L'Europe au « salon des commères »
DUBUISSON,MARTINE; MARTIN,PASCAL; REGNIER,PHILIPPE
Page 8
Vendredi 28 octobre 2005
L'Europe dans la mondialisation : à défaut d'unanimité sur une stratégie complète, quelques pistes d'actions concrètes. Les Vingt-Cinq tentent de se retrouver.
envoyé spécial
HAMPTON COURT
Quatre mois de silence, a d'emblée observé le Premier ministre belge. Guy Verhofstadt a jeté l'idée, la semaine dernière, de relancer le projet d'intégration européenne en club restreint autour des pays qui partagent, ou partageront, la monnaie unique. Un saut qualitatif pour jouer un rôle dans le monde multipolaire, explique-t-il. Un sommet de l'eurogroupe serait convoqué l'an prochain. Aucun homologue du Belge ne l'aurait évoqué publiquement...
Mais la réunion de Hampton Court, indiquait peu après le coup de midi Jose Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, se déroule dans un esprit d'amour qu'Henri VIII n'aurait jamais pu imaginer ! L'Histoire retient que celui-ci fit occire deux de ses épouses. Toujours est-il qu'une querelle inutile a été évitée, juge Barroso : le choix entre une Europe marché ou une Europe politique. Un consensus poindrait le bout du nez, assure-t-il, face caméra : Il faut les deux. Un marché et un compromis social. Et plus de dimension politique vis-à-vis de l'extérieur.
Soit rien de bien neuf. L'important, c'est l'ambiance, dit Barroso : l'apaisement est capital pour arracher un accord sur le budget 2007-2013 de l'Union en décembre.
C'est exactement l'enchaînement mitonné par Tony Blair qui, de juin à décembre, préside le Conseil européen - le sommet des chefs de gouvernement. Pour aboutir sur les finances à la fin de l'année, il lui fallait un « commérage », un sommet informel sans conclusions, ce jeudi. Pour d'abord s'entendre sur le cap à suivre dans la politique économique et quelques actions prioritaires, explique Blair. Une discussion à bâtons rompus, dit Verhofstadt.
Thème imposé de la réflexion : « les défis et opportunités de la globalisation »... Et chacun des Vingt-Cinq d'y aller de son commentaire. Mais au bout du compte, Blair a tenu bon : l'accord budgétaire sera aussi crucial que difficile à atteindre.
La réponse n'est certainement pas le repli nationaliste, avance pour sa part Barroso. Mais encore ? Certains veulent « booster » le niveau des universités européennes. Le Français Chirac a proposé de mobiliser la Banque européenne d'investissement pour doper les efforts en matière de recherche et d'innovation - la marotte de Blair, détracteur des 40 % du budget européen consacrés à subsidier l'agriculture, une politique défendue par Paris.
Barroso, lui, a récemment suggéré de puiser dans les crédits inutilisés (1,2 milliard d'euros en 2004) pour constituer un nouveau fonds. Il serait destiné à amortir les chocs sociaux de grandes restructurations d'entreprises, liées à la mondialisation. Personne ne s'y serait opposé. Mais le Danemark, l'Allemagne, la Suède ou l'Estonie sont plutôt sceptiques. Soit qu'ils redoutent le coût de l'affaire, soit qu'ils jugent qu'il faut laisser la mondialisation faire son oeuvre sans mettre d'emplâtres sur les jambes de bois. Il ne s'agit pas de maintenir des canards boiteux, mais de venir en aide aux gens qui souffrent, explique Barroso. Chirac, qui avait réclamé une action européenne lors de la fermeture brutale de l'informaticien HP, est d'accord. Blair, pour arrondir les angles avec son meilleur ennemi, aussi.
Guy Verhofstadt juge toutefois que cela ne doit pas remplacer une stratégie commune concernant la globalisation. Là, les Européens divergent. Chacun défend son « modèle ». Le chancelier allemand Gerhard Schröder a distingué le projet anglo-saxon du modèle continental, plaidant l'indispensable cohésion sociale au niveau européen, action commune en matière de fiscalité à la clé - un projet qui fait hurler les Britanniques. Hampton Court s'en tiendra donc à quelques pistes d'actions « concrètes ».
Ainsi, la discussion a mis sur la table une inquiétude croissante : les prix de l'énergie, sur fond de raréfaction des hydrocarbures. Là aussi, on évoque la nécessité de faire beaucoup plus ensemble. Un discours souvent entendu. Les Britanniques sont à la pointe, pour autant que la Commission ne légifère pas tous azimuts.
