L'Europe selon Tony Blair

DUBUISSON,MARTINE

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Samedi 2 juillet 2005

Union européenne A la tête des 25, la Grande-Bretagne veut les mener sur une nouvelle voie

Le Premier britannique ouvrira à l'automne le chantier de l'avenir de l'Union. Son but : bâtir une Europe « moderne », mieux coordonnée. Pas plus intégrée.

ANALYSE

MARTINE DUBUISSON

Tout (ou presque) est dans le logo britannique pour la présidence européenne : 12 cygnes (autant que les étoiles sur le drapeau européen) volant en formation, sur fond bleu. Le site de la nouvelle présidence, ouverte vendredi, explique : Quand les cygnes volent en formation, ils recourent à un système de direction et de coopération pour évoluer plus efficacement. Ce concept symbolise la collaboration efficace des Etats membres pour assurer un avenir meilleur.

Coopération, coordination : tout est bien là. Ce n'est pas une Europe intégrée, aux nombreuses politiques communes, que prône Tony Blair. Mais une formation d'Etats souverains soucieux de mieux se coordonner. Son discours devant le Parlement européen, le 23 juin, en atteste. Même si un premier constat s'impose : Blair est un grand orateur... mais un petit cachottier. Qui entretient le flou. Prenez les institutions européennes : il réclame une Commission performante... à ne pas confondre avec une Commission forte. Au contraire. Pour Londres, la construction européenne doit reposer sur les Etats et son fonctionnement rester intergouvernemental.

La Grande-Bretagne voit l'Europe ainsi, résume Sebastian Kurpas, chercheur au Ceps (Centre for European studies) : comment accommoder les différents intérêts nationaux. Il ne s'agit pas d'avoir des structures supranationales, mais intergouvernementales.

Une tendance vécue à la « Convention » qui a préparé la Constitution européenne : Le représentant britannique parlait d'« union d'Etats souverains » et de « compétences attribuées par des Etats souverains », se souvient Anne Van Lancker, eurodéputée belge. Il s'est d'ailleurs opposé à tout transfert de compétence et extension du vote à la majorité qualifiée (surtout dans la fiscalité, le social et la politique étrangère). Le dispositif décisionnel qu'ils veulent, c'est toujours plus de pouvoir au Conseil.

L'allergie à la Commission transpire du discours de Blair, prônant une Commission prête à renoncer à des réglementations superflues, à se défaire de la paperasserie, à se faire le champion d'une Europe soutenant la concurrence. Sa présidence travaillera, dit-il, à une meilleure réglementation.

Deuxième constat : l'Europe selon Blair est censée parler d'une seule voix sur la scène internationale... mais pas développer une politique étrangère commune. Changement par contre sur la défense. Durant la Convention, rappelle Annabele Littoz - Monnet, chercheur à l'Irri (Institut royal des relations internationales), les Britanniques refusaient que certains pays puissent lancer seuls une initiative sans l'Otan. Désormais, Blair dit : Nous devons nous doter des capacités militaires nécessaires pour pouvoir intervenir rapidement et efficacement pour résoudre un conflit dans le cadre de l'Otan ou indépendamment.

Opportunisme ? C'est le troisième constat. Soucieux de ménager l'Oncle Sam, Londres - déjà absent de l'euro ou de l'espace Schengen - ne veut pas s'isoler sur tous les fronts. D'autant que de nouvelles joutes s'annoncent, sur l'élargissement à la Turquie notamment, que Londres défend.

Mais l'« europportunisme » de Blair n'est pas exceptionnel. S'il a soutenu dès le départ l'idée d'un président permanent du Conseil européen, il refusait le ministre européen des Affaires étrangères. Comme il voulait limiter les pouvoirs de la Commission, note Annabele Littoz - Monnet, il s'est opposé à la fusion du commissaire aux Relations extérieures et du haut représentant pour la politique étrangère. Anne Van Lancker ajoute : Il voulait cette double casquette pour la présidence du Conseil. Désormais, Londres défend ce ministre européen...

Voilà qui n'empêche pas un quatrième constat : les priorités britanniques ne sont pas institutionnelles, mais socio-économiques. Comme il l'a dit devant les eurodéputés, Blair veut respecter l'agenda de Lisbonne, censé faire de l'économie européenne la plus performante. Et moderniser le modèle social, pour soutenir la concurrence et aider nos concitoyens à se faire à la mondialisation. Nouveau leitmotiv : moderniser l'Europe. C'est-à-dire investir dans le savoir, la qualification professionnelle, les politiques actives en matière de marché du travail, les pôles scientifiques et l'innovation...

Mais Sebastian Kurpas relève la contradiction : Il veut plus d'argent dans la gouvernance économique, la recherche, un marché du travail plus flexible..., mais l'Europe n'a pas beaucoup de compétences dans ces matières. Anne Van Lancker parle de double langage : A la Convention, les Britanniques rejetaient toute tentative de communautariser la politique économique et sociale. C'est eux qui s'opposent aux politiques européennes prônées par Blair !

Contradiction ou pas, Blair s'est répété vendredi à Londres, lors d'une visite de la Commission Barroso. Jurant de faire de son mieux pour arriver à un accord sur le financement de l'Union, établissant une base qui soit bonne pour l'Europe dans le futur. Il appelle cela un budget moderne, qui ne continue pas à consacrer 40 % de ses dépenses à la politique agricole commune. Cinquième constat : l'Union selon Blair n'est plus celle qui a rendu l'Europe autosuffisante sur le plan alimentaire.

Il veut réformer la PAC, explique Annabele Littoz - Monnet, car elle subsidie les grandes exploitations et que ses agriculteurs n'en profitent pas, ayant surtout de petites exploitations. Mais cette charge agricole est nouvelle : A la Convention, dit Anne Van Lancker, les Britanniques n'ont pas bataillé pour réduire ce budget.

Mais le moment vient où Blair devra dévoiler son jeu : il prévoit un sommet informel des chefs d'Etat à l'automne, à Londres, pour essayer d'initier un débat sur la direction future de l'Union.