L'invitation à la rigueur violette Politique - Les négociateurs espèrent boucler, au bout du week-end, les discussions budgétaires Rouges et bleus invités à la rigueur « Oser dire la vérité » « Garder la réforme fiscale » « Economiser pour les pensions »

VANOVERBEKE,DIRK; SERVATY,PHILIPPE

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Samedi 28 juin 2003

L'invitation à la rigueur violette

* Verhofstadt rêve d'un accord entre négociateurs à la fin du week-end. Un défi plombé par les risques de récession évoqués par les patrons et la rigueur exigée par les experts.

PIERRE-HENRI THOMAS

DIRK VANOVERBEKE

Interrogés par « Le Soir », trois économistes enjoignent au gouvernement de suivre scrupuleusement les recommandations du rapport annuel du Conseil supérieur des finances. Etienne de Callatay, Ivan Van de Cloot et Vincent Bodart, respectivement chief-economist de la Banque Degroof, économiste d'ING-Belgium et directeur des études économiques de l'Ires, enfoncent le clou de la rigueur annoncée. Ils invitent la future coalition à ne pas occulter le défi du vieillissement et à y faire face en dégageant des surplus budgétaires et en accélérant le désendettement public. Tous trois estiment que, devant l'absence de toute marge de manoeuvre budgétaire, la future coalition n'a pas le choix des armes.

Elle doit, selon eux, s'appliquer à la fois à respecter les engagements fiscaux décidés sous la précédente législature et compenser intégralement les mesures indispensables pour soutenir la croissance et répondre à la hausse des dépenses de soins de santé. Le message sera-t-il entendu par les futurs partenaires de la majorité, priés à la fois de gérer les difficultés annoncées à court terme et l'immense défi de l'explosion du coût des pensions programmée dans les dix ans à venir ?

Côté patronal, on insiste en effet sur la nécessité de maintenir la confiance des ménages et des entreprises. Nécessité d'autant plus grande que nous risquons de retomber en récession, avertit Baudouin Velge, directeur du département économique de la FEB. Il souligne en effet que loin de connaître un rebond, l'économie belge va décélérer au troisième trimestre. Nous n'aurons peut-être pas deux trimestres négatifs successifs (ce qui est la définition officielle de la récession) mais il n'est pas innocent que Baudouin Velge décide néanmoins de lâcher le mot. Dans le camp des patrons, tous les baromètres sont plus sombres qu'il y a six mois. Et la fédération patronale désire faire passer un message avant la formation du nouveau gouvernement. Il est aussi limpide que celui des économistes interrogés et consiste à souligner l'impératif de ne revenir ni sur la réforme fiscale ni sur la promesse faite aux entreprises de réduire leurs charges sociales.

C'est dans ce cadre d'invitation à la rigueur que les négociateurs s'apprêtent à entamer, ce week-end, leur dernière ligne droite, histoire de boucler le cadre budgétaire 2004-2007.

Le formateur Guy Verhofstadt a exprimé vendredi soir le souhait que la fumée blanche se lève sur un accord global de gouvernement dans la nuit de dimanche à lundi. Les conseillers économiques sont aussi réquisitionnés pour un nouveau week-end de délicats calibrages et arbitrages budgétaires, dans un des contextes économiques les plus moroses de ces trente dernières années.·

Politique - Les négociateurs espèrent boucler, au bout du week-end, les discussions budgétaires

Rouges et bleus invités à la rigueur

Les négociateurs du prochain gouvernement rêvent de conclure à la fin du week-end le volet central, celui du budget. Mais entre rouges et bleus, la méfiance reste tenace...