« Pas de crise majeure, mais les ménages ont des soucis »
ENTRETIEN
Très offensif en juin sur la nécessité de réformer en profondeur le « modèle social européen », Tony Blair a finalement recentré le sommet de Hampton Court sur un thème bien plus vague : les « défis et opportunités de la mondialisation ». Pourquoi ce glissement ?
C'est une thématique fourre-tout, et c'est tout à fait le vocabulaire du Royaume-Uni et de Tony Blair. En juin, Blair promettait pas mal de réformes. Aujourd'hui, Blair n'a pas la volonté d'ouvrir une réflexion sur des sujets qui fâchent tout le monde. Il a toujours été dans la tradition des « grands » pays d'avoir des sommets plus effacés : ils sont meilleurs quand il s'agit de tirer la couverture à eux plutôt que lorsqu'ils sont contraints aux compromis inhérents à la présidence... Blair sait ce qu'il veut de ces réformes. Mais il y a le problème du « non de gauche » français à la Constitution et des élections allemandes qui ont montré à la fois un rejet des réformes blairistes de type « troisième voie » entreprises par Schröder et des politiques plus néolibérales souhaitées par Merkel. Blair, qui est un fin joueur, a bien senti que les peuples ne veulent pas ces réformes, particulièrement les peuples français et allemand. Observant cela, Blair n'a pas voulu partir au combat sur des thèmes qui lui tiennent à coeur : plus de libéralisation, davantage de flexibilité, etc. C'est aussi le dernier sommet de Schröder, qui n'a plus rien à perdre. En fait, le Royaume-Uni a intérêt à attendre. A attendre le départ de Schröder, de Chirac... Tony Blair joue la montre.
Blair remontera-t-il au front une fois la présidence britannique terminée, le 1
Blair ne veut de politiques communes que si elles sont ciblées et intéressent politiquement, stratégiquement, économiquement le Royaume-Uni. Comme Saint-Malo (NDLR : la relance en 1998 avec la France d'une politique de défense), qui ne remettait pas en cause l'Otan ni l'alliance avec les Etats-Unis. Par contre, sur le social, le fiscal, le Royaume-Uni ne veut pas plus d'intégration, mais une Europe zone de libre-échange. Douglas Alexander, le ministre des Affaires européennes, un proche de Brown (ministre des Finances), a récemment relevé le retour vers des Etats nations, pour rejeter le fédéralisme et affirmer que le modèle britannique, à exporter, réussit mieux. Ils reviendront à l'offensive, mais par le biais d'alliances sectorielles, très ponctuelles. Dans le groupe des six pays fondateurs, les Pays-Bas sont plus tentés par le modèle anglo-saxon...
Ce débat sur la réforme du « modèle social européen », c'est un débat gauche-droite ?
Non, si on regarde les protagonistes en présence. Il y a une ligne de partage keynésianisme-libéralisme qui ne passe plus par l'axe gauche-droite. Cette ligne traverse désormais les partis sociaux-démocrates. La Troisième Voie de Blair reprend toute une partie des politiques néolibérales. Même au PS français, belge, certains sont tentés par cela. Il y a dès lors parfois des alliances bizarres, comme Blair-Aznar-Berlusconi.
Le modèle anglo-saxon fascine certains, mais les performances économiques de l'Angleterre pâlissent...
Beaucoup veulent s'inspirer du modèle anglo-saxon en raison d'une lecture très tendancieuse de certains chiffres. Comme le chômage : il tourne autour de 4 - 5 %, mais c'est un chiffre artificiellement bas, avec 2,7 millions de personnes déclarées en « incapacité » et rayées des listes du chômage, ou le travail à temps partiel - surtout des femmes, avec 18 à 20 heures par mois - plus élevé que partout ailleurs. La flexibilité, grand créateur d'emploi, c'est aussi un grand mythe. On a à peine eu un peu plus de création d'emplois qu'en France. En réalité, depuis 2001, le Royaume-Uni a massivement investi dans la création d'emplois dans le secteur public - une politique sur laquelle ils gardent bien le silence, de peur de passer pour la « vieille gauche »... Aujourd'hui, on arrive au bout du cycle : il n'y a plus d'argent. La croissance ralentit. Je ne prédis pas de crise majeure, mais les ménages ont des soucis.
