L’injustice infligée à Bahar

METDEPENNINGEN,MARC

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Mercredi 18 juillet 2012

retour sur Bahar Kimyongur qui, acquitté, n’est pas sorti indemne de dix ans de procédure

On l’avait vu des dizaines de fois au cours de ce long parcours judiciaire qui s’est arrêté le 23 décembre 2009 par son acquittement devant la cour d’appel de Bruxelles. Quatre procès (Bruges, Gand, Anvers, Bruxelles), deux cassations, 10 ans d’incertitudes. L’homme n’a pas changé. Bahar Kimyongur, né en 1974 à Berchem-Sainte-Agathe, diplômé d’archéologie et d’histoire de l’art de l’ULB, affiche, dans la liberté retrouvée, comme dans la traversée de cette longue épreuve judiciaire, le même sourire généreux. Et quand on le lui dit, il tempère.

Il montre le tour de ses lèvres : « Je n’ai pas pu me débarrasser de cet archipel de boutons. » De minuscules éruptions persistantes « sans doute, une conséquence du stress vécu en prison », explique-t-il. La prison, il a connu. Condamné à 4 ans par le tribunal correctionnel de Bruges, à 5 ans par la cour d’appel de Gand, il a séjourné en prison « 5 mois et 19 jours » avant d’obtenir une cassation de sa condamnation. Il a connu, sourit-il, la cellule 2005 de la prison de Nivelles, « celle de Fourniret », le voisinage de compagnons de cellule qui le respectaient « en raison de sa stature de terroriste ». Il se rappelle ce « tchoutch » qui cachait du fil dentaire dans la cloison de son frigo et s’appliquait à limer les barreaux de sa cellule. Sans y parvenir complètement.

Tout cela le fait sourire. Le souvenir de ces années d’incertitude demeure lourd. Au Bureau d’information du DHKC-P, établi rue Stévin, il avait dû subir les intrusions de la Sûreté de l’Etat. Un jour, il nous avait appelé pour révéler sa découverte : des micros disposés par nos barbouzes sous son canapé. Le lendemain, deux agents venaient les récupérer. Il y eut ensuite la fuite de Fehriye Erdal, pistée par la Sûreté et qui parvint à se fondre dans la nature la veille du jugement de Bruges, en février 2006. La justice belge s’apprête à la renvoyer par défaut devant la cour d’assises pour le meurtre qu’elle nie du milliardaire Sabançi, un autre industriel et une assistante, commis à Istanbul en 1996. Il y eut surtout, pour Bahar Kimyongur, ressortissant belge, la révélation dans nos colonnes de la machination qui permit son arrestation, le 28 avril 2006 à Dordrecht.

Bahar Kimyongur fut arrêté par la police néerlandaise en vertu d’un mandat extraditionnel délivré par la Turquie. Les services néerlandais furent avertis par les services belges de sa présence aux Pays-Bas. Le tout fut mis au point lors d’une réunion rassemblant une vingtaine de fonctionnaires de la police belge, du parquet fédéral, du ministère de la Justice, de polices locales, bien décidés à livrer un ressortissant belge à la Turquie. Bahar Kimyongur a déposé une plainte pour « coalition de fonctionnaires » qui évolue péniblement. Le rapport qui atteste de cette réunion est conservé dans un coffre du Sénat. Il déplore ce culte du secret qui lui a causé un si lourd préjudice (69 jours de prison aux Pays-Bas).

Bahar Kimyongur croyait aussi pouvoir bénéficier d’une indemnisation pour tous ces mois de prison endurés à mauvais droit. Le ministère de la Justice lui a signifié qu’il n’entrait pas dans les conditions. Et ses ennuis ne s’arrêtent pas là. Il a essayé de trouver du travail. « Mon acquittement n’a servi à rien. J’avais postulé dans une école de devoirs, on m’a signifié que mon profil était problématique. » Il a postulé comme traducteur juré au tribunal de Bruxelles : il s’est vu opposer un refus par le président de la commission des traducteurs-jurés. Son épouse, qui postule à la nationalité belge depuis plus de cinq ans, est également sans nouvelles. Le parquet avait conditionné son accord à l’octroi de cette nationalité à un acquittement de Bahar. Ce qu’il emporta. Mais rien n’a changé.

Malgré les difficultés, Bahar Kimyongur demeure optimiste. Il reconnaît une naïveté passée. « J’ai été le Mister Bean de la révolution. J’en suis devenu un has-been. » Il se dit habité par une pulsion d’écrire. Il a publié Syriana, la conquête continue (Editions Couleur Livres et Investig’action) et se passionne pour la biographie en préparation de cheikh Bedrettin, un sage de l’Orient médiéval qui vécut de 1358 à 1420. Le cheikh fut l’un des premiers promoteurs de la justice sociale, défendant avec égalité les musulmans, les juifs ou les chrétiens. Il fut conduit à l’échafaud…

En cet été pluvieux, Bahar Kimyongur est contraint de rester en Belgique. Ce fut l’autre injustice qui lui fut faite et qui fut dénoncée par des parlementaires (dont l’Ecolo Josy Dubié) : les ressortissants belges frappés d’une demande d’extradition par un pays étranger ne peuvent être informés de l’existence de cette réquisition. Bahar ne sait pas si le mandat turc à son encontre et à celui de Deniz son épouse ont été levés. Ils restent dans une autre prison.

Bahar Kimyongur aujourd’hui, avec ses enfants, et en 2006, Au cours d’une conférence de presse

Flash-back

Bahar Kimyongur, aujourd’hui âgé de 38 ans, a été au centre d’un des plus grands imbroglios judiciaires de ces dernières années. En septembre 1999, des policiers mettent au jour à Duinbergen une cache du DHKC-P, l’organisation d’extrême gauche turque, classifiée comme terroriste. Bahar Kimyongur, auquel il est reproché d’avoir traduit des documents émis par l’organisation, est poursuivi : il est condamné à 5 ans de prison à Gand. La Cour de cassation anéantit cet arrêt. La cour d’appel d’Anvers l’acquitte. Le parquet fédéral obtient une nouvelle cassation. Le 23 décembre 2009, la cour d’appel de Bruxelles prononce à son tour un acquittement. Dix ans de procédure menée sur pied de la loi controversée de 2003 sur le terrorisme.