L'intolérance aux frustrations fragilise l'enfant La majorité des enfants et des ados qui fréquentent le cabinet du docteur en psychologie caennais Didier Pleux est réfractaire aux exigences scolaires.

DUBOISDENGHIEN,RAPHAEL

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Mardi 24 août 2004

L'intolérance aux frustrations fragilise l'enfant La majorité des enfants et des ados qui fréquentent le cabinet du docteur en psychologie caennais Didier Pleux est réfractaire aux exigences scolaires.

L'école, c'est la galère... Cela commence en 1re primaire quand il s'agit d'apprendre à lire, à écrire, à calculer. L'effet « boule de neige » atteint le secondaire. L'ado qui refuse d'étudier ce qui lui apparaît difficile, ou ce qu'il n'aime pas, souffre souvent d'intolérance aux frustrations.

L'Extra du Soir - Beaucoup de parents veulent épargner toute souffrance à leurs enfants...

Didier Pleux - Il y a souvent confusion entre souffrance et frustration. Quand des parents me disent que leur enfant est très anxieux, déprimé, ils ont l'impression d'une grande souffrance interne. Ils n'acceptent pas que l'enfant verse une larme, ait du mal à faire un apprentissage, soit mécontent quand on lui demande de passer l'aspirateur dans sa chambre ou d'aller coucher un peu plus tôt que la fratrie. Les parents tombent dans les excès de la déesse Thétis, qui plongea son fils Achille dans le Styx pour le rendre invulnérable. Cela peut devenir un véritable complexe si l'enfant est totalement cocooné !

Je tiens absolument à ce que les enfants soient de nouveau frustrés dans leur éducation. Pour qu'ils redeviennent heureux. Pour les armer contre les futures adversités de la vie, aussi. Comme le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, je conseille de ne pas répondre à toutes les demandes des enfants, de ne pas les entraver dans les filets de l'hyperprotection.

- Vous plaidez donc pour un retour à l'autorité parentale. Avec ses exigences, ses interdits et ses sanctions ?

- Je dis constamment aux parents qu'ils doivent arrêter d'écouter le chant des sirènes des psys qui dévient leur bon sens. Il n'y a pas d'autorité sans sanctions. Si l'enfant ne voit pas sanctionner immédiatement un comportement déviant, il s'installera vite dans l'impunité. Il faut être vigilant et cohérent. Les parents, les grands-parents, la fratrie et les enseignants doivent parler le même langage. Mais il ne s'agit pas de sanctions émotionnelles dictées par la colère ou l'anxiété. Ce sont les parents permissifs qui en arrivent à donner une fessée ou une paire de gifles...

Les parents qui sont très fermes sur le rythme du travail scolaire, l'alimentation, l'habillement, les fréquentations, les sorties, et expliquent le pourquoi des interdits, doivent rarement sanctionner les enfants. Il faut aussi éviter de récompenser accidentellement des comportements négatifs. On ne commente pas un bulletin scolaire catastrophique attablé dans une pizzeria, même si on avait promis d'y aller pour une autre raison ! Jamais les anciens n'auraient fait ce genre de bêtises ! Par contre, ils y allaient un peu trop fort dans l'autoritarisme.

- Des parents rejettent sur les enseignants l'éducation de leurs enfants...

- Il faut que tout le monde prenne ses responsabilités. L'éducation appartient prioritairement aux parents. L'enseignant a pour mission de transmettre un savoir. A la limite, ce n'est pas à lui de sanctionner l'élève qui n'a pas fait ses devoirs à la maison. C'est aux parents de vérifier les heures de télé, d'ordinateur, de jeux vidéo... Les comportements d'indiscipline à l'école révèlent souvent une grande permissivité à la maison.

- Comment stimuler les enfants à répondre aux exigences ?

- Etablir un contrat et l'afficher dans la chambre est une solution qui rend les exigences parentales bien réelles. Vivantes et surtout constantes. Ce contrat montre aussi que tout n'est pas fait d'une façon despotique. Pour certains enfants, même en bas âge, l'argent de poche est aussi une solution. Ce n'est pas un dû, ce n'est pas du chantage. C'est une rémunération pour un travail accompli. D'autres enfants ont besoin que l'école leur attribue des notes.

- L'ado a toujours besoin de ses parents...

- Des professionnels de l'adolescence conseillent aux parents de devenir beaucoup moins acteurs et beaucoup plus observateurs dans l'éducation de l'enfant devenu adolescent. D'être moins parents. C'est tout le contraire qu'il faut faire ! Il y a des ados en crise : ceux où on a vu un développement progressif de l'intolérance aux frustrations, mais je ne crois pas à la crise de l'adolescence. Ni à « l'ado qui doit faire sauter la carapace éducative » pour mieux se transformer en futur adulte. L'ado n'est pas un crustacé ! Il se développe humainement, avec amour et protection. Cette protection parentale, attendue par les ados, n'est surtout pas la mise au rancart des exigences familiales, mais, au contraire, le renforcement de la présence de l'adulte dans les zones de danger.

- Votre dernier livre s'adresse spécialement aux parents. Son ton est parfois provocateur...

- En tant que psy de l'approche cognitive, je reviens sur beaucoup de croyances et de préjugés. Mes trente années de terrain me permettent de contester ces affirmations courantes selon lesquelles « l'enfant est naturellement bon », « un enfant qui a tout doit être affectueux et obéissant » ou « contester l'autorité est une étape vers la liberté individuelle ».

Propos recueillis par

RAPHAËL DUBOISDENGHIEN

« Manuel d'éducation à l'usage des parents d'aujourd'hui », éd. Odile Jacob, 21,50 euros.