La dernière de Schröder Le sommet d'Hampton Court aura été le dernier du chancelier allemand
La dernière
de Schröder
Le sommet d'Hampton Court aura été le dernier du chancelier allemand Gerhard Schröder, qui s'apprête à céder la place à sa rivale conservatrice Angela Merkel. Le chancelier a un peu profité hier de l'occasion pour sortir de sa réserve. Nous sommes les témoins d'évolutions semblables à des séismes qui bouleversent l'ordre mondial. Cela exige une réponse politique puissante, a-t-il dit, en précisant qu'une telle action devait être menée surtout par les gouvernements nationaux. (AFP).
Préavis de grève
à la Commission
Loin des « commérages » d'Hampton Court, la température est montée d'un cran, hier à Bruxelles. C'est que la situation n'en finit plus de pourrir entre la Commission européenne et ses agents contractuels qui dénoncent la précarité de leur emploi. Jeudi, ils ont déposé un préavis de grève pour le 10 novembre. Le désaccord porte cette fois sur l'imposition de tests dans une deuxième langue (français, anglais ou allemand). Seule la réussite de cette épreuve leur permettrait d'obtenir un contrat à durée indéterminée. Cette condition est rejetée par les agents contractuels, certains d'entre eux se prévalant de plusieurs années d'expérience dans la « maison ». Ce dépôt de préavis répond à la décision du commissaire Slim Kallas de maintenir ces examens qui doivent départager 28.000 candidatures pour 2.000 postes d'agents contractuels à pourvoir. (P.Ma)
La Constitution
au Parlement flamand
La commission des Affaires étrangères du parlement flamand a entamé, jeudi, la discussion du « projet de décret portant assentiment au Traité établissant une Constitution européenne ». Les membres de la commission ont entendu un exposé du ministre flamand des Relations extérieures, Geert Bourgeois. Le 8 novembre, les commissaires examineront la requête Debunne-Sleeckx-Van Outrive. Ils réclament un référendum sur la question. Les séances suivantes seront consacrées à des auditions, les 10 et 17 novembre. Il s'agit de déterminer le caractère juridique de la Constitution européenne après son rejet par la France et les Pays-Bas. (B).
Un « noyau dur »... mais avec qui ?
ANALYSE
Le Premier ministre belge proposait ainsi, la semaine dernière, la tenue en 2006 d'un sommet des chefs d'Etat de l'eurozone, donc des douze pays liés par l'euro (les anciens Quinze, moins le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark). Objectif : voir comment approfondir l'Union européenne. Dans l'idéal, ajoutait Guy Verhofstadt, cela devrait se faire avec les 25, mais si ce n'est pas possible, nous devons le faire avec ceux qui veulent aller de l'avant.
L'idée (lire ci-contre) n'est pas neuve. Les élargissements successifs de l'Europe, certainement le big bang de 2004 (l'entrée de dix pays), la remettent régulièrement au goût du jour. Mais pour l'heure, dans une Europe en liquéfaction, qui pourrait constituer ce noyau dur ? Bonne question !
Avant de lancer une telle invitation, il faut savoir qui est susceptible de venir !, lâche un diplomate, commentant la proposition Verhofstadt. Il a raison sur le long terme, mais le moment est mal choisi. En 2006, c'est beaucoup trop tôt. D'aucuns n'expliquent d'ailleurs cette « précipitation » - on n'a pas pu le retenir ! - que par le fait que... 2006 est avant 2007 !, année d'élections, donc de changement potentiel de gouvernement et de Premier ministre.
2007 est aussi l'année des présidentielles françaises ; or Jacques Chirac semble le seul à avoir publiquement appuyé l'idée belge. Dans la presse, il a prôné des groupes pionniers, jugeant que les membres de la zone euro ont vocation à approfondir leur intégration politique, économique et sociale. Mais quels pionniers ? Le noyau dur est généralement compris comme centré sur les six pays fondateurs : Benelux, France, Allemagne, Italie. Or, eux-mêmes ne constituent plus, aujourd'hui, une force d'entraînement.