DIRK VANOVERBEKE

Les négociations, officiellement, avancent. Vendredi soir, le formateur Guy Verhofstadt a fait l'état des lieux des discussions au sein des huit groupes de travail. Le chapitre Kyoto était terminé, et les négociateurs s'apprêtaient, dans la nuit, à ouvrir le lourd chapitre de l'emploi qui doit générer 200.000 nouveaux postes de travail d'ici à la fin de la législature. Les rouges et les bleus, et leur cohorte d'experts, se reverront tout le week-end dans l'espoir de boucler le volet budgétaire des autres chapitres de la note. A savoir, la sécurité sociale et les soins de santé, ce samedi. Et les entreprises publiques (et le dossier épineux de la SNCB), celui de la lutte contre la fraude fiscale et de la dette publique ce dimanche. Le menu est d'autant plus copieux que les arbitrages entre les familles socialiste et libérale s'annoncent décidément très ardus. Le défi est connu : à court d'argent, confronté à une croissance économique qui, ces trois dernières années, ne parvient plus à dépasser la barre du pour cent de PIB, le prochain gouvernement devra soutenir l'activité économique à la fois par la poursuite de la réforme fiscale et d'autres mesures susceptibles de ne pas davantage plomber la confiance. Des mesures qui, selon les trois économistes interrogés par « Le Soir », devront être intégralement

compensées. Comment ? Par des coups de lime dans les dépenses et de nouvelles rentrées en recettes. A ce propos, les négociateurs se sont accordés, dans le chapitre consacré à Kyoto et à la mobilité, sur la philosophie de coûts variables à intégrer dans une taxe annuelle existante : il s'agira d'en faire varier le coût en fonction de la consommation d'essence et, donc, de l'augmenter en fonction de l'utilisation du véhicule.

En attendant que les experts n'en révèlent les modalités techniques, la future coalition, à la veille d'ouvrir le chapitre de la dette, enregistrera les propos des trois experts indépendants qui (lire ci-dessous) enjoignent aussi les futurs ministres à dégager des surplus budgétaires pour garantir le paiement des pensions des enfants du papy-boom. La quadrature du cercle ?·

« Oser dire la vérité » ENTRETIEN

Etienne de Callatay, le gouvernement peut-il ignorer le rapport du Conseil supérieur des Finances (CSF) qui lui enjoint de réaliser des surplus budgétaires à l'horizon 2007 pour assurer à terme le paiement des pensions légales ?

Politiquement, il peut évidemment se le permettre. Mais économiquement, ce serait une énorme bêtise. Il faut impérativement se placer dans une perspective de moyen terme, en prenant en compte non seulement les difficultés conjoncturelles présentes mais aussi le défi à venir du vieillissement. L'effort recommandé par le CSF est le strict minimum pour être dans des conditions simplement correctes pour faire face. Sinon, il faudra soit réduire fortement les retraites d'ici 10 à 15 ans, soit augmenter considérablement la pression fiscale.

Le problème pour le futur gouvernement, c'est que s'il consacre tous ses efforts à la constitution de ce fonds de vieillissement, il ne dispose plus de la moindre marge financière.

Le Bureau du Plan l'avait déjà souligné à l'automne dernier. Depuis, la situation économique n'a fait que se détériorer et les promesses des politiques se sont accumulées. Il est impossible de réaliser des mesures nouvelles sans qu'elles soient intégralement compensées. A cet égard, des pistes environnementales existent pour dégager de nouvelles recettes : péages routiers pour les camions comme en Allemagne, accises sur le diesel ou le mazout de chauffage...

Que faire de la batterie de mesures décidées par le précédent gouvernement et à financer par le prochain ?

Je crois que revenir sur les mesures votées, comme la réforme fiscale, constituerait une erreur parce que cela minerait la confiance du citoyen à l'égard du politique. En revanche, toutes les promesses et les engagement électoraux sont impossibles à tenir. Il faut que les partis politiques, ceux qui négocient aujourd'hui comme les autres, reconnaissent qu'il n'y a pas de marges disponibles pour le réaliser. Il faut oser dire aux gens que la situation est sérieuse. Cela servirait le gouvernement de promettre du sang, des larmes et de la sueur et de forger ainsi la confiance plutôt que de faire croire que tout va bien. Le gens ne sont pas dupes.·

D. V.

« Garder la réforme fiscale » ENTRETIEN

PHILIPPE SERVATY

Vincent Bodart, le Conseil supérieur des finances a-t-il raison de demander au prochain gouvernement de viser un surplus budgétaire de 0,5 % en 2007 ?

