L'INVITE DU LUNDI: Matthias Storme.: «.La Belgique est irrémédiablement coupée en deux.» L'incarnation d'une nouvelle génération d'intellectuels flamingants

BERNS,DOMINIQUE

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Lundi 27 mai 2002

Matthias Storme : « La Belgique est irrémédiablement coupée en deux »

Intellectuel brillant et provocateur, Matthias Storme a fait son deuil de la Belgique bâtie par ses « pères ». Il est au service d'une Flandre fière et indépendante. Estimant que le fédéralisme à deux n'a pas d'avenir, il assure qu'« il serait plus facile de coopérer avec les Wallons si nous formions deux Etats indépendants ». S'il insiste inlassablement sur le clivage culturel, il invite pourtant les Bruxellois à le surmonter pour se lier à la Flandre. Preuve que Bruxelles reste une pierre d'achoppement pour les « nouveaux flamingants »...

Vous incarnez une nouvelle génération d'intellectuels flamingants, beaucoup plus radicale dans son approche de la question communautaire. Qu'est-ce qui vous différencie de vos «pères» ?

Il y a eu une certaine radicalisation parmi les personnes engagées dans le mouvement flamand. Elle s'inscrit d'abord dans un contexte mondial, qui a enregistré l'apparition de mouvements dits «identitaires», quoique cette qualification soit un peu unilatérale, un peu simpliste. Le XXe siècle a été dominé, de 1917 à 1989, par les oppositions idéologiques. Après la chute du rideau de fer, les gens ont été amenés à reconstruire une certaine idée de leur histoire et de leur identité : une société plus fragmentée a besoin de cohésion sociale; or celle-ci exige une certaine cohésion culturelle. Cette radicalisation est aussi le produit des développements institutionnels des 30 dernières années en Belgique et en Europe. Au niveau européen, la tendance a été double : vers plus de région d'une part, vers plus d'Europe d'autre part. Et naturellement, les évolutions spécifiques à la Belgique ont également influencé le mouvement flamand. Dans notre analyse, les institutions fédérales belges ne fonctionnent pas.

Mais vous étiez, vous Flamands, partisans de la fédéralisation du pays...

C'est exact, même s'il y a toujours eu une tendance minoritaire dans le mouvement flamand qui n'en voulait pas. Ceux-là étaient, d'une certaine manière, plus impérialistes : puisque nous sommes majoritaires, pourquoi ne pas se contenter de diriger le pays ? Mais la majeure partie du mouvement flamand privilégiait une logique plus identitaire, qui menait au fédéralisme.

Vous avez obtenu ce que vous souhaitiez et vous en voulez encore plus...

Nos institutions répondent, dans une grande mesure, aux conclusions, sinon à l'idéal des générations précédentes. Et dans ce sens, vous pouvez dire que j'appartiens à une nouvelle génération. Les institutions des Communautés et des Régions fonctionnent assez bien - à l'exception, à mes yeux, des institutions bruxelloises. Mais les institutions fédérales ne fonctionnent pas bien et la combinaison des institutions fédérales et des institutions régionales et communautaires ne fonctionne pas bien. Notre pays est fondamentalement divisé en deux, selon un clivage linguistique; les autres oppositions sont réelles, mais mineures, subordonnées au grand clivage linguistique, culturel. Or j'ai des doutes quant au fonctionnement du fédéralisme à deux.

Pourquoi ?

Dans la plupart des grands dossiers, les majorités sont différentes au Nord et au Sud. De ce fait, au niveau fédéral, les institutions fonctionnent de manière confédérale: il y a deux entités qui définissent séparément leurs positions, puis négocient un compromis. Ce n'est pas le cas dans les autres Etats fédéraux. En Allemagne, par exemple, le jeu de la démocratie fonctionne parce que pour certaines matières, il y a certaines coalitions entre Etats et pour d'autres matières, d'autres coalitions. Au niveau du Conseil des ministres européens, pour les matières où l'Etat fédéral n'est pas compétent, la Belgique est représentée par les ministres des entités fédérées une appellation que je n'aime pas et elle est condamnée à se taire quand Flamands et Wallons ne parviennent pas à se mettre d'accord. C'est abracadabrant.

