouvernement aux gestionnaires de réseau électrique qui doivent répondre aux demandes de transfert. Secundo, pour les 14.000 autres, libéralisation rimera, dans 60 % des cas, avec augmentation de facture...·

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Electrons libres, prix libérés

* Le 1er juillet, en Wallonie et à Bruxelles, 185.000 clients professionnels pourront choisir leur fournisseur d'électricité et de gaz. Une libéralisation théorique.

JOAN CONDIJTS

Le 25 novembre 2002, les ministres de l'Energie de l'Union européenne décidaient que le 1er juillet 2004 (au plus tard), sonnerait l'hallali des monopoles énergétiques. Du moins dans le segment professionnel (pour les particuliers, le dernier délai est fixé en juillet 2007) : boulangers, médecins, coiffeurs et autre entreprises disposeraient du choix de leurs fournisseurs de gaz et d'électricité. Si plusieurs pays ou régions du Vieux Continent ont, aujourd'hui, déjà franchi le cap de la libéralisation énergétique, à l'instar de la Flandre qui a ouvert l'entièreté de son marché à la concurrence en juillet 2003, en Wallonie et à Bruxelles, seuls les clients de type industriel (plus de 10 gigawattheures par an) disposent aujourd'hui de cette liberté. Aussi, le premier jour des « grandes vacances » sera-t-il synonyme de changement pour quelque 185.000 « professionnels » wallons et bruxellois.

En Wallonie, quelque 115.000 clients sont théoriquement éligibles. Autrement dit, ils bénéficient du choix de leur fournisseur - huit sociétés ont obtenu une licence. Ceux qui n'effectuent aucune démarche ne seront, cependant, pas privés de lumière ou de chauffage. Le législateur a prévu des fournisseurs par défaut (Electrabel dans la plupart des cas) : les clients « dormants » seront automatiquement versés dans leur escarcelle.

Plusieurs ombres ternissent néanmoins le tableau... Premièrement, des 115.000 clients professionnels que compte le sud du pays, seuls 14.000 pourront changer de livreur de courant. L'arrêté gouvernemental prévoit, en effet, que « les clients finaux connectés au réseau haute tension (et « assimilés », à savoir ceux reliés à la basse tension mais bénéficiant de tarifs « haute tension ») sont éligibles à partir du 1er juillet 2004 ». Soit 14.000 entreprises. Tandis que les clients professionnels connectés à la basse tension (les sociétés plus modestes, les indépendants, etc.), au nombre d'environ 100.000, devront introduire une demande auprès du gestionnaire de réseau (GRD) afin de changer de fournisseur. Leur requête risque, toutefois, de n'être satisfaite qu'en 2005 : Vu la difficulté technique, nous avons accordé un délai exceptionnel de six mois au gestionnaire de réseau pour répondre à ces demandes, explique José Daras (Ecolo), ministre wallon de l'Energie.

Deuxième déception annoncée, la hausse des prix. La libéralisation implique un nouveau régime de prix dissociés (cf. infographie) dont l'une des conséquences est l'explosion du principe de mutualisation, indique Fernand Grifnée, porte-parole d'Electrabel. En somme, jusqu'à présent, un client d'intercommunale urbaine (soit dotée d'un réseau dense et, partant, moins coûteux) payait l'électricité au même prix qu'un client rural (réseau plus clairsemé et donc plus cher). Demain, la facture tiendra compte de ce facteur. Résultat ? 40 % des clients éligibles verront leur facture diminuer et 60 % la verront augmenter, précise Fernand Grifnée. Selon plusieurs experts, les hausses pourraient dépasser les 10 %. Du jour au lendemain. Enfin, d'aucuns estiment qu'Electrabel porte une part de responsabilité dans ces augmentations : Les communes ne perçoivent plus de dividende sur la partie commerciale des activités des intercommunales, Electrabel devrait, quant à elle, répercuter la baisse de la quote-part du dividende qu'elle touchait, estime un observateur du secteur. Ce qu'elle ne fait pas.

