L'étrange langue du courriel L'utilisation du courrier électronique modifie le style
LOUIS,FRANCOIS
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Mardi 20 juillet 1999
L'étrange langue du courriel L'utilisation du courrier électronique modifie le style
Tous les utilisateurs du courrier électronique en font plus ou moins confusément l'expérience: la langue du numérique n'est pas celle que l'on couche sur le papier. Elle serait plus désinvolte, remplie de fautes d'orthographe et de raccourcis linguistiquesappauvrissant le langage, selon les uns. Elle serait seulement plus synthétique, orale et familière, selon les autres. Une chose est sûre, faute de recul, il n'existe pratiquement aucune étude à ce jour permettant de trancher dans ce débat impressionniste, mais déjà passionné.
Si ce n'est peut-être ce travail réalisé sur l'utilisation de l'anglais dans le courrier électronique par une chercheuse américaine de l'université du Texas, Susan C. Herring. D'après ses conclusions, la complexité syntaxique du courriel (raccourci pour courrier électronique) n'aurait pas tendance à diminuer avec le temps. Les fautes d'orthographe ne seraient pas en augmentation. Par contre, le courriel favoriserait effectivement le développement d'un style qualifié de «familier» au dépend d'un style «soigné».
Le problème de cette étude, estime toutefois Benoît Melançon, professeur de littérature à l'université de Montréal et auteur d'un ouvrage sur le courriel (1), c'est qu'elle porte sur des messages datés de la période 1975-1986. C'est le Moyen Age du numérique! Ceci dit, Benoît Melançon semble prêt à accréditer l'idée que la pratique du courrier électronique ne menace pas l'orthographe des utilisateurs, pas plus que leur maîtrise de la syntaxe, d'ailleurs. Comme Herring, il pense aussi que c'est au niveau du style que les transformations seraient les plus objectivement mesurables.
Le rêve d'immédiateté
Le professeur Jean-Marie Klinkenberg, président du Conseil supérieur de la langue française de Belgique, fait la même analyse lorsqu'il dit que l'utilisation du courriel n'aura pas de véritable impact sur les structures de la langue, mais qu'il induira immanquablement une reconfiguration des usages stylistiques. De la même manière, illustre-t-il, que le téléphone a transformé la pratique épistolaire .
Ces transformations stylistiques seraient en grande partie attribuables au «rêve d'immédiateté» caractérisant la communication numérique. Ce rapport au temps, très différent du courrier traditionnel, rapprocherait le courriel de la communication téléphonique et donc du langage oral.Il reste que la forme écrite du courriel préserverait cette crispation caractéristique de l'acte d'écriture empêchant le langage électronique de se confondre complètement avec la langue parlée.
Quoi qu'il en soit, la rapidité du courrier électronique favorise l'émergence d'une série de conventions destinées à économiser le temps et l'espace. On connaît les fameux smileys (poétiquement rebaptisé «binettes» par les Québécois), qui sont des signes typographiques utilisés pour nuancer le sens d'un message. Exemple, l'ironie est signifiée par une binette de connivence, soit ;). La désapprobation par une moue renfrognée, soit :(. Etc. Dans le même esprit, certaines abréviations se répandent, tels que «enTK» pour «En tout cas»; ou encore «pnpel» à la place de «Pour ne pas encombrer la liste». Les Anglais écrivent aussi «F2F» pour «Face to face» ou «imho» pour «In my humble opinion».
Ces normes se diffusent essentiellement dans la communication publique du type forum de discussion, précise Benoît Melançon. La communication privée, tout en répondant probablement aux mêmes impératifs de vitesse, est nécessairement moins normée.
Et de faire la comparaison avec la pratique épistolaire traditionnelle. Une lettre officielle se terminera par une formule du type «Je vous prie d'agréer, Monsieur le Bourgmestre, l'expression de mes salutations les plus distinguées». Tandis qu'une lettre entre amis peut très bien être ponctuée par un «Je te prie de ne rien agréer du tout, mon cher Antoine, pas même mes regrets confraternels», tout autant que par un lapidaire «Salut, Tonio!».
François Louis
(1) «Sévigné@Internet: remarques sur le courrier électronique et la lettre», Benoît Melançon, éd. Fides, 1996.
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