Nous serions trop différents pour nous entendre ? C'est vite dit...

Il est évident que nous ne sommes pas si différents qu'il serait impossible de collaborer. Nous coopérons, dans le cadre européen, avec des peuples bien plus différents. Dans un sens absolu, la différence entre Flamands et Wallons est plus petite qu'entre Grecs et Flamands ou entre Portugais et Finlandais. Si on peut coopérer avec ceux-là, on peut évidemment coopérer avec les Wallons. Mais dans quel genre de structure institutionnelle ? Il est plus facile de collaborer, dans l'Europe des 15, avec la France ou les Pays-bas, qu'entre nous en Belgique. Il y a un niveau institutionnel supplémentaire qui complique inutilement les choses. Il y aura toujours une coopération spécifique entre la Flandre et la Wallonie, comme il existera toujours une coopération spécifique entre la Flandre et les Pays-Bas. Mais j'ose dire qu'il serait plus facile de coopérer avec les Wallons si nous formions deux Etats indépendants dans le cadre de l'Europe.

Le confédéralisme, c'est le cheval de Troie de l'indépendance ?

Non, pas pour moi. Entre confédéralisme et indépendance, la différence est très mince. L'Europe est un système confédéral et les Etats membres sont des Etats indépendants.

Vous n'aimez pas l'appellation d'« entités fédérées » ?

Une « entité », pour un néerlandophone, cela ne veut rien dire ; c'est un mot sans contenu, sans visage. Quand on parle de la communauté flamande, ça dit quelque chose. Je n'aime pas l'appellation de Région flamande, parce que pour nous, les régions sont les régions de la Flandre. La Flandre n'est pas une région, c'est un pays.

Bref, pour vous, la fin de la Belgique est inscrite dans les astres...

Rien n'est inscrit dans les astres; ce n'est pas une nécessité biologique, naturelle; c'est un produit de l'histoire. Aurions-nous pu l'éviter ? Jen doute. Il aurait été imaginable de faire de la Belgique un pays bilingue. Mais dans les années 30, on a opté pour une Belgique constituée de deux pays unilingues. C'est un choix qu'une grande partie des Flamands a fait, mais c'est un choix que la Wallonie a fait à 100 %. Il est vain de vouloir réécrire l'histoire. Même si ce qu'on appelle l'« histoire contrefactuelle » est quelque chose de très amusant.

Poursuivons un peu la discussion sur ce terrain « contrefactuel » : que se serait-il passé si la bourgeoisie francophone du XIXe siècle avait décidé, comme en France, d'unifier le pays par la langue?

On l'a vraiment essayé, mais sans succès. Charles Rogier y était favorable dans les années 1840. Mais vingt ans plus tard, il a reconnu que les jeux étaient faits et que la Belgique était une défaite. C'était une possibilité historique qui avait peu de chance de se réaliser.

La France y est bien parvenue, non ?

Les conditions historiques étaient différentes. Et puis on voit aujourd'hui, à la faveur de la poussée régionaliste, que l'histoire se venge outre-Quiévrain. On ne peut pas effacer l'histoire. Il y a des identités historiques plus fortes que les politiques à court terme.

Comment caractérisez-vous l'identité flamande ?

La Flandre, telle qu'elle existe aujourd'hui, est formée par certaines caractéristiques : l'éthique du travail, même si c'est peut-être un peu moins le cas chez les jeunes; la susceptibilité linguistique, qui est une exigence de respect; un complexe d'infériorité, parce qu'on n'a jamais eu le sentiment d'être maîtres chez nous. Ce sentiment engendre parfois des sentiments un peu xénophobes. Mais c'est le produit de l'histoire, pas l'essence du peuple flamand. Car l'histoire de la Flandre n'est pas xénophobe.

