L'ISLAM A L'ECOLE RAVIVE LES PASSIONS L'ECOLE ISLAMIQUE OUVRE SES PORTES A BRUXELLES ZERO EN RELIGION ISLAMIQUE A SCHAERBEEK

VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE; COUVREUR,DANIEL

Page 1;6

Vendredi 20 octobre 1989

L'islam à l'école

ravive les passions

L'islam à l'école n'en finit pas de susciter des controverses, chez nous comme chez nos voisins français: faut-il tolérer le voile des jeunes filles? La prière dans la cour de récré? En Belgique, les débats ne portent pas seulement sur ces «signes extérieurs» d'une religion qui exige beaucoup de ses fidèles. Ce qui est remis en cause depuis quelques années, c'est le cours de religion islamique, donné par des professeurs nommés par le Centre islamique et culturel. Une situation de fait créée par la loi, mais que les communes de Schaerbeek et de Saint-Gilles, par exemple, dénoncent avec force.

Parce que le Centre islamique est le pouvoir organisateur et parce qu'il est l'émanation des Etats arabes, le cours de religion islamique est devenu hors la loi dans ces communes. Les associations de parents musulmans ont tenté de trouver la parade: faire désigner des professeurs belges de religion islamique. En vain. Le 31 octobre, le tribunal des référés devra trancher le débat qui oppose les parties.

Parallèlement, l'école islamique ouverte ce 1er septembre à Bruxelles apparaît un peu comme la réponse du berger à la bergère. Grâce au Pacte scolaire qui permet à tout pouvoir organisateur de faire subsidier une école libre, les musulmans disposent désormais de leur propre école dans la capitale. Une école-ghetto? Une école qui freinera encore l'intégration des jeunes immigrés dans la société belge?

Au contraire, rétorquent les responsables de l'établissement, qui ont organisé une journée «portes ouvertes» jeudi pour mieux se présenter et définir leur objectif: «faire réussir» ces enfants, encourager leur intégration. Et le Centre islamique d'avoir beau jeu de rappeler l'échec du système d'enseignement actuel pour les jeunes immigrés, l'existence d'écoles-ghettos qui découragent enseignants belges et élèves.

Bref, un climat, une interpellation, pour tout dire un malaise qui apparaissent en France également, où la «bataille du voile» fait désormais rage depuis plusieurs semaines et a obligé l'archevêque de Paris, Mgr Lustiger, à descendre dans l'arène pas plus tard que jeudi, et à traiter du problème avec le recteur de la grande mosquée de Paris.

EN PAGE 6

Nos informations

L'école islamique ouvre

ses portes à Bruxelles

L'arrivée des caméras et des journalistes a interrompu un bref moment la chanson d'Henri Des. Chez les tout petits, l'excitation est à son comble. Ce n'est pas tous les jours qu'on devient héros à la télévision par le simple fait de jouer en classe. Mais lorsque la classe est située au centre islamique et culturel... Le centre islamique de Bruxelles ouvrait donc ses portes ce jeudi. Avec un objectif bien précis: donner de l'école islamique l'image d'une école comme les autres.

L'école islamique de la capitale, en chiffres, c'est 54 enfants inscrits en primaire - où seules les deux premières années sont ouvertes actuellement - et 80 enfants en maternelle. Les classes sont mixtes. Les parents des élèves sont originaires essentiellement de pays arabophones et les gosses viennent de quasi toutes les communes de Bruxelles.

Tous les milieux sociaux sont représentés, précise Anne Ghist, directrice de l'école. Les parents sont très motivés. Ils veulent que leurs enfants réussissent et suivent leurs progrès de très près. Les parents se sont organisés pour assurer un service de ramassage scolaire. La première réunion de parents d'élèves, note la directrice, a rassemblé 70 % d'entre eux et les absents se sont fait représenter par un voisin ou une autre connaissance.

Le voile, par respect

Anne Ghist, enseignante de formation, est depuis le 1er septembre à la fois directrice et institutrice de la première année primaire.

Je ne suis pas musulmane, précise-t-elle. Je ne connais d'ailleurs rien à l'islam et ça ne pose aucun problème. Ce sont les enfants qui m'apprennent les points essentiels.

Comme les autres institutrices, elle porte un voile quand elle traverse certains lieux de la mosquée... et l'enlève en classe.

Je le porte par respect pour le lieu, précise-t-elle. C'est comme lorsqu'on traverse une église, ajoute une autre institutrice. Les trois institutrices maternelles sont fraîchement sorties de l'école normale. Elles sont toutes Belges et croient fermement au projet pédagogique de l'école.

Nous accueillons ici des enfants qui ne «savent» rien faire, qui sont toujours restés avec leur mère. Or, c'est important d'apprendre en maternelle à dessiner, à manier différents instruments, à bien connaître la langue française. C'est un atout avant de démarrer en primaire. Ces enfants font d'ailleurs des progrès très rapides.

