« Il faut reprendre la main sur le cours du monde »

BERNS,DOMINIQUE

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Vendredi 15 janvier 2010

L’invité Luc Ferry

Le philosophe offre un diagnostic sans concession de la condition de l’homme moderne : crise de sens, crise du projet républicain… Bref, crise de civilisation.

La crise que nous traversons n’est pas seulement économique et financière. C’est une crise du sens de la vie commune dans des sociétés dont le seul horizon ne peut plus être celui de la consommation. Telle est la conviction de Luc Ferry. Le philosophe français a remis, il y a quelques mois, un rapport sur ce thème au Premier ministre français – rapport qui a été publié chez Odile Jacob, sous le titre : Face à la crise. Il donnera, mercredi, une conférence à l’ULB, dans le cadre du cycle Culture(s) d’Europe : « Matériaux pour une philosophie de la mondialisation » (1). Entretien en guise de mise en bouche…

À la question : qu’est-ce que la mondialisation ?, vous répondez : deux moments cruciaux, deux événements fondateurs, l’un positif, que vous situez dans l’Europe des Lumières, à l’origine d’une première mondialisation ; l’autre négatif, qui a donné naissance à la phase actuelle, produit de la première, mais, je vous cite, « en rupture totale avec elle, (…) une “chute“, au sens biblique ou platonicien. » Pourquoi ?

Attention, je ne dis nullement que la deuxième mondialisation est « négative », mais simplement qu’elle pose des problèmes redoutables. Car elle a aussi des aspects formidablement positifs. Tâchons d’expliquer. La première mondialisation correspond à la révolution scientifique des Lumières. Pourquoi ? En gros, parce que la science est le premier discours mondial, le premier discours qui vaut pour tous les humains, quelle que soit leur nationalité, qu’ils soient riches ou pauvres, puissants ou misérables. Le but de cette révolution scientifique n’est pas de maîtriser la nature pour le plaisir de maîtriser, mais bien de mettre en place une « politique de civilisation », de parvenir à réaliser deux objectifs supérieurs et extérieurs à la puissance elle-même : la liberté et le bonheur. Aujourd’hui, cet idéal est battu en brèche par la structure même de la deuxième mondialisation : dans la compétition mondialisée, avec son benchmarking généralisé, il ne s’agit plus d’innover pour être plus libre et plus heureux, mais simplement pour survivre, parce qu’il est impossible de faire autrement. L’histoire est désormais le résultat d’un processus automatique, anonyme et aveugle qui nous dépasse de toutes parts. Comme une bicyclette doit avancer pour ne pas chuter ou un gyroscope tourner sur son axe pour ne pas tomber du fil où il est posé, il nous faut «

progresser », mais ce progrès mécaniquement induit par la compétition n’est plus intégré dans un projet plus vaste, inséré au sein d’un grand dessein. Telle est la différence ultime qui nous sépare de la première mondialisation : nul ne peut plus raisonnablement être certain que cette évolution nous conduise infailliblement vers le mieux.

« L’histoire, écrivez-vous, se meut désormais hors la volonté des hommes. » N’est-ce pas reconnaître qu’avec la fin des utopies, nous assistons à la fin du cycle politique de la modernité, qui reposait sur la conviction qu’il n’est, dans la société, aucune loi naturelle, mais seulement des règles que les hommes collectivement, se donnent ?

Attention, comme la conscience malheureuse, si bien décrite par Hegel, nous avons tendance à ne percevoir dans l’histoire que ce qui s’effondre et meurt, presque jamais ce qui surgit et prend vie. De là notre propension au pessimisme. À l’orée de ce siècle, je vous le concède, on constate que les utopies qui fondaient les motifs traditionnels du sacrifice collectif ont été liquidées. Qui voudrait encore aujourd’hui, du moins en Europe, mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour la révolution ? Personne ou presque. Mais à l’encontre de la morosité ambiante, je prétends que c’est la meilleure nouvelle du millénaire. Champagne ! Qui regrettera la fin des guerres nationalistes en Europe ? Quant aux âneries mortifères du maoïsme, avec ses dizaines de millions de morts dans des conditions atroces, qui, hors quelques intellectuels séniles rongés par le souci de faire leur intéressant, pourrait ne pas se réjouir de leur liquidation ? Est-ce dire pour autant que nous vivons le désenchantement du monde ? Je n’en crois rien. C’est même là l’illusion archétypale de cette conscience malheureuse qui aime tant ne pas aimer. Ce que nous vivons n’est nullement la liquidation du sacré, l’éclipse des valeurs, mais leur incarnation dans un nouveau visage, celui de l’humanité. Posez-vous honnêtement la question : pour qui ou pour quoi seriez-vous prêt à risquer votre

vie ? En d’autres termes, que considérez-vous comme sacré, au sens propre, comme digne de sacrifice ? Réponse pour l’immense majorité d’entre nous : c’est l’homme qui est sacré, pas les abstractions vides de la religion et de la politique traditionnelles. Pas de quoi être pessimiste ni déplorer la fin des utopies !