Quand on vous dit « nation », vous répondez « langue » ; quand on vous dit « culture », vous répondez « langue ». Pourquoi ?

Le nationalisme c'est-à-dire la tendance à faire coïncider les frontières culturelles et les frontières politiques est le produit de la démocratie. Aussi longtemps que des dynasties ou de petites aristocraties gèrent les affaires publiques, il n'y a pas de nationalisme. En revanche, pour qu'une démocratie fonctionne, il faut une opinion publique, un débat public; et cela se fait dans des mots. La langue est donc devenue le critère politique par excellence en Europe au XIXe siècle. C'est un constat, pas une vision normative.

La langue définirait-elle aussi la culture et l'identité ?

La culture n'est pas seulement fonction de la langue, mais la langue est le facteur le plus important. Quoique ce ne soit pas un absolu. Pour certaines choses, la plupart des Bruxellois sont plus proches de la Flandre que de la Wallonie. S'il s'agit de coopérer, de faire fonctionner des institutions, sur le plan économique, ils sont plus rationnels, moins émotionnels. Si l'on considère les quarante dernières années, Bruxelles a été, de manière générale, plus proche de la Flandre. Aujourd'hui, Bruxelles a ses propres problèmes qui ne sont plus tout à fait ceux de la Flandre sauf peut-être ceux d'Anvers, puisqu'il s'agit des problèmes des grandes villes. Mais les problèmes bruxellois ne sont pas du tout ceux de la Wallonie. C'est un constat, pas mon souhait.

Quel est votre souhait ?

Qu'il y ait de nouvelles formes de partenariat entre Bruxelles et la Flandre. Et également de nouvelles formes de partenariat avec la Wallonie dans un cadre européen.

Et Bruxelles dans votre scénario ?

Le minimum que nous exigeons, c'est que tous les Bruxellois qui le veulent soient des citoyens à part entière de la Flandre. Pour des raisons géographiques, économiques et historiques l'idéal serait de convaincre la grande majorité des Bruxellois d'accepter une telle invitation, en gardant leur autonomie culturelle (enseignement, etc.)

Et s'ils ne le veulent pas ?

Si cela s'avère impossible, il faut chercher des solutions intermédiaires. Mais une vraie frontière entre Bruxelles et la Flandre serait une catastrophe pour Bruxelles.

Pourquoi cela ne serait-il pas possible dans le cadre fédéral belge, éventuellement amendé ?

Dans le confédéralisme, les entités confédérées choisissent leurs compétences ; elles décident ce qu'elles veulent faire ensemble et ce qu'elles ne veulent pas faire ensemble. Aujourd'hui, on fait ensemble beaucoup de choses parce qu'on y est obligé, même si on ne le souhaite pas. Je suis convaincu qu'il sera beaucoup plus agréable de faire des choses ensemble si nous n'y sommes pas forcés. Je peux parler de ma propre expérience. Je suis professeur à l'Université de Leuven et avocat au barreau de Bruxelles. Ce sont deux institutions où j'ose dire que la coopération avec le pendant francophone est meilleure depuis la séparation. Après la scission de l'université de Louvain, il y a eu une période difficile. Aujourd'hui, on coopère beaucoup. Parfois je pense qu'on va trop loin, qu'on coopère même si ce n'est pas nécessaire, afin d'organiser une certaine « belgitude ».

La « belgitude » existerait-elle donc à vos yeux ?

Je ne dis pas que cela n'existe pas du tout, mais je crois que c'est très mince.

N'est-ce pas en réalité la redistribution au sein de l'Etat fédéral belge via la fiscalité et la sécurité sociale que remet en cause une Flandre prospère et égoïste ?