Preuve ? Le Benelux est mort. Pas officiellement bien sûr. Mais sans conteste dans les faits : Belgique et Pays-Bas n'ont plus rien en commun, confirme un diplomate. J'espère qu'ils sortiront de leur dépression européenne, ajoute un élu belge. En attendant, notre pays n'hésite pas à s'opposer ouvertement à son voisin. Par exemple lorsque celui-ci exige une réduction d'un milliard de sa contribution à l'Union. Jugeant la méthode de calcul batave tronquée, la Belgique menace de réclamer le même rabais. Du Benelux, il ne reste guère que la paire belgo-luxembourgeoise... trop maigre pour endosser un réel leadership.
Et les autres fondateurs ? Après le rejet de la Constitution, la France - et son président - est dans l'état que l'on sait. Pas vraiment un leader incontesté... Même en couple avec l'Allemagne. Plombée, elle, par le changement de chancelier. Il faudra quelque temps à Angela Merkel pour s'imposer sur la scène européenne et choisir ses alliés, entre ses affections anglo-saxonnes et l'amitié plus traditionnelle avec Paris. En tout état de cause, le moteur franco-allemand n'est plus, à l'heure actuelle, susceptible de tirer la caravane européenne. Sans parler de l'Italie de Berlusconi, minée par les affaires et imprévisible.
Un noyau autour du Royaume-Uni ? Blair attendait l'arrivée des dix nouveaux membres, réputés pro-atlantistes. Mais l'échec des négociations financières en juin a refroidi leurs ardeurs. Impatients de disposer des aides européennes, les Dix ne peuvent que constater la frilosité de Londres à céder sur son « rabais » et à provoquer le blocage en liant toute concession à une révision de la politique agricole, tabou français.
D'aucuns attendent l'Espagne qui, timidement, creuse sa place (propositions avec la France sur l'immigration, avec Londres sur le terrorisme...). Mais Zapatero doit s'imposer, trouver des alliés permanents. Et ce n'est pas le rapprochement de l'Autriche avec la Slovénie ou la Hongrie, sur une base historique ou conservatrice, qui donnera l'élan aux 25.
Reste qu'une Europe à 25, 27, 30 et plus ne pourra être - les experts se rejoignent - qu'à géométrie variable et plusieurs vitesses. Multidimensionnelle : comme pour l'euro ou l'espace Schengen (regroupant 12 pays, pas exactement les mêmes), certaines politiques (judiciaire, défense...) réuniraient plusieurs Etats, distincts selon les dossiers. Et « multispeed » : faite de divers blocs, l'Europe avancerait aussi à allures différenciées, chacun pouvant enclencher la vitesse supérieure et rejoindre un groupe pionnier s'il le désire. L'Europe de demain sera multiple ou ne sera pas ?
repères
repères
Le noyau dur. Face à une Union européenne en extension constante, des politiques imaginent depuis une quinzaine d'années diverses versions d'un noyau dur, d'une avant-garde soucieuse d'intégration politique, face à une arrière-garde centrée sur le libre marché. En 1994, tant le Premier ministre français Balladur que la démocratie chrétienne allemande défendent ce « noyau dur » .
Les cercles concentriques. Dès 1989, Jacques Delors, président de la Commission, anticipe l'ouverture à l'Est avec sa théorie des « cercles concentriques » : au centre, un (ou des) « cercle restreint », fonctionnant par « coopérations renforcées », dans des domaines précis ; autour de ce noyau dur, le « cercle de droit commun », les Etats membres ; puis le « cercle des proches », les pays en attente d'adhésion. Désormais, certains ajoutent le cercle des « partenaires privilégiés » non membres de l'Union.
La confédération européenne. En décembre 1989, le président français, François Mitterrand, propose de rallier les pays de l'Est dans une « confédération », afin de ne pas freiner la croissance ou l'intégration européennes.
L'Europe à géométrie variable. En 1994, le chancelier allemand Helmut Kohl utilise cette expression pour désigner un noyau dur composé de l'Allemagne, la France et le Benelux, autour duquel graviteraient les autres pays... dont plusieurs sont outrés ! En 2000, le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, reprend l'idée du noyau dur, parlant même de fédération européenne... mais il y renonce en 2004.
Le groupe pionnier. C'est le nom retenu, depuis 2000, par Jacques Chirac. Son ministre des Affaires étrangères, Douste-Balzy, a repris celui d'avant-garde ; le ministre de l'Intérieur Sarkozy poussant, lui, les six grands pays de l'Union à être un nouveau moteur pour l'Europe. Le Premier ministre belge imagine les pays de la zone euro dans ce rôle.
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