Dans notre monde « globalisé », le problème politique numéro 1, dites-vous, est de retrouver des marges de manœuvre, permettant aux sociétés de reprendre en main leur destin. Ce n’est pas, insistez-vous, un problème droite/gauche. En un sens, vous en appelez à une union sacrée entre la droite et la gauche pour redonner des capacités d’action sinon au niveau national, du moins au niveau de l’Union européenne. Mais pensez-vous pouvoir être entendu ? Notamment à droite, où l’on défend généralement la mondialisation ?

Encore une fois, la mondialisation est aussi une bonne chose. Le problème, que nous sommes à mille lieues de résoudre, c’est qu’il va falloir reprendre la main sur le cours du monde pour pouvoir la réguler. Pour prendre un exemple particulier parmi mille autres, mais qui est d’actualité, il est urgentissime de mettre en place grâce au G 20 les moyens de séparer au sein des banques les activités de dépôt des activités d’investissement afin qu’une nouvelle crise soit évitée. C’est ce type de régulation qu’il va falloir mettre en place tant sur le plan économique qu’écologique.

Peut-être auriez-vous plus de chance d’être entendu par les « altermondialistes », dont votre analyse vous rapproche, bien que vous vous en défendiez…

Je ne me défends de rien et j’ai eu des débats très fructueux et même parfois sympathiques avec les altermondialistes, notamment au Brésil. Simplement, nos discussions butent sur un point crucial : les altermondialistes pèchent paradoxalement par optimisme quand ils s’imaginent que derrière la logique de la compétition mondialisée, il y a des « gros », des puissants, les « deux cents familles », qui tirent les ficelles. Si c’était vrai, ce serait à vrai dire la meilleure nouvelle du siècle ! La vérité c’est que l’histoire engendrée par la compétition mondiale est désormais un processus intégralement automatique, anonyme et aveugle. Comme le marxisme, dont il est parfois proche, l’altermondialisme est animé globalement par une vision paranoïaque du pouvoir qui, curieusement est en un sens plus optimiste que la mienne. À mes yeux, il y a bien entendu des gens qui profitent du « système », mais personne ne le contrôle ni ne le maîtrise et tout le problème politique, justement, est de savoir comment reprendre la main…

En fait, vous renvoyez la droite et la gauche dos à dos : manque de lucidité des deux côtés, dites-vous. À vos yeux, les « bohèmes », enfants de 68, furent les cocus de l’histoire ou les dindons de la farce, car « sous les pavés, il n’y avait pas la plage, mais la mondialisation libérale. » Mais votre portrait idéaltypique de l’homme de droite des années 2000 n’est pas moins critique…

En effet, comme Molière avait dressé le tableau du Misanthrope, du Tartuffe ou du Malade imaginaire, essayez d’imaginer le portrait-robot de l’homme de droite idéal-typique d’aujourd’hui. Imaginons-le en chef d’entreprise de plus de soixante ans, et faisons-le Français, pour ne choquer personne chez vous. En 2002, il a voté Chirac, mais il s’en mord encore les doigts. Son Président, champion dans la conquête du pouvoir a été nul dans son exercice. Chaque fois que trois étudiants sont descendus dans la rue, on a retiré le haut, puis le bas. S’il y avait eu un championnat du monde de marche arrière, la droite l’aurait remporté haut la main ! Imaginez-le maintenant dans son privé, un jour où il reçoit par exemple ses petits-enfants et leurs camarades de classe dans son bel appartement pour un goûter d’anniversaire. Il est effaré. Ces jeunes, mal attifés, sont incapables de dire bonjour, merci ou au revoir convenablement. Avez-vous le malheur de parler avec eux littérature, musique ou histoire ? C’est le désert des Tartares ! Ils sont d’une inculture totale et comme l’éducation nationale n’est pas réformable nous allons à coup sûr vers le déclin… Admettons même qu’il ait raison dans son diagnostic. Le seul hic, je le lui dis fraternellement, c’est qu’il est le seul et unique responsable de cette situation. Voici pourquoi : mon chef d’entreprise n’a qu’un