Un bémol : ne sont concernés par cette hausse que les clients directement « éligibles » (les 14.000 clients) et non les autres qui demeurent clients des intercommunales.

Dans la capitale, les 70.000 clients dits professionnels seront éligibles, conformément aux exigences européennes. Et, selon nos informations, à ce jour, 70 d'entre eux (0,1 %) ont signé un contrat avec l'un des sept fournisseurs qui ont reçu le feu vert des autorités bruxelloises. Une épine demeure cependant : la désignation du fournisseur par défaut (Electrabel) n'a pas été entérinée par le gouvernement qui a préféré attendre le verdict des urnes. Même sans le seing politique, l'approvisionnement sera assuré après le 1er juillet par Electrabel... Dont le porte-parole annonce une libéralisation rimant majoritairement, dans la capitale, avec réduction de facture.·

« Le politique a laissé faire le monopole »

La libéralisation entraîne-t-elle une hausse des prix de l'électricité ?

La réponse dépend de l'évolution des rapports de force entre les sociétés d'électricité et les régulateurs. N'oublions pas que l'argument qui justifie la libéralisation est que la compétition aurait un effet de baisse de prix pour les consommateurs. Une analyse basée sur l'observation qui veut que, dans l'activité du secteur électrique, une partie significative du chiffre d'affaires se compose des rentes ou des profits de monopole. J'estime ce poste à environ un milliard d'euros (dont une moitié en rentes des communes, l'autre en profits du monopole d'Electrabel) qui était et est prélevé exclusivement sur la petite clientèle (domestique, PME, services comme les hôpitaux, etc.).

La facture devrait donc s'alléger...

Les industriels bénéficient, comme dans le passé, de prix bas. C'est pourquoi les concurrents d'Electrabel éprouvent des difficultés pour entrer sur ces marchés. Pour une partie des industriels les prix peuvent augmenter, (de 10 à 20 % ou plus). Une baisse réelle pour la plupart est peu probable. Normalement, on pourrait s'attendre à une baisse de prix pour la petite clientèle surtout parce qu'on va réduire ou même liquider les rentes des communes. Mais il apparaît de plus en plus que cette marge va être « mangée » par les sociétés électriques qui vont prendre des marges plus hautes encore afin de payer les campagnes de ventes et de marketing, en avançant également qu'une activité plus risquée mérite une marge bénéficiaire plus élevée.

Afin d'assurer la concurrence sur le marché belge, Electrabel doit-elle, comme d'aucuns le réclament, céder une partie de sa production ?

Il faudra faire beaucoup plus. Je suis observateur du secteur depuis plus de vingt ans et j'ai vu comment Electrabel a défendu son monopole : dans les années 80, en menant une politique pour liquider la production indépendante (surtout production combinée électricité/chaleur) ; dans les années 90, par sa restructuration interne en une CPTE opaque (une société commune avec SPE, NDLR) pour éviter une restructuration en faveur d'un marché ouvert et en renégociant les contrats avec les communes (1996-98). Chaque fois la politique a regardé de l'autre côté, et laissé faire le monopole (principalement Electrabel, NDLR), bien que depuis 1989 Suez soit devenu le maître, avec comme argument implicite l'intérêt « belge ». Or, pour une compétition, il faut un découplage beaucoup plus poussé entre les producteurs et la transmission que ce n'est le cas en Belgique, ainsi qu'un régulateur plus efficace. Il faut également favoriser le développement d'une production indépendante, au lieu de forcer chaque projet dans un partenariat avec une société électrique (surtout Electrabel). Imposer qu'Electrabel cède une partie de son parc est aussi une piste mais pas la plus facile ni la plus efficace.·

ENTRETIEN

Nom. Aviel Verbruggen.

Qualité. Professeur au Centre d'étude sur la technologie, l'énergie et l'environnement de l'Université d'Anvers.

JOAN CONDIJTS