Tout se passe en français, précise une autre. Je ne désire pas qu'ils parlent arabe entre eux. Leur avenir est en Belgique. Ils le savent et leurs parents veulent qu'ils réussissent chez nous.

Cela n'empêche pas les élèves qui le souhaitent d'apprendre aussi l'arabe, en dehors des heures de classe. Parce que cela fait partie de leur culture, explique la directrice, et parce qu'il est indispensable pour eux de pouvoir bien communiquer avec leur famille, et notamment leur mère qui souvent ne parle pas bien français. Les élèves ont aussi deux heures par semaine de cours de religion islamique, en français. Les impératifs religieux ne perturbent pas le rythme scolaire. Si la prière tombe à l'heure où les enfants sont en récréation, ils s'y rendent. Mais les cours ont priorité sur les prières.

Prudence pour l'avenir

M. Manseri, représentant le pouvoir organisateur, ne veut pas encore faire trop de projets pour l'avenir. Rien n'a été décidé quant à l'extension de l'école à l'enseignement secondaire. La priorité est accordée à la réussite de l'école primaire et à la recherche de nouveaux locaux.

Il s'agit aussi de convaincre les autres parents musulmans de franchir le pas. Les réactions virulentes qui ont accompagné l'ouverture de l'école islamique ont effrayé les parents d'une cinquantaine d'élèves qui ont annulé leur inscription. L'école a déjà reçu la visite des inspecteurs cantonaux et d'un inspecteur principal du ministère de l'Education nationale.

Du côté de la Fédération des instituteurs chrétiens, l'organisation syndicale qui représente les institutrices de l'école islamique, le jugement est globalement positif. Les relations avec le pouvoir organisateur, souligne Regis Dehogne, ne posent aucun problème particulier. On saura très bientôt si du côté du ministère, le feu passera lui aussi au vert.

M. Vdm.

Zéro en religion islamique

à Schaerbeek et Saint-Gilles

Dans le réseau d'enseignement communal bruxellois, les écoles de Schaerbeek et de Saint-Gilles refusent les maîtres de religion islamique. Les enfants musulmans sont contraints de choisir entre la morale non-confessionnelle et une autre religion pour se voir délivrer un certificat de fin d'études en bonne et due forme.

L'Association d'union et d'entraide des parents musulmans a assigné les deux communes devant le tribunal des référés pour non-respect de la liberté des cultes. L'audience est fixée au 30 octobre. En attendant qu'il soit statué au fond, Schaerbeek et Saint-Gilles pourraient être condamnées à organiser un cours de religion islamique dans les 24 heures.

Les autorités communales de Schaerbeek et de Saint-Gilles se déclarent dans l'impossibilité d'organiser des cours de religion islamique pour «des motifs inhérents aux dispositions légales en matière de subsidiation des maîtres de religion musulmane».

Interrogé sur le contenu de ces dispositions lors du conseil communal de Schaerbeek, lundi dernier, l'échevin de l'Instruction publique, Jean-Paul Bosquet, a répondu «qu'il n'existait pas d'autorité islamique habilitée à proposer des candidats aux postes de maîtres de religion islamique». Par conséquent, l'échevin affirme que «l'Etat ne couvrirait pas la charge financière de leur subsidiation».

Me Georges-Henri Beauthier, avocat de l'Association des parents, réfute cette argumentation: Comment font les autres communes bruxelloises? Schaerbeek et Saint-Gilles se réfugient derrière de faux arguments. La Grande Mosquée du Cinquantenaire est considérée par le gouvernement comme l'interlocuteur en matière de culte islamique. Ce n'est pas la faute des parents si elle n'a toujours pas reçu de statut officiel. Par ailleurs, les parents ont proposé spontanément des professeurs belges de religion islamique, reconnus par le ministère de l'Education nationale. La Sûreté avait même assuré les autorités schaerbeekoises de leur non-appartenance aux milieux intégristes!

Au nom de la liberté

Me Beauthier invoque contre les deux communes le principe de la liberté des cultes inscrit dans la Constitution. Il précise par ailleurs que la Convention européenne des droits de l'homme reconnaît à toute personne le droit de manifester sa religion non seulement par le culte mais aussi par l'enseignement.

Il a été signifié à Schaerbeek comme à Saint-Gilles par une série de lettres recommandées, la demande de la majorité des parents d'organiser des cours de religion islamique pour les centaines d'élèves de confession musulmane inscrits dans leurs établissements. En l'absence de réaction des pouvoirs locaux, une action a été entamée en justice.

Me Beauthier a cependant estimé que l'urgence justifiait une décision en référé, afin que la rentrée scolaire de 1989 puisse se dérouler «dans le respect des règles constitutionnelles». L'Association des parents réclame l'instauration immédiate d'un cours de religion islamique, à défaut de quoi, si Schaerbeek et Saint-Gilles étaient condamnées, elles devraient verser une astreinte de 1.000 F par jour en plus du paiement de tous les frais d'indemnité de procédure.

Da. Cv.