désir, c’est que nos enfants deviennent d’ardents consommateurs. Or, à l’état chimiquement pur, la consommation s’apparente à l’addiction. La définition du drogué ? Un être qui ne peut s’empêcher d’augmenter les doses et de rapprocher les prises. Soit le client idéal de mon chef d’entreprise qui fait tout, avec ses campagnes de pub, pour plonger nos enfants dans la logique du manque. En quoi je lui dis : tu ne peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre, l’enfant bien élevé, cultivé, fort en grammaire comme en savoir-vivre, et l’enfant zappeur/consommateur. Cela ne coexiste pas dans le même cerveau. Comme disent plaisamment les Italiens, « on ne peut pas avoir le tonneau plein et la femme ivre. » Sans en mesurer ni en comprendre la portée, le bourgeois est devenu un révolutionnaire qui pousse à la déconstruction des valeurs traditionnelles parce qu’elles freinent la consommation. Comme Picasso ou Duchamp, il pratique la table rase. Au nom du « benchmarking », il veut l’innovation à tout prix. En quoi Marx avait raison : le capitalisme, c’est la révolution permanente. La mondialisation libérale s’avère être ainsi le creuset d’une étrange alchimie, d’une transmutation sans pareille : en son sein, le conservateur est devenu révolutionnaire. Il déplore donc d’un côté ce qu’il fabrique de l’autre.

Le modèle de développement de nos sociétés est intenable, dites-vous. Il a trahi les principes républicains, ajoutez-vous. Mais alors pourquoi reprochez-vous à la gauche de n’accepter le marché – ou la tyrannie du marché – que du bout des lèvres ? Le capitalisme a tout l’air d’être une horreur politique, économique, sociale et morale ? Faut-il vraiment tenter de le sauver ? Vous réclamez, à votre manière qui n’est sans doute pas celle des altermondialistes, une « autre mondialisation. » Quels en seraient les contours ? Et comment la faire advenir ?

Là encore, il ne faut pas aller trop vite. Je ne dis pas que le capitalisme et le libéralisme sont fichus, mais que nous sommes pour l’instant face à une contradiction dont personne n’a vraiment la clef. En gros : la croissance est indispensable, sinon nos pays connaissent des faillites, du chômage, de la misère… Mais d’un autre côté, au niveau mondial, la croissance n’est pas tenable : quand les Chinois et les Indiens auront notre niveau de vie, c’est-à-dire dans quatre décennies au plus tard, il faudra plusieurs planètes pour fournir les matières premières ! Croissance nécessaire, croissance intenable : voilà la contradiction à résoudre et il n’y a que deux voies : celle de la décroissance, celle de l’innovation. Or, nul ne peut imposer la décroissance, ni en assumer les conséquences humaines calamiteuses. Reste le pari de l’innovation. C’est la seule carte à jouer pour les Européens. Avec son avance scientifique encore considérable, l’Europe ne doit pas s’engluer dans le principe de précaution mais offrir des modes de consommations et de régulation innovants au reste du monde. Cela dit, c’est bel et bien un pari, et il n’est pas gagné…

(1) Mercredi 20 janvier à 20 heures, auditoire Paul-Émile Janson, avenue F. Roosevelt 48, 1050 Bruxelles. P.A.F. : 10 euros ; ULB, seniors, chômeurs : 5 euros ; étudiants : 2 euros. Rens. : 02 650 23 03.

Luc Ferry est spécialiste et traducteur de Kant, mais aussi l’auteur de plusieurs best-sellers, comme

Luc Ferry est spécialiste et traducteur de Kant, mais aussi l’auteur de plusieurs best-sellers, comme « La pensée 68 » (en collaboration avec Alain Renaut), « Le nouvel ordre écologique », « L’Homme-Dieu ou le sens de la vie ». Entre 2002 et 2004, Luc Ferry fut ministre de l’Education nationale, de la Recherche et de la Jeunesse dans le gouvernement Raffarin. Depuis juillet 2007, il est membre du Comité de réflexion sur la modernisation des institutions, mis en place par le président Sarkozy.