Je crois à la nécessité d'organiser des solidarités sur le plan socio-économique, mais je me demande pourquoi elles devraient être organisées au niveau belge, et pas au niveau européen. Je crois qu'il faut donner plus d'autonomie à la Flandre et à la Wallonie en cette matière, qu'il faut garder une certaine solidarité, mais qu'à long terme, c'est une tâche qui devra être assurée au niveau européen, pas au niveau belge. Je vais même être provocateur : je ne vois pas pourquoi les Flamands seraient égoïstes quand ils ne veulent pas contribuer plus que les autres pays d'Europe pour soutenir la Wallonie et pourquoi nous ne serions pas égoïstes lorsque nous ne soutenons pas d'autres régions d'Europe qui sont aussi pauvres.

Le poids de l'histoire ?

Le fait que nous ayons partagé un pays commun pendant 170 ans ne justifie pas une obligation d'une telle intensité. Les transferts entre la Flandre et la Wallonie sont plus grands, en pourcentage, qu'entre Allemagne de l'Ouest et l'Allemagne de l'Est. L'idée d'une sécurité sociale d'abord organisée au niveau des communautés, lesquelles peuvent organiser ensuite un mécanisme de solidarité avec d'autres communautés, est rejetée par Francophones. A mes yeux, c'est un mécanisme tout à fait normal. Il n'y a pas de raison historique qui pourrait nous dénier le droit de le faire.

Revenons à la culture. La Flandre serait-elle plutôt tournée vers le monde anglo-saxon ?

La jeune génération, oui. Pour ma part, je ne suis pas aussi centrée vers la France que la génération de mon père, qui était très influencée par la vie intellectuelle française. Je recherche un certain équilibre. J'essaye de rester en contact avec le monde italien et le monde allemand, ayant étudié en Italie et en Allemagne. Mes amis belgicains me parlent toujours de bilinguisme; c'est le passé ; aujourd'hui, il faut connaître plus de deux langues et ne pas s'enfermer dans la Belgique.

La Flandre vous semble-t-elle plus ouverte ?

De manière plus diffuse, oui ; plus ouverte dans différentes directions, alors que la Wallonie et Bruxelles restent fort axées sur la France.

Y a-t-il des choses qui vous intéressent particulièrement dans la culture francophone ?

Bien sûr ; ce qui m'intéresse dans d'autres cultures : la littérature, les essais plus encore que les romans. Et j'essaye toujours de lire dans la langue originale s'il s'agit d'une des cinq langues que je parle couramment. En français, j'ai lu presque tous les livres d'Alain Finkielkraut, par exemple. Je lis régulièrement certaines revues, comme « Esprit ». Quant au cinéma, j'ai une préférence pour les films européens, notamment les français. Mais je place en tête les italiens. ·

L'incarnation d'une nouvelle génération d'intellectuels flamingants

Juriste et philosophe de formation, Matthias Storme enseigne le droit civil, le droit comparé et le droit européen, à la KUL et à l'Université d'Anvers ; il est également avocat au barreau de Bruxelles. Son curriculum académique est enviable : il ne s'est pas contenté de faire son droit à Leuven ; il a étudié à Hambourg, à l'Institut Max Planck, à Bologne et à Yale. Ce Gantois de 42 ans, marié et père de quatre enfants, est actif dans le mouvement flamand depuis six ans. Il préside notamment l'Association des universitaires flamands (Verbond der Vlaamse academici). Radical dans son analyse des défauts « congénitaux » du fédéralisme belge, Matthias Storme incarne une Flandre fière d'elle-même et affamée d'indépendance. Proche de la Nieuw-Vlaamse Alliantie, qui regroupe la droite de la défunte Volksunie, il est néanmoins l'un des experts choisi par le gouvernement flamand afin de préciser la notion de minorité nationale. « Je ne crois pas qu'il y ait de minorité nationale en Flandre dans le sens des conventions internationales, mais je suis ouvert à toute argumentation », dit-il. Photo Roger Milutin.