Oui. La Belgique doit relever le défi du financement du coût du vieillissement de la population. Pour réussir, il faut dégager des surplus budgétaires qui permettront d'accélérer la réduction de notre endettement public. Le respect de nos engagements vis-à-vis du Pacte de stabilité se justifie également de ce point de vue. Il ne s'agit pas seulement d'une contrainte extérieure : c'est notre intérêt.

Où voyez-vous des mesures d'économies possibles ?

Il s'agit de choix politiques par excellence. Il m'est difficile de me prononcer à ce sujet. Mais il est clair que des mesures s'imposent. A politique inchangée, le déficit budgétaire atteindra 0,7 % du PIB (produit intérieur brut) à la fois en 2003 et en 2004. Sans économies, les années suivantes devraient également être placées sous le signe du déficit. Où serrer la vis ? En soins de santé ? Ce poste de dépenses a progressé sensiblement en 2002 et 2003. Mais ce sont des dépenses difficilement compressibles. Leur augmentation est structurelle : il s'agit déjà d'une conséquence du vieillissement et du renchérissement du coût de la médecine. La réforme fiscale actuelle ? Il est clair qu'elle va freiner la croissance des recettes fiscales, qui sont déjà sous pression du fait de la faible conjoncture.

Faut-il dès lors la remettre en cause ?

Non. Ce serait un très mauvais signal à envoyer à la population. Un problème de crédibilité des hommes politiques se poserait, aux conséquences désastreuses. Ce qui ne veut pas dire que de nouvelles baisses d'impôts soient indiquées.·

« Economiser pour les pensions » ENTRETIEN

Ivan Van de Cloot, le prochain gouvernement doit-il impérativement dégager un surplus budgétaire de 0,5 % en 2007 (0,7 % si l'on inclut les budgets fédérés), en particulier pour alimenter le fonds de vieillissement ?

Si le gouvernement prétend que l'on peut assurer le paiement des pensions légales au-delà de 2010, il doit parler maintenant des mesures d'économies à prendre pour y arriver. Réduire encore les impôts ou les pensions, il faudra choisir. Si le gouvernement ne prend pas ces mesures et ne suit plus le programme de stabilité des finances publiques présenté à la Commission européenne, notre dette publique ne se réduira pas assez vite pour faire face à l'augmentation des dépenses liées au vieillissement de la population (pensions et soins de santé). Le gouvernement ne peut pas se contenter d'alimenter le fonds argenté par des ventes d'actifs, qui sont non récurrentes. Des économies structurelles sont nécessaires.

Par quel type de sacrifice doit passer l'austérité budgétaire ?

Ce n'est certes pas le meilleur moment de charger la barque des économies en cette période de basse conjoncture. Mais il faudrait commencer à réfléchir au financement des soins de santé. Leur budget croît de 4 % par an.

Il est difficile de freiner cette hausse mais on peut imaginer d'en privatiser une partie. Une réponse structurelle me paraît plus adéquate que de nouvelles mesures ponctuelles.

Revenir sur les baisses d'impôts futures prévues par la réforme fiscale du précédent gouvernement ne vous paraît-il pas plus indiqué ?

Ce serait très mauvais pour la conjoncture. Il s'agit d'une des seules mesures budgétaires actuelles susceptibles de soutenir l'activité. Pour une fois que la Belgique connaît une politique budgétaire anticyclique ! Cela dit, même si les impôts restent très élevés dans notre pays, une nouvelle réforme fiscale ne me paraît pas possible.·

Ph. Sy